Guillaume Soro & co

29 06 2007

Rockets fired at Ivorian PM plane

La tentative d’assassinat sur la personne du premier ministre ivoirien Guillaume Soro va mobiliser ce blog toute la soirée.

Je posterai mes analyses au fur et à mesure. Voici les questions qui mérient, à mon sens, intérêt et appelent des réponses claires. Pas des tergiversations à la mode de RFI, qui fait rire tout le monde médiatique en disant bien que la nommination de Guillaume Soro à la Primature n’a pas fait plaisir à tout le monde, et remarque que certains “commandants militaires de l’ex-rébellion se sont plaints d’avoir été tenus à l’écart du processus de paix”, mais pour ajouter aussitôt une question purement rhétorique:

“Ces hommes sont-ils allés jusqu’à fomenter un attentat? Il est impossible de l’affirmer.”

Il y a donc eu bien attentat, mais il n’a été fommenté par… personne. C’est un peu comme le coup d’Etat de septembre 2002 qui était censé n’avoir pas eu lieu, puisque c’était le pouvoir qu’on avait accusé de s’être attaqué lui-même pour faire croire qu’il était… attaqué. Par qui? On attend toujours qu’on nous le dise clairement. C’est ce que Debord appelle “une ennuyeuse série de romans policiers privés de vie et où toujours manque la conclusion”. Bravo, les gars de la Maison de la RaRadiot Immonde! On vous trouve délicieusement rétro dans votre langue de bois taillée sur mesure par Dior et servie sur un plateau d’argent chez Fauchons tout ce qui traîne.

Voici donc des questions claires et nettes, à la mode “couper coller”. Attention, ça se mange saignant.

1. Qui est derrière cet attentat?

L’ensemble des observateurs estiment qu’il s’agit d’une partie des rebelles mécontents de la tournure des évènements depuis l’accord de Ouaga.

Tout part donc de la nomination de Soro comme premier ministre. En attendant de futurs développements, je vous invite à regarder ce reportage télévisé qui date d’avril dernier:

Mais depuis plusieurs semaines, une campagne contre Soro a été lancée par le RDR. Voici l’analyse prémonitoire de Nazaire Séry dans Le Courrier d’Abidjan:

Une campagne anti-Soro à l’horizon

Dans sa parution du lundi 25 juin, Le Courrier d’Abidjan annonçait une campagne anti-Soro que le RDR était en train de préparer. «Sous le prétexte d’aller vers ses militants sur toute l’étendue du territoire national, notamment ceux du nord, le RDR prépare actuellement dans la discrétion un vaste mouvement. Selon des sources crédibles, Alassane Ouattara et le RDR projettent de mettre à mal l’assise de Soro en zone Forces nouvelles», relevait en substance votre quotidien préféré.

Depuis hier, le premier responsable de la jeunesse de cette formation politique, Karamoko Yayoro, a confirmé l’information sous le fallacieux prétexte de remobilisation des militants du RDR en zone Forces nouvelles après le départ de certains dinosaures du parti.

Officiellement, il s’agira pour les envoyés de Ouattara d’aller à la rencontre des militants du RDR pour les rassurer après la défection de certains dignitaires du parti républicain dont Zémogo Fofana, Kouamé Oi Kouamé, Jean Jacques Béchio, pour ne citer que ceux-là. Tout au plus, le parti républicain entend reprendre, par cette tournée, toutes ses bases. Mieux, ce serait le début d’une opération de charme et de conquête de nouveaux militants issus des autres formations politiques à travers les villes de Bouaké, Korhogo, Man, Bouna… si l’on en croit Karamoko Yayoro. Mais à la vérité, il n’en est rien.

Il s’agira surtout d’une vaste campagne anti-Soro en zone Forces nouvelles que le RDR a préparée depuis la signature de l’accord de Ouagadougou et entend mettre à exécution maintenant, croyant l’heure venue pour exécuter enfin sa sale besogne.

Pendant cette tournée, les émissaires de Ouattara mettront à profit leur séjour dans le «Soroland» pour engager une véritable offensive contre le maître des lieux. Mais qu’est-ce qui peut bien justifier un acharnement du RDR contre le Premier ministre Guillaume Soro, secrétaire général des Forces nouvelles ?

Selon toute vraisemblance, depuis la signature de l’accord de Ouaga, ce n’est plus le parfait amour entre ADO et Soro. En effet, le président du RDR soupçonnerait le Premier ministre d’avoir des velléités de récupération de ses militants. Et pour l’en dissuader, il entend dérouler son rouleau compresseur sur les bases de Soro qu’il entend avoir à l’usure. Les émissaires du RDR, selon des informations, tenteront de convaincre les populations sur un éventuel deal entre Soro et Gbagbo qui serait de nature à fragiliser ADO. En tout cas, ces émissaires qui iront sur le terrain avec un mot d’ordre précis de Ouattara n’entendront pas faire la part belle à Soro sur les terres qu’il occupe depuis 2002.

Je ne crois donc pas vraiment à la thèse des trois tireurs isolés que le porte-parole des Forces Nouvelles tente lui-même de nous vendre pour ne pas mettre la puce à l’oreille de ceux qui seront poursuivis nuitamment. Depuis la signature de l’accord de Ouaga, tout le monde à Abidjan a sa théorie sur la manière dont le RDR compte utiliser une partie de l’ex-Rébellion contre Soro. Ils ont raté leur coup… pour cette fois. Malheureusement pour eux, et heureusement pour la paix en Côte d’Ivoire et en Afrique de l’Ouest, je doute qu’ils aient une autre chance. Et voici pourquoi.

2. Quel est l’objectif visé?

Cette fois, la meilleure réponse est donnée par le RDR lui-même dans sa déclaration officielle faite après l’attentat:

“Le RDR considère que cet acte abominable qui sème le deuil et la désolation, vise essentiellement deux objectifs : anéantir l’espoir né de l’Accord de paix de Ouagadougou dont le Premier Ministre SORO Guillaume est l’un des plus grands artisans et compromettre la tenue dans les prochains mois, d’élections transparentes et démocratiques en Côte d’Ivoire.

Pour le premier objectif, c’est raté: Soro va très vite réagir dans les jours qui viennent. On va bientôt entendre Sidiki Konaté poursuivre sa dénonciation du RDR et du PDCI. Et à côté de la purge qui vient de commencer à Bouaké, celle contre les partisans d’IB va ressembler à une dispute de cours de récréation. La dernière phase de la guerre commence donc véritablement maintenant: il s’agit de liquider pour de bon – c’est-à-dire politiquement – les vrais commanditaires de la rébellion. Cette ultime purge sera la réponse finale du tandem Soro + Konaté à une certaine opposition civile. En d’autres termes, ceux qui les ont traité à Ouaga de pipi vont se retrouver dans le caca:

“On ne peut pas pisser, et un caïman va sortir de notre pipi pour dire qu’il va nous manger. On ne l’acceptera pas.”

On assiste donc là à l’acte final de quatre mois de guerre secrète à l’intérieur d’une alliance entre des révolutionnaires de gauche retournés à leur bercail politique et un parti de barons déliquescent – qui n’a pour seul argument politique que de se poser en victime et pour seule stratégie que l’insulte, tant contre ses adversaires que ses anciens partisans. Dès le 17 mai dernier, je décrivais déjà cette différence de pédigrée comme une confrontation entre anciens et modernes. On va voir dans les jours qui suivent quelles armes médiatiques – mais pas seulement – les uns et les autres vont mobiliser pour abattre leurs adversaires.

Quant au second objectif, je crains que le RDR ne rêve debout: Soro a déjà dit son opposition au “fétichisme des dates”. Etant donnée la réaction internationale qui a été unanime à condamner l’attentat contre sa personne, la “communauté internationale” va lui donner toute lattitude – à lui et au Président de la République – pour faire le ménage. Les élections ne peuvent avoir lieu tant que les fonctionnaires de l’administration nationale ont peur de subir le même sort que le premier ministre. Sans ce mouvement de retour, pas d’audience foraine digne de ce nom. Donc, pas d’élections. CQFD.

Henriette a donc encore tout faux, et son marionettiste a encore plus de souci à se faire à partir d’aujourd’hui. Bien plus de soucis que tous ceux qu’il récolte avec les défections en série de ses diplomates les plus compétents.

3. Qui sortira vainceur de la lutte entre Anciens et Modernes?

Les Ancêtres ont déjà perdu, puisque Gbabgo n’a pas été renversé en septembre 2002. Les Anciens viennent de perdre à leur tour, puisque Soro est encore vivant à la date du 29 juin 2007, qui devait être celle de son dernier jour sur terre. Gbagbo, Soro et leurs alliés vont se jeter avec une férocité rare sur leur proie. La “communauté internationale” ne pourra rien dire. Elle sait très bien ce qui se passe à Abidjan. J’ai pu m’en rendre compte ces derniers jours encore, à Paris comme à Oslo et Abidjan.

Ceux qui veulent comprendre les origines de la crise ivoirienne dans son ensemble peuvent consulter ce numéro du Dessous des cartes qui date d’octobre 2006 (quand certains d’entre nous savions déjà que les carottes étaient cuites pour la coalition franconusienne. Je suis cependant très réservé sur les références qui sont citées en toute fin d’émission):

Mais pour terminer sur une note typiquement ivoirienne, voici un message musical qui tombe à pic:

“C’est ça qui est la vérité!”





La guerre de l’information: nouvelle ligne de fracture entre les Anciens et les Modernes

17 05 2007

A l’heure de regagner l’Europe et poursuivre le tournage du documentaire “Couper, copier, coller: les médias et le crise ivoirienne”, j’aimerais livrer aux différents lecteurs – notamment ceux qui m’ont interpellé par mail – les réflexions que m’ont inspiré ce séjour de trois semaines en Côte d’Ivoire. Bien évidemment, ce billet ne signifie pas la fin de ma collaboration avec le Courrier d’Abidjan, puisque je continuerai dans les semaines qui viennent à animer à distance ma rubrique hebdomadaire du lundi. Cet article marque en revanche une nouvelle inflexion dans ce “making of” écrit: c’est en effet le premier billet à faire le lien entre mes théories sur la guerre de l’information, mes interviews réalisées à Paris et celles que viennent de m’accorder plusieurs personalités de la classe politico-médiatique abidjanaise.

A l’issue de ces entretiens en terre ivoirienne, un constat s’impose: non seulement mes interlocuteurs ont aisément analysé la crise ivoirienne comme guerre de (et par) l’information, mais les degrés d’appropriation du concept au sein des élites ivoiriennes et la grille de lecture qui l’accompagne constituent désormais une ligne de fracture capitale entre Anciens et Modernes. Et je prends le terme “Anciens” avec toute sa connotation africaine de référence aux Ainés, mais pour préciser aussitôt qu’il ne s’agit pas ici d’un critère d’âge des personnes mais des visions du monde, ou si l’on préfère, des mentalités. Autrement dit, autour de l’idée de guerre de l’information et des réactions d’adhésion enthousiaste qu’elle suscite chez les uns et de malaise diffus qu’elle provoque chez les autres, se cristallisent les oppositions à la fois politiques, sociales et culturelles qui structurent la nouvelle Côte d’Ivoire, celle de l’après-crise, ainsi que l’Afrique de demain. Je vais m’en exliquer.

D’un côté, il y a ceux qui ont aisément adhéré au concept parce que l’interprétation de la crise ivoirienne en termes de guerre médiatique va de soi pour eux. Et cette conception leur paraît si évidente qu’ils ont aisément expliqué, analysé et théorisé leurs actions personnelles et celles de leur camp au cours de la crise dans les termes du combat pour imposer leur vues. Les partisans les plus enthousiastes de cette idée se rencontrent dans le camp présidentiel ET dans celui des Forces Nouvelles. Cette adhésion se manifeste clairement par la description de leur travail médiatique en terme de combat politique et de bataille médiatique. Ceux-là se décrivent non seulement comme des combattants, mais sont assez fiers de s’identifier comme tels. En d’autres termes, les communicants et lobbyistes de ces deux camps assument sans aucun complexe le fait qu’ils ont été en guerre et ont pris parti, chacun à sa manière, pour un camp ou pour une cause qu’ils estiment noble. Il découle logiquement de cette sincérité affichée que les membres de ce groupe ont accepté très aisément de se confier à moi, souvent assez librement et franchement. Ceux qui ont demandé que nos entretiens se déroulent en OFF l’ont fait non par hypocrisie, mais au prétexte que la crise n’étant pas encore totalement éteinte, il ne serait pas judicieux pour eux et leur camp d’afficher trop ouvertement toutes les stratégies et mouvements tactiques qui les ont conduit là où ils sont aujourd’hui, c’est-à-dire dans le camp des vainceurs: celui des deux principaux partis signataires des accords de Ouagadougou.

De l’autre côté, il y a ceux qui éprouvent un certain malaise à se prononcer franchement sur l’idée de guerre de l’information. En dehors des formules un peu creuses sur le sujet, les représentants de ce second groupe se signalent par une extrême prudence; celle-ci confine souvent à la peur de parler, de dire la vérite sur les actions entreprises, et conduit logiquement à des efforts dantesques pour éviter soigneusement d’être trop spécifiques sur leur véritable rôle dans les différentes batailles médiatiques qui ont émaillé ces années de crise politique. Ce comportement, que j’ai observé au PDCI et au RDR, ne signifie bien évidemment pas que les interlocuteurs que j’ai pu rencontrer dans ces camps soient d’innofensifs pacifistes. Loin de là. Le problème réside en fait pour eux dans les conséquences politiques qui découlent du concept: reconnaître que la crise ivoirienne fut principalement une guerre médiatique oblige à préciser pour qui ou pour quoi on combat, nommer l’adversaire, les alliés, mais surtout préciser les voies et moyens empruntés pour remporter la bataille. Or, sur l’ensemble de ces questions, les deux partis qui se positionnent comme houphouetistes se sont signalés par une trajectoire pour le moins tortueuse, et donc difficilement lisible.

Il convient de porter nos regards au-delà de la situation politique du jour pour s’interroger sur les origines de cette opposition entre Modernes et Anciens du village global et des réseaux de communication. Il apparait alors assez clairement que l’opposition entre les signataires des Accords de Ouaga et les Houphouétistes est profondément idéologique. Les Forces Nouvelles comme les Patriotes du camp présidentiel sont, à des degrés divers, des gens qui se reconnaissent dans les idéaux révolutionnaires qui ont animé le combat pour l’Independance africaine ET le multipartisme des années quatre-vingt et quatre-vingt dix. Ce sont, à des degrés divers, des marxistes. Or si Marx a théorisé la nécessité de penser et de changer le monde, ce sont des néo-marxistes comme Gramsci (dans l’entre-deux-guerres) et Guy Debord (dans la société de consommation des années soixante) qui ont théorisé l’importance du terrain médiatique et culturel comme principal théâtre d’opération de la lutte révolutionnaire. Il est dès lors logique que les Fescistes d’hier se soient retrouvés côte-à-côte aujourd’hui après s’être fait la guerre face-à-face pendant cinq ans.

Le véritable défi politique pour ces esprits élevés dans le combat idéologique est d’appliquer les leçons médiatiques de la crise ivoirienne aux problèmes sociaux – non politiciens – qui empêchent encore la Côte d’Ivoire, et l’Afrique en général, de développer pleinement ses nombreuses potentialités pour le bonheur du plus grand nombre. Il ne s’agit plus désormais de libérer le pays ou la collectivité, puisque nous avons conquis notre Indépendance deux fois, mais de libérer l’INDIVIDU – la réalité la plus essentielle et pourtant la plus écrasée et la plus niée sur ce continent encore prisonnier d’un collectivisme centralisateur et dépassé, à droite comme à gauche. Pour ce faire, la construction d’un véritable Etat de droit s’impose. Ceci passe par deux préalables essentiels: la création de nouveaux tribunaux où l’individu puisse véritablement revendiquer ses droits, et la libération de la parole publique via la démocratisation des moyens d’information et de communication. Ces choses ne se décrètent pas, mais doivent naître d’un combat médiatique à la base, passant par une “refondation” intelligente et innovante des parlements et agoras actuels et une promotion de l’internet comme outil de libération et de développement. C’est autour de ces missions que les blogeurs que nous sommes, ThéO et moi, invitons l’ensemble des lecteurs du Courrier d’Abidjan. De ce point de vue, nous exercerons notre devoir de vigilance citoyenne à l’endroit de trois chantiers qui sont au coeur des enjeux de la sortie de crise: la remise à plat des lois sur la presse, la réflexion de fond sur le service civique et le développement de la zone franche des biotechnologies de Bassam. Pour citer un conseiller en communication ivoirien, “le combat continue”: la guerre de l’information rentre dans une nouvelle phase;

Pour rester dans la thématique que je me suis imposé aujourd’hui, sans toutefois renier ce qui fait le sel de cette rubrique pour beacoup de lecteurs, je vous propose des extraits d’un long entretien que m’a accordé le journaliste Vincent Hugeux, qui m’a reçu il y a quelques semaines dans les bureaux du magazine l’Express, à Paris, dans le 9ème arrondissement. Je précise cependant que contrairement à mes deux précédentes interviews, qui ont été abondamment photocopiées et vendues à la Sorbonne du Plateau, je ne suis pas certain que celui-ci connaisse le même traitement dans les Parlements et Agoras d’Abidjan. J’invite en revanche tout ceux qui voudraient aller plus loin à lire son livre sorti il y a peu de temps en France: Les Sorciers Blancs. Pour tous les autres, il faudra attendre la sortie cet été du documentaire “Couper, copier, coller: les médias et le crise ivoirienne”.


VINCENT HUGEUX PARLE:

LAURENT GBAGBO ET LES GOUROUS BLANCS DE LA CRISE IVOIRIENNE

“Tant pis pour les gogos”: retour sur une phrase qui a fait mouche

En juin 2002, trois mois avant le début de la crise ivoirienne, Laurent Gbagbo déclare dans une interview à L’Express, à propos des conseillers en communication français qui gèrent l’image des chefs d’Etat africains: “Mais moi, je n’en ai pas besoin. Je ne crois pas que ces boîtes-là améliorent l’image d’un pays. Ce qui compte, c’est le travail. (…) C’est la fable du corbeau et du renard. A la fin, l’oiseau ouvre un large bec et laisse tomber son fromage. Si des gogos se font encore avoir, c’est leur problème. Et les renards d’aujourd’hui ont bien de la chance. Ils gagnent beaucoup d’argent à ne pas faire grand-chose. Tant mieux pour eux. Ma certitude, la voici: aucun propagandiste, même paré du nom de communicateur, ne fait élire ou aimer quelqu’un. Seul paie le boulot sur le terrain, le rapport direct entre vous et le peuple. Si certains sont assez futés pour les convaincre du contraire, c’est leur affaire. C’est qu’ils ont beaucoup d’argent à perdre. Moi, je n’en ai pas. Je vais à pied dans les villes et les villages, au-devant des ouvriers et des paysans. Si on m’aime, on me suit.”

A l’issue de cette crise, Laurent Gbagbo est devenu l’un des présidents les plus entourés en matière de communication politique. De tous bords politiques, des Ivoiriens, des Américains et des Français, ont eu à travailler pour le président de manière ponctuelle ou non. J’ai demander à Vincent Hugeux, le journaliste qui avait réalisé cette interview prémonitoire, d’expliquer le contexte politique de l’époque pour mieux comprendre la trajectoire médiatique du président ivoirien au cours de la crise. L’extrait qui suit est une introduction à un papier plus important que nous plublierons la semaine prochaine.

Vincent Hugeux:

“Cette interview, qui est relativement brève, est assez percutante; non pas par les questions que je pose, mais par les réponses qui sont apportées. D’ailleurs, en reprenant une réponse de Laurent Gbabgo lui-même, je l’ai titré “Tant pis pour les gogos”. On a un Laurent Gbagbo qui a une culture politique forgée dans l’exil en France, très fin connaisseur de notre histoire politique, des turpitudes notamment de la gauche française; donc qui se sait sinon méprisé, du moins sous-estimé par ses nouveaux pairs africains. Il porte avec lui la malédiction de la longue opposition. C’est le trublion que Houphouet a fait bastonner et envoyer en exil. Il veut s’inscrire dans une rupture dans la façon d’être et de gouverner. On verra bien que, hélas, les années qui suivront ne seront pas nécessairement la concrétisation des espoirs qu’il affiche lui-même alors. Mais peu importe. Il veut montrer, comme on dit à Abidjan, “qu’il est garçon”, qu’il n’a pas peur d’un Bongo ni d’un autre. Que lui est arrivé au pouvoir par la force du poignet, qu’il est allé le chercher avec les dents ce pouvoir – “élections calamiteuses” pour reprendre sa propre terminologie – donc il y a chez lui une sorte d’ironie: “Moi, j’ai fait mon truc avec deux cravates, ma veste, un copain qui a fait la photo, cinquante mille balles ou à peu près, etc.” Que ce soit vrai ou faux n’est même pas notre propos. Notre propos est de savoir qu’il y a cet affichage-là: “Je n’ai pas besoin de gourous blancs. Je vais vers les gens. Ce qui compte, c’est d’aller sur le terrain, les gens m’aiment pour ce que je suis, etc…” Donc, il y a toujours cette idée qu’il est président, mais d’une certaine manière, il garde un peu sa culture d’opposant par rapport à la communication. Il veut se distinguer sur tous les plans, y compris sur celui-là. Il dit n’avoir mépris que pour ces présidents qui se laissent berner par les gourous de la communication. Après, on va s’apercevoir au fil des ans qu’il comprend la nécessité, de temps à autre, mais d’une manière beaucoup plus instrumentale que beaucoup de ses pairs et de ses prédécesseurs, d’avoir des leviers. Et notamment quand on entre dans une période d’extrême tension, cette sorte de bras de fer avec Jacques Chirac qui va durer des années. La personalisation avec Jacques Chirac fonctionne dans les deux sens: dans la loyauté et l’amitié, et dans l’exécration et l’hostilité. Il va donc s’apercevoir que parfois, il faut avoir quelques touches qu’on peut actionner quand on a un message à faire passer, surtout quand on ne se parle plus. Or quand on ne parle plus avec Chirac au téléphone, le lien est coupé; parce que c’est comme ça son mode de fonctionnement. Ce n’est pas en faisant passer un message par un ambassadeur. Mais Gbagbo n’est pas fasciné par ces gourous dont on pense qu’ils peuvent, grosso modo, faire gagner une élection – on le pense de moins en moins. Il n’est donc pas fasciné, mais en revanche, il mesure l’usage qu’il peut en faire. A partir de moment-là, l’argent qu’il y consacre est secondaire. C’est un investissement par rapport à un but poursuivi qui est, à mon sens, assez clair dans son esprit et dans l’esprit de son entourage immédiat.”