Du G7 au RPG7

30 06 2007

Sur le chemin irréversible de la paix… un RP-G7

Pour un résumé de la situation, commencer ici. Mais pour des analyses fines sur la couverture médiatique, il vaut mieux se reporter à Delugio et ThéO. A part ça, beaucoup de bla bla dans la presse ivoirienne. Quant aux médias français, ils tentent d’avaliser la thèse selon laquelle les responsables de l’attentat seraient en fait un groupe de rebelles opposés à Guillaume Soro. Mais à les lires, les principales caractéristiques des suspects ont plus à voir avec le catalogue de la Redoute qu’avec un traité de logique mathématique. Le portrait robot des coupables potentiel reste en effet très confus.

Mécontents politisés

Selon une thèse très en vogue, les tireurs seraient des rebelles mécontents du rapprochement entre Gbabgo et Soro – qu’ils considèrent comme un “traitre”. L’attentat aurait donc des motifs “politiques”, voire “idéologiques” (la défense de “idéaux” de la rébellion). Curieusement, pas un seul des tenants de cette idéologie – qui semble se limiter à l’arrêt du processus de paix actuel – n’est identifié. On nous refait le coup des commenditaires “mystérieux”. C’est follement romantique, ce mythe des révolutionnaires purs et durs qui veulent assassiner  – coupable d’avoir “trahi la cause”félon de 35 ans. Eh, les médias français: Yako!

Trafiquants enrichis

Mais ces mêmes suspects seraient également constitués de chefs de guerre qui se seraient enrichis depuis le début de la crise et qui voient donc d’un très mauvais oeil – forcément – le retour de l’administration dans la zone encore sous leur contrôle; du moins jusqu’au désarmement final, annoncé pour très bientôt. Cette fois-ci, les causes de l’attentat sont donc purement économiques. Les coupables seraient alors des criminels économiques, doublés d’assassins. Curieusement, les mots “criminels” et “assassins” ne sont jamais évoqués, comme ils ne le furent jamais lorsque la rébellion était présentée comme angélique. Et on se prend alors à ce demander quand diable ces doux agneaux se sont transformés en loups féroces prêts à s’occire les uns les autres à qui mieux-mieux. Encore un mystère.

A la solde d’IB ou d’ADO

Par ailleurs, les suspects – que personne n’a encore rencontré et que nul n’ose nommer seraient proches d’IB, voire de Ouattara. Dans la presse abidjanaise, notamment la presse bleue”, circule les noms des chefs de guerre Koné Zakaria et Chérif Ousmane, mais les médias hexagonaux font la source oreille. Quant à savoir si IB et Ouattara (les deux perdants de la promotion fulgurante de Soro en moins de cinq ans) furent jamais proches – par exemple comme un bravèché et son chauffeur, ou comme un caïd et son garde du corps – les médias français ne l’évoquent jamais. Nous ne savons donc pas à la lecture de cette presse “ancestrale” si les deux “parrains” des mécontents et des enrichis ont jamais été proches, brouillés, voire de nouveaux très proches.

Du G7 au RPG7 – les extrémistes de la gâchette, de la jaquette et de la quéquette

Cette question des rapports entre ADO et IB, ou entre RDR et PDCI, est importante, puisqu’elle permet de relativiser la différence entre “mécontents” politisés et criminels “enrichis”. Elle nous oblige à relire les évènement actuels à la lumière des tentatives faites depuis le 19 septembre 2002 pour déloger le Président actuel de son siège. Comme le rappelle ThéO dans son post, pendant longtemps le G7 fut l’arme favorite des commenditires de l’ombre. Pendant les évènements de novembre 2004, on était déjà passée à une autre échelle – principalement aérienne, consistant à bombarder l’aviation ivoirienne, puis des civils désarmés. Depuis l’Accord de Ouaga, il semble qu’on soit passé à une autre arme: le RPG7. Du G7 au RPG7, tout indique qu’il y a de tout dans la rébellion et que ceux qu’elle devait au départ porter au pouvoir (ADO + IB) s’accomodent fort bien des extrémistes de tout poil: les extrémistes adeptes des cheikhs islamistes, les extrémistes de la gâchette importé de l’ex-bloc communiste, les extrémistes du carnet de chèque capitaliste, les extrémistes de la jaquette et de la quéquette facile qui sont passs de pipi de caïman au caca des froussards, et qui n’en cesse pas moins de dégainer et de tirer à tout va. Mais toujours tapis dans l’ombre. Pour paraphraser un général français, devenu depuis célèbre sous nos tropiques, leur cri de raliement serait plutôt “ici l’ombre”. Ils ne sont donc plus les “guerriers de la lumière” parés de pouvoirs magiques qu’on nous vantaient à l’automne 2002.

Adepte des sources anomymes, cette presse qui se voudrait mondiale mais n’est qu’hexagonale, finit par enfourcher un cheval que nous ne connaissons que trop bien:

“Le plus probable est donc que les auteurs de l’attentat viennent des rangs rebelles. “Ce sont des desperados décidés, pour des raisons politiques ou financières, à faire capoter la normalisation du pays incarnée par Guillaume Soro”, estime un diplomate occidental.”

La piste RDR n’est donc jamais mentionnée dans ces médias qui préfèrent répéter que le processus va très mal et que cet attentat “jette un froid”. On aurait pourtant pu penser qu’une roquette est un engin plutôt chaud.

Quant à l’accord de Ouagadougou, il a subi hier un sérieux accroc. Les retards dans l’application du chronogramme établi dans la capitale burkinabé avaient amené les premiers nuages sur l’optimisme né de l’accord de paix; hier, c’est un véritable coup de tonnerre qui a frappé une Côte d’Ivoire qui, depuis mars dernier, croyait en avoir fini avec les actes de guerre.

Ils oublient juste qu’il fait très chaud à Babi et que les deux mois qui viennent seront une période de fête sans précédent. Manque de chance pour ces oiseaux de mauvaise augure, devenus soudain très “gloomy” depuis le 4 mars: non seulement mes sources abidjanaises, mais les médias ivoiriens dans leur ensemble, affirment que la situation sécuritaire reste calme, et que les maquis, les discothèque et les alocodromes sont ouverts – à Abidjan comme à Bouaké.

Le chemin parcouru

Il suffit en fait de se remémorer les objectifs tracés par le Président de la République il y a presque six mois pour se rendre compte du chemin parcouru en si peu de temps – surtout si on le compare aux acquis de la médiation française, de Marcoussis ou du GTI. Cette petite vidéo qui précède le début du dialogue direct indique clairement le contexte d’enlisement dans lequel on était alors. Et nous rappelle l’arrogance française:

Ce document devrait rafraîchir bien des mémoires, et surtout faire mentir ceux qui aimeraient que leurs rêves d’une paix “fragile” se réalisent dans un chaos sanglant qui ramenerait les pendules à l’heure française. Mais l’été, le décalage entre Abidjan reste heureusement de deux heures… dans le meilleur des cas. Voici donc la preuve par l’image que le mouvement actuel vient de loin, et qu’il y a peu de chance qu’il s’arrêtent en si bon chemin:

“le chemin irréversible de la paix“: c’est ainsi que les déçus du G7 sont passés au RPG7





Guillaume Soro & co

29 06 2007

Rockets fired at Ivorian PM plane

La tentative d’assassinat sur la personne du premier ministre ivoirien Guillaume Soro va mobiliser ce blog toute la soirée.

Je posterai mes analyses au fur et à mesure. Voici les questions qui mérient, à mon sens, intérêt et appelent des réponses claires. Pas des tergiversations à la mode de RFI, qui fait rire tout le monde médiatique en disant bien que la nommination de Guillaume Soro à la Primature n’a pas fait plaisir à tout le monde, et remarque que certains “commandants militaires de l’ex-rébellion se sont plaints d’avoir été tenus à l’écart du processus de paix”, mais pour ajouter aussitôt une question purement rhétorique:

“Ces hommes sont-ils allés jusqu’à fomenter un attentat? Il est impossible de l’affirmer.”

Il y a donc eu bien attentat, mais il n’a été fommenté par… personne. C’est un peu comme le coup d’Etat de septembre 2002 qui était censé n’avoir pas eu lieu, puisque c’était le pouvoir qu’on avait accusé de s’être attaqué lui-même pour faire croire qu’il était… attaqué. Par qui? On attend toujours qu’on nous le dise clairement. C’est ce que Debord appelle “une ennuyeuse série de romans policiers privés de vie et où toujours manque la conclusion”. Bravo, les gars de la Maison de la RaRadiot Immonde! On vous trouve délicieusement rétro dans votre langue de bois taillée sur mesure par Dior et servie sur un plateau d’argent chez Fauchons tout ce qui traîne.

Voici donc des questions claires et nettes, à la mode “couper coller”. Attention, ça se mange saignant.

1. Qui est derrière cet attentat?

L’ensemble des observateurs estiment qu’il s’agit d’une partie des rebelles mécontents de la tournure des évènements depuis l’accord de Ouaga.

Tout part donc de la nomination de Soro comme premier ministre. En attendant de futurs développements, je vous invite à regarder ce reportage télévisé qui date d’avril dernier:

Mais depuis plusieurs semaines, une campagne contre Soro a été lancée par le RDR. Voici l’analyse prémonitoire de Nazaire Séry dans Le Courrier d’Abidjan:

Une campagne anti-Soro à l’horizon

Dans sa parution du lundi 25 juin, Le Courrier d’Abidjan annonçait une campagne anti-Soro que le RDR était en train de préparer. «Sous le prétexte d’aller vers ses militants sur toute l’étendue du territoire national, notamment ceux du nord, le RDR prépare actuellement dans la discrétion un vaste mouvement. Selon des sources crédibles, Alassane Ouattara et le RDR projettent de mettre à mal l’assise de Soro en zone Forces nouvelles», relevait en substance votre quotidien préféré.

Depuis hier, le premier responsable de la jeunesse de cette formation politique, Karamoko Yayoro, a confirmé l’information sous le fallacieux prétexte de remobilisation des militants du RDR en zone Forces nouvelles après le départ de certains dinosaures du parti.

Officiellement, il s’agira pour les envoyés de Ouattara d’aller à la rencontre des militants du RDR pour les rassurer après la défection de certains dignitaires du parti républicain dont Zémogo Fofana, Kouamé Oi Kouamé, Jean Jacques Béchio, pour ne citer que ceux-là. Tout au plus, le parti républicain entend reprendre, par cette tournée, toutes ses bases. Mieux, ce serait le début d’une opération de charme et de conquête de nouveaux militants issus des autres formations politiques à travers les villes de Bouaké, Korhogo, Man, Bouna… si l’on en croit Karamoko Yayoro. Mais à la vérité, il n’en est rien.

Il s’agira surtout d’une vaste campagne anti-Soro en zone Forces nouvelles que le RDR a préparée depuis la signature de l’accord de Ouagadougou et entend mettre à exécution maintenant, croyant l’heure venue pour exécuter enfin sa sale besogne.

Pendant cette tournée, les émissaires de Ouattara mettront à profit leur séjour dans le «Soroland» pour engager une véritable offensive contre le maître des lieux. Mais qu’est-ce qui peut bien justifier un acharnement du RDR contre le Premier ministre Guillaume Soro, secrétaire général des Forces nouvelles ?

Selon toute vraisemblance, depuis la signature de l’accord de Ouaga, ce n’est plus le parfait amour entre ADO et Soro. En effet, le président du RDR soupçonnerait le Premier ministre d’avoir des velléités de récupération de ses militants. Et pour l’en dissuader, il entend dérouler son rouleau compresseur sur les bases de Soro qu’il entend avoir à l’usure. Les émissaires du RDR, selon des informations, tenteront de convaincre les populations sur un éventuel deal entre Soro et Gbagbo qui serait de nature à fragiliser ADO. En tout cas, ces émissaires qui iront sur le terrain avec un mot d’ordre précis de Ouattara n’entendront pas faire la part belle à Soro sur les terres qu’il occupe depuis 2002.

Je ne crois donc pas vraiment à la thèse des trois tireurs isolés que le porte-parole des Forces Nouvelles tente lui-même de nous vendre pour ne pas mettre la puce à l’oreille de ceux qui seront poursuivis nuitamment. Depuis la signature de l’accord de Ouaga, tout le monde à Abidjan a sa théorie sur la manière dont le RDR compte utiliser une partie de l’ex-Rébellion contre Soro. Ils ont raté leur coup… pour cette fois. Malheureusement pour eux, et heureusement pour la paix en Côte d’Ivoire et en Afrique de l’Ouest, je doute qu’ils aient une autre chance. Et voici pourquoi.

2. Quel est l’objectif visé?

Cette fois, la meilleure réponse est donnée par le RDR lui-même dans sa déclaration officielle faite après l’attentat:

“Le RDR considère que cet acte abominable qui sème le deuil et la désolation, vise essentiellement deux objectifs : anéantir l’espoir né de l’Accord de paix de Ouagadougou dont le Premier Ministre SORO Guillaume est l’un des plus grands artisans et compromettre la tenue dans les prochains mois, d’élections transparentes et démocratiques en Côte d’Ivoire.

Pour le premier objectif, c’est raté: Soro va très vite réagir dans les jours qui viennent. On va bientôt entendre Sidiki Konaté poursuivre sa dénonciation du RDR et du PDCI. Et à côté de la purge qui vient de commencer à Bouaké, celle contre les partisans d’IB va ressembler à une dispute de cours de récréation. La dernière phase de la guerre commence donc véritablement maintenant: il s’agit de liquider pour de bon – c’est-à-dire politiquement – les vrais commanditaires de la rébellion. Cette ultime purge sera la réponse finale du tandem Soro + Konaté à une certaine opposition civile. En d’autres termes, ceux qui les ont traité à Ouaga de pipi vont se retrouver dans le caca:

“On ne peut pas pisser, et un caïman va sortir de notre pipi pour dire qu’il va nous manger. On ne l’acceptera pas.”

On assiste donc là à l’acte final de quatre mois de guerre secrète à l’intérieur d’une alliance entre des révolutionnaires de gauche retournés à leur bercail politique et un parti de barons déliquescent – qui n’a pour seul argument politique que de se poser en victime et pour seule stratégie que l’insulte, tant contre ses adversaires que ses anciens partisans. Dès le 17 mai dernier, je décrivais déjà cette différence de pédigrée comme une confrontation entre anciens et modernes. On va voir dans les jours qui suivent quelles armes médiatiques – mais pas seulement – les uns et les autres vont mobiliser pour abattre leurs adversaires.

Quant au second objectif, je crains que le RDR ne rêve debout: Soro a déjà dit son opposition au “fétichisme des dates”. Etant donnée la réaction internationale qui a été unanime à condamner l’attentat contre sa personne, la “communauté internationale” va lui donner toute lattitude – à lui et au Président de la République – pour faire le ménage. Les élections ne peuvent avoir lieu tant que les fonctionnaires de l’administration nationale ont peur de subir le même sort que le premier ministre. Sans ce mouvement de retour, pas d’audience foraine digne de ce nom. Donc, pas d’élections. CQFD.

Henriette a donc encore tout faux, et son marionettiste a encore plus de souci à se faire à partir d’aujourd’hui. Bien plus de soucis que tous ceux qu’il récolte avec les défections en série de ses diplomates les plus compétents.

3. Qui sortira vainceur de la lutte entre Anciens et Modernes?

Les Ancêtres ont déjà perdu, puisque Gbabgo n’a pas été renversé en septembre 2002. Les Anciens viennent de perdre à leur tour, puisque Soro est encore vivant à la date du 29 juin 2007, qui devait être celle de son dernier jour sur terre. Gbagbo, Soro et leurs alliés vont se jeter avec une férocité rare sur leur proie. La “communauté internationale” ne pourra rien dire. Elle sait très bien ce qui se passe à Abidjan. J’ai pu m’en rendre compte ces derniers jours encore, à Paris comme à Oslo et Abidjan.

Ceux qui veulent comprendre les origines de la crise ivoirienne dans son ensemble peuvent consulter ce numéro du Dessous des cartes qui date d’octobre 2006 (quand certains d’entre nous savions déjà que les carottes étaient cuites pour la coalition franconusienne. Je suis cependant très réservé sur les références qui sont citées en toute fin d’émission):

Mais pour terminer sur une note typiquement ivoirienne, voici un message musical qui tombe à pic:

“C’est ça qui est la vérité!”





Afrobeat @ Afro Café

27 06 2007

Imagine you’re somewhere in Lagos or Cape Town, enjoying your new Afro hairdo, drinking your delelicious cup of Afro Café, listening to Afrobeat, and wearing Afrobeat clothes. The trend seems about to take off here in Oslo, courtesy of Kjersti. For her and all the ladies out there, here’s a taste of the original thing:

Résistant à toutes les modes, la musique créée par Fela et le design inspiré de son mouvement font le tour du monde. Jusqu’ici à Oslo, où la tendance arrive en force pour la première fois. Peut-être que la mode n’est qu’un éternel recommencement. De toute façon, à écouter ce que dit le père de l’Afrobeat, peu de choses ont changé sur le contient. Alors, enjoy it while it lasts…





Si tu ne sais pas où tu vas…

27 06 2007

Depuis une semaine, certains de mes lecteurs francophones semblent un peu perdus. En effet, depuis le 21 juin – jour de la fête de la musique -, ce blog est devenu officiellement bilingue. Je réalise que je n’ai pas assez communiqué en français sur ce changement qui s’est avéré évident à mes yeux; non seulement parce qu’à l’heure de Google, de Youtube et de Myspace, les “bunkers” linguistiques n’ont plus vraiment cours. Mais également parce qu’ayant pris progressivement l’habitude de poster des vidéos en anglais ou en français – au même titre que les citations textuelles – j’ai considéré que le changement opéré entrait dans une certaine logique.

Cependant, pour des besoins de clarté et de “lecture graphique” du blog, une certaine convention visuelle s’est progressivement imposée à moi. Certains visiteurs / lecteurs ont déjà pris le pli. D’autres ne demandent qu’à en faire autant. Cette petite mise au point s’adresse donc à eux: en général, mes messages seront écrits dans les deux langues. Cela ne veut pas dire qu’il s’agira de traductions exactes d’une langue à l’autre. En fonction du sujet et de la familiarité des publics visés avec le thème traité, je développerais certaines idées dans une langue et pas dans l’autre. La convention à retenir pour la majorité des posts est celle-ci: pour les articles bilingues, je commencerai par la version anglaise, qui sera suivie par la version frenchie. Les deux versions seront séparées par un graphique ou un retrait à la ligne suivante.

Cependant, certains articles n’existeront qu’en une seule langue. Si c’est le français qui est retenu, l’article commencera directement en français sans aucun message d’alerte pour les anglophones. S’il s’agit en revanche d’un article en anglais, je prendrais soin de rajouter un très bref résumé à la fin, ou une notice pour dire que l’article sera traduit dans les jours qui suivent. Ayant vécu dans une vie antérieure à Bruxelles, j’ai pris l’habitude de ce système – dont vous verrez de plus en plus l’impact dans les titres mêmes. Voilà, voilà.

Mais pour ceux qui ne sauraient toujours pas d’où ils viennent…

… qu’il n’oublient pas d’où nous venons.

Je voudrais donc faire un petit commentaire sur cette question de la langue dans le cadre françafricain. Mon opinion est qu’une des causes du retard de l’Afrique francophone réside dans un certain enfermement dans ce qu’il est convenu la Francophonie. Qu’on le veuille ou non, une grande partie des oeuvres de l’esprit, du divertissement ou de la politique se fait en anglais. Ne pas avoir accès à ce vaste océan de connaissances, et continuer à barboter dans le marigot ff, est tout simplement une auto-limitation. Fin du message personnel, qui pourrait se conclure ainsi:

“Les remarques que je viens de faire ne peuvent paraître curieuses que si l’on fait l’impasse sur la prodigieuse expérience de clôture culturelle et intellectuelle dont la France a fait l’expérience au cours du dernier quart du XXe siècle. Ce reflux nationaliste a considérablement affaibli ses capacités de pensée ainsi que sa contribution aux débats sur le Monde à venir. Si la France veut peser d’un poids quelconque dans le monde qui vient, il lui faudra démolir le mur du narcissisme (politique, culturel et intellectuel) qu’elle a érigé autour d’elle – narcissisme dont on pourrait dire que l’impensé procède d’une forme d’« ethno-nationalisme racialisant”.

Et maintenant, pour finir sur une note tout en élégance et en douceur, je voudrais dire également que le choix de la date pour effectuer ce basculement vers le bilinguisme constitue un clin d’oeil à mon “alter écho” et néanmoins rédacteur en chef préféré – ThéO, dont c’était l’anniversaire justement le 21 juin! Il comprendra lui-même. J’en profite donc pour faire son prodada, vu qu’il a sorti un livre en rapport avec une partie de ce dont je parlais tantôt. Donc, joyeux anniversaire ThéO et bravo pour ton livre! Vous pourrez lire une présentation ici.

Et comme le hasard, quelque fois, fait bien les choses, je constate qu’une soirée télévisée a été consacrée au thème principal de son livre le 22 juin, le lendemain de ses 30 ans. Ceux qui l’ont manqué peuvent se rattrapper ici. Enfin, pour être tout à fait complet – en cette période où l’on parle beaucoup, et à juste titre, de “guerres des mémoires”-, il est bon de se rappeler ceci:

Post Scriptum: la seconde partie de l’article de David N’Goran sur le livre de ThéO vient d’être postée sur le blog de l’auteur. A lire, à méditer, à discuter.

PS (bis): Depuis le 21 juin dernier, jour où Pierre Assouline a posté son texte sur la mise en question politico-linguistique du concept de francophonie, les commentaires se multiplient sur son blog. A la date d’hier 27 juin, il y avait en tout jusqu’à 246 commentaires!





Eva Joly (1) – Françafrique (0)

27 06 2007

Be the Force with her! The football player John Carew aside, former judge Eva Joly is certainly the most famous Norwegian alive in the french speaking world – France included. She just released a damning book that documents her adventures in the shadow world of french oil politics and business in Africa. Already available on the french market and to be released in october in Norwegian, her latest book – The Strenght That We Lack – deals a series of heavy blows to the network of people known as Françafrique. Delugio has posted the most eye-opening excerpts from the book. Since it’s in french, I’ll translate it into english very soon. Come back for an update.

Que la Force soit avec elle!

L’ex-Juge Eva Joly, célèbre à cause de son rôle dans les différentes affaires Elf / Total, vient de publier son troisième livre basée sur son expérience des coulisses de la Françafrique: La force qui nous manque. Delugio a fait un excellent travail cette semaine en mettant à disposition les extraits les plus croustillants du livre, qui ne sera disponible ici en Norvège qu’en octobre. Je vous invite donc à lire le post de Delugio avec attention. Je le traduirai ici même en anglais dans quelques jours. On y apprend des choses comme celle-ci:

“La République française […] a mis en place en Afrique un système loin de ses valeurs et de l’image qu’elle aime renvoyer au monde. Comment des institutions solides et démocratiques, des esprits brillants et éclairés, ont-ils pu tisser des réseaux violant systématiquement la loi, la justice et la démocratie? Pourquoi des journalistes réputés, de tout bord, ont-ils toléré ce qu’ils ont vu? Pourquoi des partis politiques et des ONG, par ailleurs prompts à s’enflammer, n’ont-ils rien voulu voir?

 

Je ne condamne pas. J’ai partagé cet aveuglement. J’étais comme eux, avant de glisser l’œil dans le trou de la serrure et de prendre la mesure de ce secret de famille: la France reste un empire et ne se remet pas de sa puissance perdue. L’indépendance politique a été largement une mascarade en Afrique de l’Ouest. L’Occident a fermé les yeux, car la France se prévalait d’être le «gendarme» qui défendait la moitié du continent contre le communisme. Les Français ont laissé faire, car, astucieusement, de Gaulle et ses successeurs ont présenté leur action comme un rempart contre l’hydre américaine. Elf était l’une des pièces maîtresses de cette partie géopolitique. Le double jeu a été facilité par la certitude, ancrée dans les mentalités, que «là-bas, c’est différent». Là-bas, c’est normal la corruption, le népotisme, la guerre, la violence. Là-bas c’est normal la présence de l’armée française, les proconsuls à l’ambassade ou à l’état-major, les camps militaires. Là-bas, c’est normal l’instruction des gardes présidentielles. Là-bas, c’est normal la captation des richesses naturelles. D’ailleurs «tout le monde fait pareil». Jeune ou vieux, de gauche ou de droite, nul Français ne songe à s’offusquer de voir nos soldats mener, presque chaque année, une opération militaire en Afrique, au Tchad, en Côte d’Ivoire, au Rwanda, quand tous se gaussent de cette Amérique venue faire la police en Irak, en maquillant d’un fard démocratique les intérêts géopolitiques et pétroliers de Washington. Il y a pourtant bien des symétries.”





Isandi :-)

26 06 2007

More than a concept:

“My name is Kjersti Lie Holtar. I’m the founder and owner of Isandi Konsept, which is the company that trades african goods to Norway, wholesale. That makes us a bit different from some of the other companies involved with trade from Africa. I started the company in 1999, as a sort of feedback on my own questioning about what is “cooperation with Africa” actually. What should it be? I used to have a background in development aid, cooperation, in Namibia. I used to live there for almost six years, and I didn’t like the way that communication was going on that cooperation, because when I came to Namibia I was fairly young. I was just in my early thirties, and since I worked for the Norwegian government, I brought with me my money bag – lots of money. And it ended up, in a way, giving me much more power compared to the actual experience that I had – and life experience; and to say nothing of the knowledge that I had about the communities that I was supposed to work with, and work in. Especially, I felt very bad about this when I met very experienced Namibian women in the rural areas. Due to historical courses – like apartheid, like colonial rule and so on – they were poor people. But that doesn’t mean that they were without experience, and without resources. And I think that is my biggest question about how the development aid cooperation is set up: it’s based on (the fact) that Africans are regarded as what can be called patients actually. You have to treat them for something. Just because many of them are poor. And I was saying: “It must be possible to do this in a different way; it must be possible to establish a more equal sort of cooperation”. And then I thought about trade. And that’s when the problems started.”

(Laughters)

Thus started my conversation with the person that would save my day. And to be honest, I’m still under the spell of my encounter with Kjersti, the founder and CEO of Isandi – a Norwegian company that does more than importing southern african handcraft to Scandinavia. Actually, one could say that what Isandi and Kjersti do is promoting and selling african design to Northern Europe, a region of the world that has little previous history with Africa when compared with former colonial powers.

The absence of a past colonial experience with Africa is both a blessing – do I need to explain why? – and a “curse”: Isandi has to act not only as a business, but also as a marketing agency that can promote a product years before it starts to sell, but also a charity that avoids talking about “helping” Africa but engage in fair trade and fight poverty on a daily basis. For me, it’s been like a shelter on this rainy friday, and a networking agency, connecting me with people I needed to meet here in Norway – starting with Cato from Imagine Africa. And, of course, Isandi is an active member of Imagine Africa.

Being under the spell, I can’t write as well as I’d like to. Not only do I promise to do so in the coming days, but you’ll see a video interview of Kjersti herself. She will tell you how she started Isandi, why she did it, what a learning experience it has been and what it taught her about promoting Africa and african design to Scandinavians. She will also tell you what is hot in african design today, and what is not, and present the trends that are in, and those that are on the decline, what sells, and what doesn’t. For Kjersti has become a trendsetter.

Listening to her, following her walking barefoot in the big Isandi showroom, you’ll see, hear and learn more than you asked for. And just like me, you’ll beg for more. In the meantime, I ask you to visit the Isandi website: it’s smart, it’s fun, it’s revolutionary. If you want more of the Isandi experience, visit this blog next week-end. I’ll post the video.

Isandi, plus qu’un concept:

“Mon nom est Kjersti Lie Holtar. Je suis la fondatrice et propriétaire de Isandi Konsept, qui est l’entreprise qui fait de la vente en gros de produits africains en Norvège. C’est ce qui nou différencie des autres sociétés qui font du commerce (équitable) avec l’Afrique. J’ai démarré la société en 1999, comme une sorte de réaction à mon propre questionnement quant au fait de savoir ce qu’est en fait “la coopération avec l’Afrique”. Que devrait-elle être? J’ai eu un parcours dans l’aide au développement, la coopération, en Namibie. J’y ai vécu pendant environ six ans, et je n’ai pas aimé la manière dont la communication s’effectuait sur cette coopération, parce j’étais assez jeune en arrivant en Namibie; j’étais au début de la trentaine, et comme je travaillais pour le gouvernement norvégien, j’avais apporté avec moi mon sac d’argent – beaucoup d’argent. Et cela a fini, d’une certaine manière, par me donner beaucoup plus de pouvoir comparé à ma véritable expérience – ainsi que l’expérience de la vie; et sans même parler de ma connaissance des communités avec lesquelles j’étais censée travailler ou au sein desquelles je devais vivre. En particulier, cele me mettait très mal à l’aise lorsque je rencontrais des Namibiennes très expérimentées dans les zones rurales. Du fait de l’histoire – je pense à l’apartheid, à la colonisation – elles étaient très pauvres. Mais cela ne veut pas dire qu’elles étaient sans expérience, ni moyens. Et je crois que c’est là mon plus grand doute doute à propos de la coopération et de l’aide au développement: cette démarche part du fait que les Africains sont en fait considérés comme des patients, qu’on doit en fait s’occuper; juste parce qu’ils sont pauvres. Et je disais: “On doit pouvoir le faire autrement; ce doit être possible de mettre au point un type de coopération plus égalitaire”. Et alors, j’ai pensé au commerce. Et c’est là que les problèmes ont commencé.”

(Rires)

C’est ainsi qu’a commencé ma conversation avec Kjersti, la créatrice et patronne de Isandi – une société norvégienne qui fait plus qu’importer de l’artisanat d’Afrique australe en Scandinavie. En fait, on peut dire qu’Isandi et Kjersti font de la promotion et de la vente de design africain en Europe du Nord, une région du monde qui a peu d’expérience de l’Afrique si on la compare avec d’autres pays avec un passé colonial. Et si vous voulez non seulement lire, mais surtout voir et écouter la suite de cet entretien, je vous invite à revenir dans quelques jours – ce week-end: je posterai la vidéo de l’interview de Kjersti Lie Holtar, une femme avec un parcours étonnant qui doit interpeller tous ceux qui tentent au quotidien de transformer le continent de manière positive, en travaillant sur l’image.





Imagine Africa

25 06 2007

The Campaign to Promote and Strenghten African Arts

“IMAGINE AFRICA is a campaign organised by the Strømme Foundation in Norway in partnership with the Goree Institute located on Goree Island in Dakar, Senegal. The campaign is based on the ARTerial Network. The aim is to constitute a global initiative for promoting and strengthening African arts and reasoning.”

Here’s the idea, as expressed by Breyten Breytenbach:

What do we intend to convey by such a line that may sound like a form of escape?

First, obviously, that we need to see Africa as it is – in all its brutality, excesses, riches, horror, humiliation, poverty, despair, squalor, posturing and display, beauty and creativeness. And this is a function of the imagination because we must make leaps in order to accommodate, in useful fashion, the complexity of the continent and from there draw sustenance for continued creativity.

Often there is a wilful misreading of the reality we live in – for racist or paternalistic purposes to justify the fact that Africa is in effect left to wallow in non-development, or else to see it as an exotic and slightly dangerous object of folkloristic pity mixed with excitement; or again, the misreading may be self-serving because we Africans wish to continue portraying ourselves as victims of history.

Kick off on Friday 29 june in Arendal (Norway). Contact Cato Litangen for more info: info@imagineafrica.org

La campagne pour promouvoir et renforcer les arts africains

Les initiatives visant à donner une image plus attirante et plus équilibrée de l’Afrique se multiplient. Dans un précédant message intitulé Rebranding Africa, j’écrivais que que sur le continent, les pays anglophones (Ghana et Afrique du sud) étaient les principaux acteurs à l’avant-garde de ce mouvement. Une nouvelle campagne vient à la fois confirmer qu’il s’agit bien d’une tendance de fond, mais qui commence à toucher aussi bien l’Afrique francophone que la Scandinavie. Et voici comment.

Le lien entre ces différentes régions du monde a été fait par l’écrivain sud-africain Breyten Breytenbach, à l’occasion d’un discours de lancement de la campagne qui a marqué beaucoup d’esprits. Les Norvégiens, en particulier, ont été très sensibles à cet appel et ont décidé de s’associer au mouvement. C’est ainsi qu’à partir du site de l’initiative – véritable plateforme d’échange d’idées et de networking – naissent des connections inédites entre individus, institutions et entreprises privées.

A la fin de cette semaine (vendredi 29 juin), le lancement officiel de la campagne aura lieu dans la région d’Arendal, au sud de la Norvège. Breyten Breytenbach se rendra pour la première fois dans le pays et donnera une conférence publique. C’est Cato Litangen qui se charge de la communication de l’opération. Vous pouvez le joindre à cette adresse: info@imagineafrica.org

Affaire à suivre…





Internet lobbying

25 06 2007

Enough shows a very effective way to lobby Congress. Except to see more of such Youtube-based videoblogging campaigns.

Les campagnes de lobbying par le web se multiplient. Attendez-vous à voir de plus en plus de vidéos de ce type dans le futur.





Release the spiders!

21 06 2007

I’ve been thinking about this for days. And I’ve finally come to the conclusion that it’s ok to post both in english and french. So, get used to it, you spiders!

Mise à jour (jeudi 28 juin 07): Ce blog est désormais bilingue. Autant que ceux qui sont encore prisonniers de la toile francophone se fassent rapidement une raison.

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La Côte d’Ivoire qui gagne

20 06 2007

Lorsque Laurent Gbagbo parlait de “la Côte d’Ivoire qui gagne”, beaucoup n’y voyaient qu’un slogan politique de plus, ayant pour unique objectif la récupération d’une certaine fièvre footballistique et la fierté de voir des artistes comme Magic System voler de succès en succès. On peut bien sûr en rester à cette lecture strictement politicienne. Mais celui qui s’arrête en si bon chemin perd de vue le contexte stratégique qui était celui du pays à cette époque pas si lointaine. A l’inverse, ceux qui n’entendent dans ces paroles qu’une prophétie qui a fini par se réaliser, et n’y trouvent qu’une preuve supplémentaire de la hauteur de vue de leur Président, prouvent que la leur est bien – sinon courte – du moins quelque peu brouillée par la ferveur religieuse. Quelle lecture alternative peut-on en faire?

Attention à la culture populaire! 

Pour ce qui est du terrain de la guerre de l’information, commençons par reconnaître que le sport (en particulier le football) et la culture populaire (la musique en est un bon exemple) constituent à la fois un champ bataille politique et le miroir de la situation socio-politique d’une nation. Il faut donc être attentif à ce qui s’y joue, y compris dans ses effets de sidération et d’attraction – des nationaux comme des autres.

Pour ce qui est de la crise ivoirienne, il faut noter un fait dont peu d’observateurs de l’arène africaine – même les plus attentifs – ont véritablement pris la mesure. Je veux parler de l’accélération du mouvement de “starification” planétaire de figures ivoiriennes comme Didier Drogba ou Magic System. Cette dynamique, réelle mais timide avant la crise, a atteint son apogée aux heures chaudes de la confrontation entre la France et la Côte d’Ivoire. Et le plus extraordinaire, c’est qu’elle n’a pas seulement atteint l’Europe, mais surtout la France.

C’est deuxième gaou qui est gnata

De plus, en dehors de Drogba et Magic System, tout un mouvement musical et culturel – né non seulement en pleine guerre, mais comme réponse à la situation de crise – est apparu et a conquis rapidement tout le pays; ensuite, ce fut le tour de toute l’Afrique francophone, puis les pays anglophones et au-delà, avant de se propager aux antilles françaises (Martinique et Guadeloupe compris), pour finalement atteindre l’Hexagone et y mettre le feu.

Après avoir rapidement enflammé les pistes de danse des clubs afro-caribéens, l’étincelle a commencé à prendre parmi la jeunesse des banlieues, opérant un branchement inédit vers d’autres styles musicaux urbains comme le hip hop, le r’n'b et même le raï. Finalement, ce courant musical s’est frayé un chemin vers les chaînes de télévison du câbles et du satelitte, les charts de radios FM comme NRJ, pour finalement échouer sur les plateaux d’émission de télévision. En prime time!

Comme un feu de brousse médiatique 

Ce mouvement, vous l’avez compris, n’est autre que le coupé décalé. Né du cerveau de Stéphane Doukouré, alias Douk Saga, ce mouvement aux origines encore mystérieuses à ce jour – entre faymania, petites escroqueries et fêtes à tout casser dans des boîtes de nuit parisiennes et abidjanaises – va détrôner ses grands devanciers de la musique afro-caribéenne (la rumba zaïroise et le zouk) et accomplir en moins de deux ans ce que d’autres formes musicales issues du continent avaient mis entre une et deux décennies à obtenir: un succès et une reconnaissance inconstestables.

Mais au-delà de cette success story ivoirienne – qui est aussi remarquable que celle de Drogba et de la bande à Assalfo – c’est l’image qu’elle a donné du pays qui doit nous interpeller; un pays où on fait la fête, où on danse, où l’argent (apparemment) coule à flots – littéralement puisque Douk va instaurer la distribution de billets de banque tout frais à chacune de ses apparitions publiques. C’est ce qu’on appelle le travaillement.

Ce mouvement exubérant prend une dimension globale si on pense au contexte de sa réception et de sa consommation. Se diffusant massivement dans la diaspora grâce à la technologie du DVD d’abord, puis des logiciels peer-to-peer et enfin par la magie numérique de sites multimédia comme Youtube qui diffusent les vidéos tournées à Abidjan et Paris, c’est une musique qui se consomme dans les salons comme dans les discothèques, mais surtout dans les maquis.

Un logiciel culturel imparable 

Cette insitution mérite quelques lignes. Mélange de bar, de discothèque, de restaurant et de lieu de rencontre où le brassage social est de rigueur, le maquis est une création ivoirienne apparue dans les années 80, lorsque les travailleurs trop loin de leurs domiciles respectifs ont commencé à aller dans des gargotes arrangées à la va-vite par des tanties à l’esprit d’entreprise sans limite. Né de la débrouille, les maquis vont bientôt toucher toutes les classes sociales et se généraliser dans l’ensemble du pays et de l’Afrique de l’ouest. En devenant la musique favorite des maquis, non seulement le coupé décalé remplace progressivement le zouglou – la musique ivoirienne urbaine des années 90 -, mais il participe au mode de vie ivoirien tel qu’il est résumé par “la vie dans les maquis”, de Yopougon jusqu’en Zone 4.

Avec la crise économique de la fin des années Houphouët, l’émigration massive des Ivoiriens va diffuser ce modèle culturel dans la diaspora. On trouve désormais des maquis partout où vivent des Ivoiriens et des Ouest-africains. Ceci pour rappeler que bien avant la crise, la Côte d’Ivoire véhiculait déjà un certain mode de vie et que ce mode de vie attirant pour ses voisins ne s’est pas éteint pendant la guerre. Au contraire: l’impossibilité de se rendre à Babi (l’autre nom d’Abidjan) va provoquer chez tous les nostalgiques de la Rue Princesse et de l’Ambiance made in Babi, ainsi que chez ceux qui ne l’ont pas connus, le désir de vivre “comme là bas, dis”. Ce fut principalement dans les maquis que la majorité des Ivoiriens souhaitant partager leur amour du football suivront ensemble la Coupe du Monde de 2006, tous habillés aux couleurs nationales, entre ambiance festive, virus du football et patriotisme bon enfant.

OBV = orange, blanc, vert 

Et pendant que qu’on inaugurait un nouveau maquis presque toutes les semaines à Abidjan aux heures les plus chaudes du couvre-feu, les sites ivoiriens comme Abidjanshow ou Babi.com en rendaient comptent, diffusant les vidéos de ces lieux déjà conquis par le coupé décalé, et multipliant les effets d’imitation et de contagion. Que croyez-vous qu’il arriva? Quelle fût, selon vous, la conséquence de cette dynamique irréversible?

Les images de Didier Drogba dansant des pas de coupé décalé à chaque but marqué enflammèrent les esprits? “Mais c’est quoi cette danse, Didier?”. Et le buteur de leur répondre en toute simplicité: “Mais c’est du coupé décalé! C’est une danse de chez moi, à Abidjan. Cela se danse comme ça!” C’est imparable et irrésistible. Et, ce qui est plus incroyable encore, c’est que tous ceux qui voulaient être – ou avoir l’air d’être – dans le coup ont commencé à bouger, à danser, et à parler comme des Ivoiriens. A commencer par les Français, qui tombèrent soudain sous le charme d’un humoriste qui parle “comme là bàs”, à base d’expressions tout droits sorties des rues d’Abidjan.

Ah! Patson, mon frère

Cet humoriste, c’est Patson. Inconnu il y a encore deux ans, il va d’abord se faire connaître dans des petites salles, puis à la Main d’Or – chez Dieudonné – avant de se faire remarquer par la radio panafricaine Africa n°1, où il anime depuis une émission légendaire à base de canulars téléphoniques et d’expressions typiquement abidjanaises. Ce que beaucoup ignorent, c’est que Patson – malgré son talent immense – ne fait que rendre accessible aux Français le parler de Babi: le nouchi, ce français destricturé, africanisé, gouailleur et flamboyant. Tiens, c’est cadeau! Yes, papy!

Depuis l’année dernière, quelques semaines avant la Coupe du monde justement, il a été le premier artiste signé par Jamel Debouze à la suite du casting de son Comedy Club. Et c’est ainsi que le Marocain le plus bancable du cinéma français est devenu le producteur de l’humoriste ivoirien désormais préféré des Français! Et encore, ils n’ont pas encore vu un seul épisode de la série Ma Famille qui, longtemps avant Patson, est déjà un succès partout en Afrique, du Sénégal au Congo en passant par le Mali et… le Nigéria – chez les Anglophones de Nollywood. Ah Vvvrrraiment, ces Ivoiriens!

Comme des grains de sable dans la machine de guerre médiatique

Bon, je ne vais pas vous faire patienter indéfiniment. Ce qui devait arriver arriva: toutes ces images, toutes ces musiques, tous ces sons, toutes ces odeurs d’aloko et d’attiéké, tous ces rires, ces corps magnifiques dansant la joie de vivre et l’insouciance, ont fini par enrayer la machine de propagande des médias français.

Sans s’en rendre compte, à leur insu ou à leur corps (économique) défendant, ces médias étaient en train de diffuser deux images diamétralement opposées de la Côte d’Ivoire: d’un côté, on racontait que ce peuple était xénophobe et se préparait à commettre un génocide pire que le Rwanda. De l’autre, on voyait ce même peuple faire la fête, on l’entendait rire, on le sentait chaleureux, amical, accueillant, recevant à bras ouvert le premier inconnu, même toubab, qui poussait la porte d’un maquis ou d’un bar ivoirien du 18ème arrondissement ou de Pantin, à la Baie des Sirènes.

Cheval de Troie médiatique 

En terme technique, c’est ce qu’on appelle une situation de dissonance cognitive. Face à deux messages contradictoires, le cerveau doit choisir celui qu’il considère comme le plus vraissemblable. Sans quoi, la folie n’est pas loin. Ceux qui ne sont pas devenus fous ont fait la chose raisonnable dans ces cas: ils ont décidé de croire ce qu’il voyaient, sentaient, et entendaient de leur propre sens.

Et c’est ainsi que bien avant les accords de Marcoussis, bien avant les évènements de novembre 2004, puis la lutte contre le GTI et la machine onusienne, le discours médiatique français était déjà en porte-à-faux: la culture ivoirienne, le mode de vie abidjanais, la vie de maquis, le coupé décalé, les footballeurs ivoiriens et leurs fans avaient déjà vaincu la France avant que les Jeunes Patriotes n’emportent tout sur leur passage et ridiculisent l’armée française et le pouvoir politique et la machine de mort élysienne. Et c’est ainsi que la Côte d’Ivoire qui gagne… gagna! Comme on dit, “on gagne ou on gagne”.

Pour vous en convaincre, voici quelques images de ces improbables guerriers de l’information, qui combattent non dans l’ombre ou dans les coulisses, mais en pleine lumière, sous les projecteurs des caméras:

Didier Drogba

Magic System

Douk Saga

Patson

Nestor, le gaou le plus célèbre de Youtube: sacré blédard!

On va faire comment? Comme on dit au pays, impossible n’est pas ivoirien!