COUPER, COPIER, COLLER: Les médias et la crise ivoirienne

30 04 2007

Tous les lundis à partir d’aujourd’hui, les lecteurs ivoiriens pourront suivre dans Le Courrier d’Abidjan l’état d’avancement du projet “Couper, copier, coller: les médias et le crise ivoirienne”. C’est une sorte de “making of” à la fois du livre et du documentaire sur lequel je travaille actuellement.

Comme l’indique clairement son sous-titre, “Couper, Copier, Coller” porte sur la manière dont les médias, en particulier français, ont couvert la crise ivoirienne. Au-delà de cet aspect journalistique, il s’agit d’analyser le rôle strategique que joue aujourd’hui l’information dans la politique et les relations internationales. J’aborde donc les médias comme le terrain de bataille favori d es stratèges de l’information et de la communication – le lieu où chaque camp s’efforce de faire triompher sa vision du monde et d’influencer l’opinion publique. C’est ainsi que se gagne et se perdent désormais les guerres.

Il s’agit pour chacun autant de vaincre par les armes que de convaincre par les mots et les images. Conçues par les conseillers en communication, les porte-paroles, les gourous de l’image et les spin doctors, les différentes versions du réelles sont ensuite sélectionnées ou ignorées par les journalistes qui vont alors les couper, les copier ou les coller en fonction de leurs propres choix éditoriaux, commerciaux et/ou politiques.

Le thème principal du film est donc la guerre de l’information, autrement dit la guerre par l’information qui n’est jamais que la lutte pour le contrôle de l’opinion publique – ce qu’on appelle aussi la conquête “des coeurs et des esprits” (hearts and minds). Le choix de cette approche éditoriale me conduit à la conséquence suivante: la crise ivoirienne n’est qu’un exemple, ou si l’on préfère, un laboratoire des nouveaux types de conflit médiatiques qui tendent à se multiplier en ce début de 21eme siecle.

Mon intention au départ n’était cependant pas de faire un film. Comme beaucoup d’Africains vivant hors du continent, j’ai suivi les évènements de Côte d’Ivoire à travers mon principal outil de travail et de divertissement: l’internet. En tant que consultant en stratégie et specialiste des technologies de l’information, j’ai été frappé par le décallage abyssal entre l’image que les médias occidentaux donnaient de mon pays et celle que j’en avais pour y avoir grandi.

En comparant la couverture des médias internationaux et le contenu des medias nationaux, je me suis rendu compte que je ne rêvais pas: nous étions en présence de récits totalement différents et souvent contradictoires. Tout se passait comme si les discours en question portaient sur des réalités sans communes mesures les unes avec les autres. Par acte de salubrité personnelle, j’ai pris l’habitude en me levant tous les matins de passer au moins une heure à lire, annoter et classer les informations sur la crise ivoirienne avant de vaquer a mes occupations professionnelles. C’était ma façon à moi de couper, copier et coller les faits plus remarquables de cette guerre médiatique.

Cette petite manie personnelle a grandi avec le temps, au point de prendre une place de plus en plus considerable dans mon emploi du temps. J’ai alors commencé à écrire des textes qui se sont accumulés au cours des annees de crise. J’ai cependant decidé de ne rien publier tant que la paix ne serait pas revenue. Notamment parce que je voulais me donner le temps de mener un travail de terrain plus approfondi. Mais à partir de septembre 2006, convaincu que le conflit tirait à sa fin, j’ai entrepris de rencontrer les personnes qui ont été au coeur de cette bataille de l’opinion. Et au lieu d’utiliser un magnétophone, je me suis rendu aux interviews avec ma petite caméra DV.

L’idée du film s’est imposée au fur et à mesure que s’accumulaient sur mon ordinateur les révélations de mes interlocuteurs. Le temps semblait venu de couper, copier et coller l’ensemble de ces images dans un récit global: je devais organiser et monter les séquences de manière à raconter une histoire plus accessible que mes notes.

Pour ce premier billet, j’ai décidé de publier des extraits d’une interview qui m’a accordée à la fin du premier trimestre 2007 Stéphane Haumant. Il m’a reçu dans les bureaux de Canal Plus, à Boulogne, et a accepté de me raconter les conditions dans lesquelles il a été amené à realisé le scoop qui a changé la face de la crise ivoirienne: les bombardements d’Ivoiriens désarmé par l’armée française sur l’un des ponts d’Abidjan puis devant l’Hôtel Ivoire. A l’epoque, Stéphane était reporter pour l’émission “90 Minutes”. Depuis ce scoop, et grâce à sa probité professionnelle, il a été promu au poste de rédacteur en chef de l’emission “Lundi Investigation”, qui a remplacé “90 Minutes”.

Pour cette fois, on s’en tiendra aux impressions de Stéphane à la suite du voyage de repérage qu’il a effectué pendant une dizaine de jours avant les évènements. Lundi prochain, vous saurez comment un reporter venu comme beaucoup d’autres filmés les conditions de vie des Français de Côte d’Ivoire s’est retrouvé à filmer une partie des images qui allaient remettre en cause pour longtemps le rôle de la France dans le conflit ivoirien. Le récit de Stéphane sera mis en résonnace avec celui de son supérieur à cette époque: ce dernier, Paul Moreira, vient de publier qui tombe à pic au moment où la paix revient en Côte d’Ivoire: Les Nouvelles Censures, dans les coulisses de la manipulation de l’information.

Avec Stéphane d’un côté et Paul de l’autre, nous évoquerons la manière dont l’Etat francais, notamment à travers son armée et ses “spin doctors”, a tenté de contrôler l’information en amont à Abidjan puis en aval à Paris. Ce qu’on vous propose donc, c’est ce que Moreira appelle “l’anatomie d’un mensonge d’Etat”. Pour comprendre pourquoi c’est Canal Plus qui fut à l’origine de ce scoop, il faut se souvenir que contrairement à TV5, RFI, l’AFP ou France Televisions, Canal Plus est indépendante du pouvoir politique francais. Ceci explique sans doute cela. Attendez-vous donc à lire des révélations explosives lundi prochain. En attendant, lisez attendivement ce qui suit pour vous faire une idée des coulisses de l’information avant les évènements de Novembre 2004.

STEPHANE HAUMANT PARLE

Le temps des illusions

“Les Blancs avaient peur et ne parlaient que de la peur, de l’inquiétude que leur inspirait Blé Goude et Gbagbo. Du côté des Jeunes Patriotes, il y avait une grande rancoeur vis-à-vis des Francais, mais surtout de l’armée francaise, vue comme troupe d’occupation. Mais du côté de l’armée française, ils avaient l’air assez peu conscients de la situation. C’est-à-dire qu’ils se voyaient comme les sauveurs de la Cote d’Ivoire et se sentaient très appréciés, alors que la presse à longueur de colonnes se dechaînait contre eux, en les traitant de violeurs, de tueurs, de complôteurs. Mais l’armée française prenait ça presqu’à la rigolade, en disant “la presse ici est une presse de caniveau; les Ivoiriens ont besoin de nous. Ils s’en remettent à nous et on aura jamais aucun souci parce que le pays tient grâce à nous.” Eux se voyaient vraiment comme quasiment le ciment du pays. Donc ils n’ont pas du tout appréhendé ce qui s’est passé quand la population s’est retournée contre eux. Ils ne l’ont pas du tout vu venir.”

Le temps de la désillusion

“Je ne pense pas qu’ils aient mesuré la capacité de mobilisation des Jeunes Patriotes. Ca c’est sûr. Je pense que l’armée francaise, avant les journées de Novembre 2004, avait l’impression d’avoir affaire à quelque centaines, peut-être quelques milliers, d’excités tres politisés. Ils me disaient que de toute façon, les Jeunes Patriotes n’avaient pas de militants et qu’ils étaient payés uniquement par le pouvoir. Pas une seconde ils n’imaginaient donc une mobilisation massive, qui a évidemment été favorisée par l’enchaînement des évènements (destruction de l’aviation ivoirienne, etc) qui a fait émerger un sentiment national très fort et que Gbagbo a su capitaliser pour mettre les gens dans la rue. Mais ça, l’armée française ne l’avait pas du tout vu venir. Pour eux, 98 pour cent de la population attendait son secours et jamais ne se retournerait contre les soldats français.”

Procédures et conditions de travail des journalistes français en Côte d’Ivoire

“En dehors des situations de crise, la procédure classique c’est que quand un journaliste français arrive, il va se présenter assez vite a l’armée française, parce que c’est quand même eux qui connaissent le mieux le terrain. Ils sont donc assez facilement nos interlocuteurs. L’armée française commence par nous “debriefer”: savoir pourquoi on est là, qui on va voir, qui on veut voir, les retours qu’on a, qui on a rencontré, etc. Ils sont trois, quatre, cinq ou six officiers à nous poser des questions. Ils prennent des notes. Ils voient un peu pourquoi on est là, et nous proposent toujours leurs services. Ils nous disent: “Si vous voulez faire un tour en hélico, n’hesitez pas: ça fait de belles images. Si vous voulez aller un petit peu au Nord, n’hesitez pas: on vous amènera en véhicule blindé.” Comme ils ont un discours un petit peu inquiétant et alarmiste, en général on prefère s’en remettre à eux, parce qu’on se dit “bon au moins on sera dans un véhicule blindé, et si ça tourne mal, on est avec des hommes armés.” C’est donc à la fois une grande force et une grande faiblesse. Parce que ça coupe complètement des réalites du pays. Parce que, évidemment, quand on arrive au milieu de quarante légionnaires ou soldats armés, le rapport avec la population est tout de suite faussé. C’est donc une façon très imparfaite de connaître le terrain, et c’est quand même cette façon que neuf-dixième des journalistes emploient quand ils arrivent en Côte d’Ivoire, souvent par peur, parce que qu’ils ont juste peur qu’il leur arrive quelque chose.”

Le temps du repérage: peur sur la planète BIMA

“Au cours du repérage, je me suis rendu compte qu’il y avait d’un côte les Jeunes Patriotes violemment anti-armée française (considéree comme armée d’occupation), très politisés et, de mon point de vue, bien construits intellectuellement et politiquement; donc, ils ne me semblaient pas être juste des va-nus-pieds alcooliques comme on avait un petit peu tendance à les présenter. J’avais en face de moi des étudiants, des médecins, des gens qui étaient bien construits et qui politiquement avaient un vrai discours argumenté. Et quand j’allais voir l’armée française, on me présentait ces Jeunes Patriotes comme des pauvres analphabètes excités et totalement manipulés par Gbagbo. Donc déjà, je trouvais qu’ils avaient à mon avis une image un peu deformée de ce qu’étaient en tout cas les têtes pensantes des Jeunes Patriotes. Et par ailleurs, l’armée française se voyait comme le sauveur du pays, or je voyais bien dans la population que ce néetait pas toujours le cas. Il y avait des gens qui n’étaient pas des Jeunes Patriotes, mais qui étaient tout de même choqués que ce soit l’armée francaise, quarante ans après l’Indépendance du pays, qui contrôle les ponts, décrète le couvre-feu, qui convoque le président quand il y avait un problème, etc. Il y avait donc toute une part de la population qui n’était ni excitée, ni extrémiste, et qui ne vivait pas trop bien cette “armée d’occupation” et qui ne comprenait pas pourquoi aujourd’hui, alors que la décolonisation a eu lieu, l’armée francaise continuait encore à faire la pluie et le beau temps en Côte d’Ivoire. Il y avait donc un gros décalage entre la façon dont l’armée française se percevait, se croyait être perçue et la façon dont elle était perçue dans certaines parties de la population. Et la dernière chose qui me frappait, c’était l’enfermement de l’armée francaise au sein du BIMA. Ils en sortaient très peu. Ils vivaient en vase clos. Ils ont leur boulangerie, leur piscine, leur bibliothèque, leur salles de sport. Ils sortent très très peu, le minimum. Et parfois pendant des semaines entières, ils n’ont pas le droit de sortir quand la situation est trop tendue. Il y a un sentiment de peur latente généralisée qu’on ressent assez vite. En plus ce sont des rotations très courtes de jeunes gens qui viennent là pour quatre mois, avec les autres déjà présents qui leur expliquent qu’un Français s’est fait bûter il y a quelques jours; on ne sait pas si c’est un crime crapuleux ou si c’est parce que c’est un Blanc. Donc, il y a une espèce de conditionnement, d’intoxication générale ou tout le monde a peur.”

Exemples

“Je me souviens d’une anecdote: bien après la crise de novembre 2004, un mois après, je suis retourné en Cote d’Ivoire et j’ai donné rendez-vous au porte-parole de Licorne, pour faire un peu le point sur ce qui s’etait passé. Je lui donne rendez-vous dans une petite brasserie, un petit maquis dans lequel on allait manger quasiment tous les midis même pendant la crise, et sa première réaction ça a été “Mais on ne peut pas se donner rendez-vous là, c’est un repère de Jeunes Patriotes.” Bon, c’est sans doute vrai qu’il y avait des Jeunes Patriotes, mais il n’y avait aucun risque. Il ne nous est jamais rien arrivé. On y a mange plusieurs jours d’affilés, et en tant que Blancs nous n’avons jamais été l’objet d’aucune insulte, ni aggression, ni méfiance. Mais du point de vue l’armée, aller oser manger dans ce petit restaurant de centre-ville, c’était quasiment une provocation. Donc, il y a un sentiment de peur et de méconnaissance du terrain qui m’a frappé. Un autre petit exemple plutot rigolo. Lors de la crise, on a fait un tour en vehicule blindé, dans la ville, avec l’armée. Et en fait on s’est perdu. Et le problème, c’est que le conducteur pour se repérer dans la ville n’avait qu’une carte Avis qu’il avait recupéré a l’aéroport, donc il y avait très peu de rues sur cette carte. Et les rues là-bas n’ont aucun nom. Donc au bout d’un moment, c’était panique complète, parce qu’on était tout seuls, à deux heures du matin dans les rues d’Abidjan, dans un blindé de l’armée française; et dès que quelqu’un passait dans une rue, c’était le doigt sur la gâchette, parce qu’ils avaient peur que ce soit quelqu’un qui essaye d’attaquer le vehicule blindé, ce qui évidemment n’est pas arrivé. On a fini par demander de l’aide à un Africain qui, avec son velo, est parti devant le blindé et nous a ramené au BIMA, qui était en fait à deux ou trois kilomètres.”

Stéphane Haumant conclut son propos et cette première partie de l’interview en répétant les mots qui résument le mieux ses impressions à quelques jours des événements: méconnaissance du terrain par l’armée française, peur generalisée, enfermement, conditionnement des esprits. Ce sentiment de “citadelle assiegee”, qui est très fort, en tout cas sur Abidjan, touchait aussi l’opposition légale. En effet, en dehors des Jeunes Patriotes et de l’armée française, le reporter de Canal Plus a egalement été en contact avec des représentants des rebelles et de l’opposition – notamment des personnes du RDR comme Mme Henriette Diabate chez qui il a dîné à deux reprises. Mais au cours de la “guerre des 6 jours”, aucun de ces contacts de l’opposition ne sera disponible: tous se sont caches, vivant dans la peur d’on ne sait quelles represailles des Jeunes Patriotes. En fin de compte, il ne leur est rien arrivé. La semaine prochaine, nous vous ferons revivre à travers les yeux de Stéphane Haumant et de Paul Moreira les évènements de Novembre 2004 vus sous l’angle de la guerre de l’information.


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One response

25 06 2007
soupi

Salut
J’ai fait mon mémoire sur les médias pendant la crise ivoirienne. Peut etre cela peut il vous aider. N’hésitez pas à me contacter

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