Georges Peillon: retour sur l’info

30 05 2007

Le Courrier d’Abidjan publie aujourd’hui les extraits d’une interview que m’a accordé il y a plusieurs semaines à Lyon Georges Peillon, l’ancien porte parole de la force Licorne en Côte d’Ivoire, de septembre 2003 à janvier 2004, et auteur en 2005 d’un récit publié sous le pseudonyme de Georges Neyrac: Ivoire Nue, chronique d’une Côte d’Ivoire perdue (Editions Jacob Duvernet).

Longtemps empêché par la “grande muette” de s’exprimer sur son expérience en Côte d’Ivoire, il est désormais consultant en communication de crise dans le civil et dégagé de l’obligation de réserve. Il dit donc ici librement ce qu’il pense du rôle des journalistes et de la politique de la France au cours de cette crise.

Outre le fait que ses propos sont le témoignage d’un acteur qui a joué un rôle visible à un moment donné de la crise, les déclarations de Peillon sont intéressantes en ceci qu’elles éclairent un paradoxe qui a été au coeur de la position française et explique l’échec final de sa stratégie. Pendant la période où il était porte-parole de Licorne, la France n’avait – officiellement – pas de position, mais la ligne éditoriale de ses médias d’Etat (RFI, AFP) – ainsi que de sa presse indépendante (Libération, Le Monde) – montrait déjà bien le parti-pris anti-Gbagbo et pro-rebelle des autorités françaises. Cette position officieuse deviendra évidente dès janvier 2003 à Marcoussis, et encore plus à partir de novembre 2004. A l’époque dont témoigne Peillon, la France n’assumait donc pas encore ce qui transparaissait à la lecture de sa presse. En ce sens, les médias ivoiriens étaient plus francs, puisque les journalistes d’Abidjan – quelque soit leur bord politique – se considéraient comme des combattants.

Les contradictions des médias français quant à leur couverture médiatique de la crise ivoirienne furent ainsi le reflet de l’hypocrisie du pouvoir politique français et de son louvoiement. Ce sont ces contradictions qui forment le coeur de cette interview.

Quelle était la position officielle de la France au moment où vous êtes devenu le porte-parole de Licorne en septembre 2003?
“Je me souviens très bien, et je l’ai écris dans Ivoire nue, avoir entendu de l’ambassade de France que “la position de la France, pour l’instant on ne la connaît pas parce qu’il n’y en a pas”. C’était difficile de faire de la pédagogie – en tout cas d’expliquer le rôle de Licorne – alors qu’on ne savait pas très bien où nous allions. (…) Avant le voyage d’Alliot-Marie en décembre 2003, les militaires ne savaient pas ce qu’ils avaient le droit de faire. Ca a changé après. Ce que je regrette, c’est que la capacité militaire pour régler le problème existait. Et nous, la France, n’avons pas voulu le faire pour des raisons que nous ignorons encore aujourd’hui.”

Avant votre arrivée à Abidjan, étiez-vous conscient de l’influence des médias français – et en particulier de RFI – en Côte d’Ivoire?

“Je ne savais pas en arrivant que la presse française était aussi présente, aussi omniprésente que ça en Côte d’Ivoire ou dans toute l’Afrique francophone. J’ai découvert qu’il y avait un parti pris, repris par le Monde, par Liberation, par RFI… que le pouvoir de Laurent Gbagbo n’était pas légitime, que c’était un pouvoir terrible, que le seul pouvoir qui était à reconnaître, c’était les Forces Nouvelles. Je schématise à grands traits. J’ai été très surpris de découvrir que des grands journalistes français vendaient cette lecture de la situation en Côte d’Ivoire. Et je me souviens très bien d’avoir eu une conversation avec le rédacteur en chef de RFI par téléphone où je lui dis: “Mais attendez, votre discours est complètement décalé par rapport à la situation du terrain. Même par rapport à la presse ivoirienne. Il faut arrêter de dire, de votre salle de rédaction à Paris, que Abidjan est à feu et à sang, alors qu’il ne se passe rien.” La réponse a été: “Oui, mais c’est la ligne rédactionnelle. C’est comme ça”. C’est aussi un petit peu ce qui m’a valu de me faire taper sur les doigts. Parce que dès qu’on commence à remettre en cause le pouvoir de cette presse-là, on est persona non grata. On connaît la collusion et les rapports qu’il y a entre RFI et le Quai d’Orsay: RFI c’est la Voix de la France en Afrique, donc ce que dit RFI, c’est juste – forcément juste. Mais quand on écoute RFI d’Abidjan, on se demande si on est en train de parler du même pays. Ce qui m’amène à parler de Jean Hélène: Il n’a pas été abattu sciemment parce qu’il est Jean Hélène, mais parce que c’était la Voix de la France. A l’époque, en octobre 2003 – c’est un accident très malheureux – il représente ce discours officiel français qui insupporte une fraction notable de la population ivoirienne; et en particulier de la zone sud, qui est exaspérée d’entendre dire qu’à Abidjan règnent les fameux “escadrons de la mort”. (…) Jean Hélène était incontournable à Abidjan. Il m’a expliqué le conflit ivoirien. Et lui-même, je me souviens très bien d’une discussion, m’a dit: “ils sont devenus fous à RFI”. Lui faisait des reportages d’actualité, par exemple le rétablissement de la voie ferrée vers Ouagadougou, la vie économique, etc. Mais dès que c’était politique, il savait que ses papiers étaient coupés. Sans doute que quelqu’un à RFI me dira le contraire aujourd’hui, mais peu importe. Jean Hélène disait: “Ils sont enférés dans une sorte de raisonnement implacable, et tant qu’ils n’auront pas compris ça, ce sera dramatique pour la position et pour l’image de la France en Côte d’Ivoire”. Et ce qu’il faut comprendre, c’est que tout ce qui était fait en France au détriment de la Côte d’Ivoire retombait, non pas sur le gouvernement ou la population française, mais sur les Français qui étaient sur place en Côte d’Ivoire… Les rumeurs délirantes qu’on lisait dans la presse ivoirienne – par exemple que les militaires français voulaient assassiner Gbagbo, qu’on avait installé des batteries de missiles sur l’ambassade – étaient alimentées par une position très crispée de la France et des médias français sur le règlement de la question ivoirienne. Et ça nous retombait dessus systématiquement. Et on était toujours en position de communication très reactive par rapport à ça.”

Comment expliquez-vous l’alignement des médias comme Libération et Le Monde, qui sont en principe indépendants du pouvoir politique?

“Je pense que c’est un parti pris idéologique: le président Gbagbo était considéré, heureusement à tort, comme un tyran sanguinaire… Là où ça pose un vrai problème d’éthique journalistique, c’est qu’on voit très peu les journalistes français sur le terrain… J’ai vu plus de journalistes anglo-saxons en Côte d’Ivoire que de journalistes français. Et ces journalistes réfléchissent à partir de Paris. Ils vont peut-être répondre que c’est leur métier d’analyser à distance des situations, grâce à plein de sources, etc. Mais sans tomber dans le tropisme africain, ça vaut quand même le coup de venir sur place. Ils font des passages rapides, quatre ou cinq jours, rencontrent deux ou trois personnes qui les arrangent bien sûr – du coup le discours se réconforte tout le temps comme ça. C’est cette tendance-là qui a été représentée. La presse qui aurait plutôt eu tendance à supporter le gouvernement loyaliste n’est pas venue. Je ne me souviens pas d’avoir rencontré des journalistes français qui étaient plutôt pro-gbagbo. Or c’est quand même lui le président démocratiquement élu. Ce qui est un comble quand même! C’est un paradoxe: les mêmes journalistes qui réclament de la démocratie condamnent un président élu démocratiquement. Et ça, c’est un mystère.”

Avez-vous discuté de ces contradictions avec les journalistes français?

“J’en ai parlé avec certains, mais on tourne vite en rond. C’est difficile de renier ses propres convictions. Il a fallu attendre 2005 pour voir certains papiers comme celui de Libération qui avait titré – je m’en souviens très bien: “Côte d’Ivoire: zone nord (Forces Nouvelles), une zone de non-droit”. C’est-à-dire qu’on venait de découvrir en 2005 ce qu’on savait déjà depuis 2002 et 2003. Quand les soldats français sont arrivés à Korhogo en 2003, ils sont tombés sur une autre planète. Pas d’eau, pas d’électricité, l’hôpital rempli, un mouroir avec des malades sans médicaments, sans médecins… C’était ça que les journalistes défendaient tout compte fait? Et je ne parle pas du plan politique, mais il faut le voir ça aussi. Alors on faisait remonter l’information à Paris, mais tout ça était noyé dans un maelström bien pensant, idéologiquement très rassurant. Et on en arrive à un enlisement progressif, et à l’intervention de l’ONU: six mille soldats en plus, donc on est à dix mille soldats, c’est-à-dire un contingent énorme dans un pays de quinze millions d’habitants… Quelques uns allaient jusqu’à Bouaké. Mais Bouaké, c’est la vitrine des Forces Nouvelles. Il suffit d’aller un peu plus au nord – par exemple à Bouna ou dans des villes beaucoup plus au nord, presqu’à la frontière du Burkina Faso – pour s’aperçevoir que c’était un no man’s land: des villages déserts, des infrastructures complètement détruites, le pillage organisé. Il a fallu du temps pour que les journalistes et les médias français se rendent compte que ce n’était pas aussi rose. Il y a un autre paradoxe, c’est que les leaders des Forces Nouvelles étaient logés à Abidjan, protégés par la France, participant à un gouvernement de circonstance, où ils ne venaient pas et pratiquaient la politique de la chaise vide. C’était complètement paradoxale la situation dans la nord par rapport à la situation dans le sud. Bien sûr il y avait des problèmes au sud, mais sans commune mesure avec ce que moi j’ai vu dans le nord.”

Que penser de l’attitude des journalistes ivoiriens qui expliquent dans votre livre qu’ils sont engagés dans un “journalisme de combat”?

“C’est une question très intéressante. Je trouve légitime qu’il y ait une presse partisane. Ce n’est pas à nous – grand pays démocratique dans lequel on a utilisé la presse comme un instrument de lutte, en particulier pendant la seconde guerre mondiale – à critiquer la presse partisane ivoirienne. Peut-être que les moyens, le discours et la rhétorique utilisés sont assez différents – les coups bas dans la presse ivoirienne, c’est quelque chose! Mais on peut difficilement leur tenir rigueur de vouloir défendre des positions et des idées. Est-ce que les journalistes français avaient des leçons de morale à donner à ces journalistes-là? Je rappelle quand même que lorsque j’étais à Abidjan, il y avait à l’époque douze quotidiens: quatre de l’opposition, quatre proches du gouvernement, et quatre autres dans lesquelles on se posait de bonnes questions, pratiquant un vrai journalisme de réflection, et qui essayaient de diffuser une information assez équilibrée. Mais c’est légitime dans un pays en guerre. J’ai toujours connu des quotidiens qui sont “contre” et d’autre qui sont “pour”. Mais au nom de quoi des journalistes parisiens diraient ce que les Ivoiriens ont le droit d’écrire? C’est pour ça que ces journalistes partisans, quelque soit leur bord politique, estimaient qu’ils faisaient du journalisme de combat. Et je trouve que c’est quand même assez salutaire, parce que ça prouve qu’il y avait une liberté d’expression et un débat. Le Patriote était très RDR et disait ce qu’il avait envie de dire. Et à l’opposé, le National disait aussi ce qu’il avait envie de dire. Même si les quotidiens étaient tirés à 3000 ou 5000 exemplaires et étaient diffusés essentiellement sur Abidjan, il y avait un espace d’expression. Il y avait une forme de démocratie dans la presse. Donc au nom de quoi donnerions-nous des leçons de morale et de démocratie? J’aimerais bien qu’il y ait autant de conviction dans la presse nationale en France, notamment en période d’élections, et qu’il y ait des journaux partisans. Mais on n’ose pas. On a peur de perdre des lecteurs si on est trop engagé. Les grands quotidiens naviguent dans une espèce de discours assez ouaté. Les journalistes hésitent toujours entre la prise de position et l’information générale. Du coup les Français se détournent de ces quotidiens et lisent la presse gratuite. Ou ils vont se renseigner ailleurs, sur internet, dans les magazines, etc.”

Ancien officier de presse de l’armée française, Georges Peillon a été plusieurs fois en situation de crise (Bosnie, Afghanistan, Kosovo, Côte d’Ivoire) en tant que porte parole et chargé des relations avec les médias. Depuis 2006, il est consultant formateur en risque médiatique et communication de crise, intervenant à l’EM Lyon, ISCPA-Institut des médias, Ecole Supérieure de Management par alternance, Sup de Pub Paris, IUT Hygiène Sécurité Environnement Lyon 2, INSA Lyon.

Dernier livre paru: Les guerres justes (2006)





Rencontre avec Le Prince Pokou

29 05 2007

Je viens de passer un agréable après-midi dans Paris en compagnie du Prince Pokou, mieux connu sous le nom du communicant Jean-François Probst qui entame une nouvelle jeunesse comme mémorialiste le plus truculant de la Chiraquie et de la Françafrique.

Non seulement je n’avais pas compris qu’un rendez-vous à midi chez lui à Neuilly signifie obligatoirement déjeuner – en Norvège, les deux repas les plus importants sont le petit-déjeuner et le diner, qui a lieu a 17h! – mais du coup j’ai dû me faire inviter comme un côcô de Koumassi dans un restaurant africain de la rue Rennequin (17è arrondissement). Là il m’a fait goûter un ndole – son plat camerounais favori – accompagné d’alokos, tout en continuant à me raconter ses souvenirs de Côte d’Ivoire et sa lecture de la crise ivoirienne. Pour ne pas être accusé de ne boire que de “l’eau plate”, j’ai opté pour l’eau gazeuse et goûté son Brouilly.

Je l’ai ensuite accompagné à un chat dans les locaux de la rédaction internet du Nouvel Obs, place de la Bourse. Comme Prince Pokou vient d’un monde que les jeunes de moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, c’est la patiente et jolie Julie qui a tapé ses réponses aux internautes.

Et si je vous raconte tout cela, c’est non seulement parce que vous aurez d’ici quelques jours la primeure de cette longue conversation destinée au Courrier d’Abidjan, mais aussi parce que j’ai filmé les coulisses du forum. Ainsi, lorsque j’aurais monté ces images à mon retour à Oslo, vous pourrez voir la version vidéo du chat au Nouvels Obs qui a porté sur le “bilan des années Chirac“. Et surtout, vous pourrez découvrir le visage de la jeune et Julie dactylo d’un jour 🙂





Conversation avec Christian Harbulot

28 05 2007

Mercredi dernier, Christian Harbulot – directeur de l’Ecole de Guerre économique – m’a accordé un entretien dans les locaux parisiens de l’Ecole, à proximité de l’Ecole Militaire. Mon souhait de le rencontrer est né il y a longtemps de la lecture de ses travaux dans le domaine de la guerre de l’information, dont il est l’un des spécialistes français. Mais surtout, il a fait au cours de ces dernières années des références directes ou indirectes à la crise ivoirienne dans plusieurs articles: dès octobre 2002, il co-signé un article (Afrique: Menaces sur les intérêts de puissance francais) pointant le regard vers la stratégie américaine sur le continent. Plus tard, un autre de ses articles (Le renseignement au service de la puissance) se clôt sur le constat que la France a perdu “la guerre de l’information” en Côte d’Ivoire. Ces lectures ont piqué ma curiosité et m’ont décidé à provoquer une recontre qui m’aiderait à mieux saisir son point de vue général à l’aune de ces remarques quelque peu fragmentaires. Ce qui suit est donc la version révisée d’un compte-rendu de notre conversation que je lui ai adressé pour relecture. Les passages en italiques sont des corrections qu’il a apporté à la première version de cet article.

M. Harbulot a commencé la discussion en précisant dès le départ qu’il n’est en aucun cas un expert de l’Afrique, et ne s’est intéressé au conflit ivoirien que sous l’angle de la guerre de l’information. Bonne lecture.

1- La guerre de l’information de Gbagbo

Pour Christian Harbulot, Laurent Gbagbo a parfaitement su exécuter tout au long de la crise une opération d’influence et de guerre de l’information. Il lui reconnait un talent dans ce domaine, à la fois à titre personnel et dans l’organisation d’un système dans lequel ses conseillers – notamment Israéliens – ont choisi un axe stratégique auquel ils se sont tenus pendant toute la crise. En braquant le projecteur sur la présence militaire française en Côte d’Ivoire, l’équipe de Gbagbo a obligé la France à justifier sa politique en lui disant en substance: “Il y a un problème. Que faites-vous pour le résoudre?” Cet axe simple se revèle judicieux, car il bloque les autorités françaises en les mettant constamment sur la défensive quant au bien fondé de leur présence et de leurs actions.

Independamment des relations personnelles entre Chirac et Gbagbo, la France n’a pas intégré cette dimension de guerre de l’information à la hauteur de l’importance qu’elle a eu dans la crise. Pour comprendre cette erreur, il faut considérer la situation dans sa globalité. D’un côté, il y a la situation sécuritaire du pays – coupé en deux par une force d’interposition internationale entre la rébellion armée et les forces gouvernementales. Sur ce front, les positions ont été rapidement gelées. Quant au front de l’information, il s’est avéré par certains aspects, aussi important que le terrain sécuritaire. Alors que la situation sécuritaire est un problème national, voire régional, la guerre de l’information touche l’opinion publique internationale. En ce sens, c’est une guerre de mouvement dont l’échelle dépasse le théâtre d’opérations ivoirien et qui implique des intérêts étrangers qui ne sont pas tous alignés sur ceux de la France.

Cette analyse du contexte met en relief l’importance et le bien fondé de la stratégie du camp ivoirien. En se contentant d’une gestion diplomatico-militaire de la relation avec Gbagbo, les autorités françaises ont négligé l’opinion publique internationale. Ce faisant, elle se sont condamnées à perdre la guerre de l’information.

2- Leçons pour la France

Les Français auraient dû analyser la stratégie de Gbagbo, ses moyens, ainsi que les risques que sa stratégie représentait pour la France, son image et ses troupes. Le manque d’anticipation a conduit les forces françaises à subir la guerre de l’information menée par Gbagbo. Cette problématique prend une résonance particulière à des moments-clé de la crise. Par exemple, il convient d’analyser de manière plus profonde les circonstances qui ont amené une unité française motorisée à se retrouver près de la résidence présidentielle, ainsi que le déroulement des évènements de l’Hotel Ivoire. L’analyse miltaire a posteriori doit permettre de déterminer pourquoi et comment la colonne française a pu être contrainte à emprunter le trajet qui fut le sien, et à se retrouver comme piégés dans un cul de sac.

Concernant le traitement strictement médiatique de la crise, Christian Harbulot considère que “les médias français n’avaient pas pris toute la mesure du déséquilibre dans la conduite de cette « guerre de l’information » durant les évènements de Côte d’Ivoire. Ils n’ont pas pris le soin de vérifier ce qui s’est réellement passé sur le terrain. Certes la presse française a parlé des manoeuvres de propagande des forces dans la mouvance de Gbagbo mais sur les évènements comme la fameuse manifestation devant l’hôtel Ivoire, l’équipe de Canal Plus a présenté une version des faits très orientée. Le doute était mis sur l’attitude des forces françaises. Il persiste dans l’esprit de beaucoup de gens.”

Quoi qu’il en soit, la stratégie de Gbagbo a placé la France dans une position (trompeuse) de puissance face à un faible qui menait en fait la danse. Les leçons à tirer de cette crise pour le futur sont les suivantes: la France aurait dû identifier le contexte global de la crise, intégrer la dimension guerre de l’information, et expliquer de manière didactique le jeu de Gbagbo. C’était au pouvoir politique de donner les instructions dans ce sens. Soit il ne l’a pas fait, soit il l’a fait trop peu ou trop tard. La défaite française sur le terrain de la guerre de l’information est donc d’abord celle des politiques.

On peut chercher des points de comparaison avec d’autres crises internationales récentes:
– le Clémenceau: la France s’est retrouvée sur la défensive vis-à-vis de Greenpeace, alors qu’elle ne manquait pas d’arguments.
– les Talibans: “en septembre 2001, les Talibans avaient perdu la guerre de l’information car les médias occidentaux les montraient comme une force totalitaire et rétrograde (scènes d’exécution sommaire d’opposants dans le stade de Kaboul, violence contre les femmes, destruction d’œuvres du patrimoine de l’humanité). En 2007, ils sont en train de gagner la guerre de l’information parce que les Occidentaux n’ont pas su la mener après l’intervention américaine en Afghanistan. Aujourd’hui, les talibans se donnent l’image de résistants en lutte contre un régime corrompu qui a relancé le trafic de drogue en Afghanistan sans que les forces de la coalition s’y opposent.”
– la guerre du Liban de l’été 2006 : en s’en tenant à une propagande destinée principalement à sa diaspora, Israël a perdu la bataille de l’opinion publique mondiale et n’a pas su mettre en avant le fait que le Hezbollah a perdu la moitié de ses effectifs. La place accordée à l’analyse de la dimension guerre de l’information dans le rapport critique israélien déterminera dans quelle mesure les bonnes leçons de cette guerre ont été ou non comprises.

3- Guerre asymétrique et guerre de l’information: la faiblesse doctrinale de l’Occident

L’échec de la France dans la guerre de l’information qui l’a opposé à Gbagbo est à comprendre dans un contexte plus large. Dans la mesure où la dimension guerre de l’information joue un rôle capital dans les conflits asymétriques, la crise ivoirienne n’est pas un cas isolé et oblige l’Occident à interroger son histoire militaire des cinquante dernières années. Pour s’en tenir à la France, l’accumulation de ses désagréments sur le terrain africain doit amener une prise de conscience plus profonde. Le traumatisme lourd que représente le dossier rwandais pour l’image de la France appelle une analyse de la guerre de l’information de Kagamé. Christian Harbulot estime qu’il faut amener la confrontation sur le terrain judiciaire, et poursuivre le débat critique qui s’est ouvert en France autour des écrits de personnalités comme Patrick de Saint-Exupéry.

Au-delà du Rwanda, il soulève le problème de la différence entre victoire tactique sur le terrain militaire et défaite stratégique sur le terrain de la guerre de l’information. Sur ce point précis, l’Algérie demeure un cas d’école. En effet, l’impossibilité d’affaiblir l’image du FLN fut une erreur grave, puisqu’elle contribua à occulter les crimes contre l’humanité commis par cette organisation. Depuis cet épisode, non seulement la France a développé un syndrome qui l’a conduit à abandonner l’étude de la guerre psychologique, mais désormais seuls sont considérés comme importants les crimes commis par les armées régulières.

Cette incohérence représente un problème grave pour le monde occidental. La responsabilité de cette situation n’est pas uniquement celle de la France. Les Etats-Unis, à travers leur concept d’Information Warfare – qui ne comporte pas la dimension stratégique de la guerre de l’information – se sont rendus incapables d’analyser leur propre expérience dans les conflits asymétriques ainsi que celle des autres pays occidentaux. Ils ne comprennent la force de l’image que dans quelques cas bien spécifiques. La guerre d’Irak en offre l’illustration la plus actuelle et la plus évidente: cette guerre a été perdue dès le départ. Dès lors, le travail mené par des officiers comme le général David Petraeus et la doctrine d’information warfare telle qu’elle est appliquée en Irak sont comme de la pommade appliquée sur une jambe de bois. On ment à des officiers, à des soldats, et on les forme mal.

Le déficit américain sur le terrain de la guerre de l’information a des répercussions au-delà des Etats-Unis: le pays pèse d’un poids tel à l’Otan et dans le modus operandi des opérations onusiennes de maintien de la paix que leurs erreurs stratégiques deviennent celles de tout l’Occident. Une re-évaluation du concept de guerre cognitive doit intégrer une révision profonde de la dimension “guerre de l’information” dans les conflits asymétriques. Ici aussi, la guerre d’Irak agit comme un révélateur indiscutable de la faiblesse doctrinale américaine et occidentale. C’est la preuve et la justification par les faits de la critique théorique ébauchée par Harbulot et ses collègues dans La Guerre Cognitive: L’arme De La Connaissance (2002). En un sens, le succès occidental des années 90 dans les Balkans n’a fait que masquer ses manques. De même que la victoire sur la Serbie représente le déploiement victorieux d’une doctrine fausse, les gadgets électroniques ont contribué à leurrer le camp occidental sur ses capacités réelles dans les conflits asymétriques. La technologie a embelli et justifié le maintien d’une doctrine inefficiente.

4- Logiques de puissance sur le terrain africain

Les Français sont encore physiquement présents sur le continent africain, mais leur rélégation est inéluctable. Cela s’explique selon Christian Harbulot par l’arrivée d’un nouvel acteur avec un jeu très différent. La Chine a une logique d’influence directe, reposant sur une approche systémique et une véritable doctrine de puissance qui se distingue de manière très nette de l’approche françafricaine, fondée sur les relations personnelles, et des choix politiques souvent liés aux intérêts du moment. A l’alignement stratégique de tout l’appareil du Parti Communiste Chinois quant à sa politique africaine s’oppose la dispersion française, réduite à une défense incohérente de son “pré carré” francophone. Cette disparité explique l’impression de présence-absence que donne la France à certains observateurs du terrain africain.

Cette politique ne laisse face à la Chine que trois types d’acteurs occidentaux: les multinationales, qui ont d’autres objectifs que la puissance nationale; les gouvernements, qui sont dominés par une approche doctrinale américaine incapable de comprendre la guerre de l’information; et les médias occidentaux, qui ne savent pas comment critiquer la Chine, dans la mesure notamment où cette dernière ne prend même pas la peine de répondre aux critiques qui peuvent lui être adressées. Au vu de cette “surdité” tactique des Chinois, il est plus “payant” pour les médias de continuer à critiquer l’action des Occidentaux en Afrique.

Dans la mesure où ces trois ingrédients constituent le coeur de la politique sarkozyste, une véritable “rupture” est impossible. Au-delà de cette difficulté à réformer, un constat s’impose: le monde occidental se fragilise. Dès lors, deux questions fondamentales se posent à l’Occident, et singulièrement à la France: Pourquoi cette fragilisation? Et comment l’enrayer? Face à cette donne, l’Afrique doit opter pour la stratégie la plus évidente. Elle n’a pas d’autre choix que la diversification de ses relations avec le monde extérieur. C’est la seule option qui obligera l’Europe à considérer l’Afrique autrement et à comprendre que les vieilles ficelles sont en train de pourrir au soleil. Attendre avec espoir que les Africains fassent une crise de rejet de la Chine n’est pas une stratégie sérieuse, ni viable.

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Références récentes:

Les chemins de la puissance (Editions Tatamis, 2007)
La main invisible des puissances (Ellipse, 2005)





Les sorciers blancs et la politique africaine de la France

21 05 2007

A l’occasion de la sortie de son livre – Les sorciers blancs, Enquête sur les faux amis français de l’Afrique (Fayard, 2007) – Vincent Hugeux m’a accordé un long entretien. L’interview s’est déroulée dans les bureaux du journal l’Express, pendant les élections présidentielles françaises. L’élection de Nicolas Sarkozy n’a rien enlevé à la pertinence du propos. Au contraire. Quant à l’analyse qu’il fait d’un certain discours patriotique, elle mérite d’être entendue en ces temps où l’on évoque de plus en plus une nécessaire évolution des Parlements et Agoras.


Les Sorciers Blancs: comment vous est venu l’idée du livre?

Vincent Hugeux: “J’ai été frappé par la présence récurrente, dans l’entourage de présidents africains ou de personnages politiques aspirant à le devenir, de Blancs. Qui étaient d’ailleurs en général, déchirés entre la volonté de rester dans l’ombre, dans la coulisse, et une sorte de narcissisme impérieux qui faisait qu’ils vous accrochaient quand même en disant: “Je suis là; j’existe; est-ce que vous me connaissez? Je joue un rôle éminent, bla bla…”; ça m’a intrigué. Et ça m’a d’autant plus intrigué que je me suis dit: “Au fond, on en est quasiment à un demi-siècle d’indépendance, pourquoi diable les chefs d’Etat africains, ou la plupart d’entre eux en tout cas, éprouvent-ils encore aujourd’hui le besoin de s’attacher au prix fort les services d’experts, réels ou supposés, en communication politique, en droit constitutionnel, etc?” (…) Je ne roule ni ne rame pour personne; je n’ai de comptes à régler avec personnes. J’ai simplement été le témoin navré, amusé et parfois effaré de pratiques que j’estime indéfendables sur un plan moral, un plan éthique et, par ailleurs, extrêmement préjudiciables au passage à un stade de maturité dans les rapports entre l’ancienne puissance coloniale et ce qu’on appelle le “pré carré”. Donc j’ai eu envie de mettre ça en scène et de le rendre accessible à un lectorat aussi large que possible.”

Quelles réactions a soulevé le livre?

Vincent Hugeux: “La grande majorité des réactions sont extrêmement positives. (…) Si j’en juge par les retours que j’ai, les courriers, les coups de fil, les mails, etc., les demandes de conférence – très franchement, si j’étais rentier et que l’Express décidait de me donner un congé (de préférence avec solde, mais ne rêvons pas) sans solde de six mois, je pourrais passer mon temps à faire des conférences dans des instituts. (…) L’une des réactions les plus cocasses émanait de la Présidence ivoirienne: il faut savoir que pour deux papiers commis dans l’Express début 2003, je suis, depuis maintenant près de quatre ans, en procès avec Laurent Gbagbo, son épouse – la première dame Simone Ehivet Gbagbo – et Anselme Seka Yapo, le responsable de la garde rapprochée de Madame. Eh bien, figurez-vous que j’ai reçu, il y a peu de temps, par un intermédiaire, un message du directeur du protocole de la présidence ivoirienne, me demandant de lui faire parvenir deux exemplaires dédicacés: un à destination de Laurent Gbabgo soi-même, l’autre à destination de Kadet Bertin. Ce qui est quand même très cocasse.”

Comment expliquez-vous la couverture médiatique de la Rébellion de septembre 2002 par la presse française?

Vincent Hugeux: “Une forme de romantisme révolutionnaire marque notre culture. Chaque fois que vous avez un soulèvement face à un pouvoir réputé – à tort ou à raison – autocratique, autoritaire, il y a presque toujours une prime romantique et sentimentale. Je l’ai vu à Bouaké. Les journalistes femmes sont, en règle générale, largement aussi courageuses et souvent aussi compétentes voire plus que leurs compars masculins. Mais à Bouaké, j’ai vu les regards de certaines journalistes s’étoiler devant tel chef de guerre de la Rébellion. Qu’on le veuille ou non, il y a une sorte de guévarisme résiduel dans cette génération de journalistes. D’autant plus que Gbabgo avait bénéficié en tant qu’opposant de ce surcroit d’empathie et de sympathie, du fait de son langage, son style, son tutoiement spontané, ainsi que sa bonhomie théâtralisée et calculée. Et puis à un moment donné, avec notamment la tension vis-à-vis de la France, il y a eu une forme de retournement… Qui tient la plume de Soro? Quelqu’un dont le pseudonyme est Serge Daniel, correspondant à Bamako de RFI.”

Vous accordez d’ailleurs une large place aux divisions et aux haines qui gangrènent le service Afrique de RFI, ainsi qu’à la pratique de la délation. Comment avez-vous obtenu ces informations?

Vincent Hugeux: “Il suffit d’avoir été tout simplement journaliste en reportage dans des pays en crise comme le Rwanda ou la Côte d’Ivoire, et de croiser des confrères et des consoeurs de RFI, d’entendre ce que les uns disaient sur les autres, de traverser la salle de rédaction, de sentir la haine palpable qui peut diviser cette rédaction, pour mesurer la réalité du phénomène. Le statut d’envoyé spécial ou de correspondant de RFI en Afrique est tout sauf une sinécure. On n’est plus le notable de la “Voix de la France”. Et la destinée tragique de Jean Hélène le démontre, ô combien: on est quelqu’un qui est, en permanence, suspecté de rouler pour l’Autre. Pour un silence, une parole, un adverbe, un adjectif, une ponctuation et pour, plus encore, avoir tendu son micro à un opposant, on est traîné dans la boue, accusé de tous les maux, et on risque parfois la mort. En même temps, ce que je dénonce dans ce chapître, c’est le fait qu’il y a des comportements, des pratiques, parfaitement repréhensibles, totalement indéfendables – par exemple, de monnayer un titre de couverture plus ou moins bienveillant, d’apporter du conseil aux gouvernants, alors qu’on est payé pour faire du reportage. Tout cela se sait. Tout ça est parfaitement connu de la hiérarchie, qui dans certains cas – et notamment sous Jean-Paul Cluzel, aujourd’hui patron de Radio France – a diligenté des enquêtes et qu’on a décidé de ne rien faire. Tout cela empoisonne l’atmosphère. Ce que je décris, c’est un état de fait qui n’a jamais été sanctionné.”

Que dire des pratiques peu déontologiques de Jeune Afrique?

Vincent Hugeux:Jeune Afrique est une magnifique aventure de presse. C’est une sorte d’Ovni éditorial, avec à sa tête un personnage authentiquement romanesque: Béchir Ben Yahmed. Cela étant posé, l’histoire de Jeune Afrique est l’histoire du dévoiement d’un idéal. J’en livre des tas d’exemples. J’ai recueilli beaucoup de confidences de journalistes qui sont actuellement à la rédaction, ainsi que d’anciens. Mais au fond, je me suis d’abord livré à une analyse de textes. J’ai mis en rapport des inflexions, des zig-zags, des volte-faces éditoriales absolument indéchiffrables si vous ne les accolez pas à des échéanciers de versements de certains pays. C’est aussi simple que ça. L’évolution éditoriale de Jeune Afrique sur le Rwanda est absolumet ébourrifante. Idem avec la Mauritanie. Et vous avez aux manettes quelqu’un, François Soudan, dont on me dit qu’il a été mortifié par le bouquin. Soit. Mais dont simplement je cite les écrits successifs, dont j’évoque le rôle direct dans les négociations à caractère commercial. On est donc effectivement dans la confusion des genres la plus absolue. On est dans le racket institutionnel. Amara Essy, ancien ministre ivoirien des Affaires étrangères, raconte qu’il a reçu un courrier de Danielle Ben Yahmed – épouse de Béchir Ben Yahmed – au moment où il briguait le poste de Président de la commission de l’Union Africaine. Son concurrent déclaré était alors Alpha Oumar Konaré. Elle lui a soumis par écrit une proposition chiffrée de contrat de communication pour une stratégie de candidat à cette présidence. Amara Essy a eu le malheur de décliner cette proposition. Qu’advient-il deux semaines après? Il se fait – sur le mode l’ai-je bien descendu ? – “assassiner” subtilement et édiorialement par Béchir Ben Yahmed, sur le mode: “C’est l’homme du passé. Il ne peut décédement pas incarner, etc.” Quelques temps après, paraît un Spécial Mali, dans lequel Konaré est présenté comme “l’homme qu’il vous faut”.

Que vous inspirent les débats actuels sur les évolutions de la politique africaine de la France?

Vincent Hugeux: “Le départ de Jacques Chirac de l’Elysée était la condition nécessaire et non suffisante à l’ouverture d’un nouveau chapître. Nécessaire parce que je pense qu’il aura incarné jusqu’à la caricature et jusqu’au terme de son mandat final deux des grands travers du rapport avec l’Afrique, c’est-à-dire le primat absolu et permanent du lien personnel sur les logiques d’Etat; et le dogme obsessionnel de la stabilité. Il fallait que Jacques Chirac quitte l’Elysée. Mais au-delà de ça, je ne crois absolument pas à la thématique de la rupture en politique. Parce qu’en politique, la rupture a un nom: c’est la révolution. Je n’ai pas vraiment le sentiment que notre bonne terre de France soit à la veille du Grand Soir, en dépit des convulsions qui la traversent. Donc, dans le meilleur des cas, et singulièrement sur les dossiers africains, il y aura des inflexions.”

Croyez-vous à une quelconque “rupture” dans la relation France-Afrique?

Vincent Hugeux: “Pour ce qui est de Nicolas Sarkozy, suffit-il d’être l’un des visiteurs les plus assidus d’Omar Bongo lorsqu’il prend ses quartiers à l’Hotel Meurice ou dans l’une de ses villas du seizième arrondissement à Paris pour avoir de l’Afrique une connaissance intime, fine, profonde? Je ne crois pas. (…) La rupture, c’est du pipot. Il n’y aura pas de rupture. Et pourtant, ayant dit cela, je crois franchement qu’on est à la fin d’une époque pour une raison assez simple: au-delà de la dérision et de l’ironie, ce que je reproche le plus aux sorciers blancs que j’épingle dans mon bouquin, c’est de contribuer à perpétuer un lien archaïque, mais surtout à alimenter côté africain – et notamment au sein des élites africaines et de la jeunesse – une logomachie simpliste, manichéenne, et dont pour moi l’archétype le plus éloquent est le discours tenu par un Charles Blé Goudé ou par les Jeunes Patriotes en Côte d’Ivoire. (…) On est en train d’enfermer une partie non négligeable des jeunes élites africaines dans une vision blancophobe, mais primaire. Et ça c’est gravissime. Par leurs outrances, les sorciers blancs justifient un discours qui est lui-même archaïque, mais qui a le mérite mobilisateur de la simplicité et du simplisme. De grâce, ne cédons pas à cette névrose, hélas extrêmement répandue dans l’élite universitaire africaine, selon laquelle il y aurait une vaste conspiration, un vaste complot ourdi par un grand Machiavel blanc, qui n’a d’autre but dans la vie que d’asservir et d’assujetir le continent africain. C’est du pipot.”





La guerre de l’information: nouvelle ligne de fracture entre les Anciens et les Modernes

17 05 2007

A l’heure de regagner l’Europe et poursuivre le tournage du documentaire “Couper, copier, coller: les médias et le crise ivoirienne”, j’aimerais livrer aux différents lecteurs – notamment ceux qui m’ont interpellé par mail – les réflexions que m’ont inspiré ce séjour de trois semaines en Côte d’Ivoire. Bien évidemment, ce billet ne signifie pas la fin de ma collaboration avec le Courrier d’Abidjan, puisque je continuerai dans les semaines qui viennent à animer à distance ma rubrique hebdomadaire du lundi. Cet article marque en revanche une nouvelle inflexion dans ce “making of” écrit: c’est en effet le premier billet à faire le lien entre mes théories sur la guerre de l’information, mes interviews réalisées à Paris et celles que viennent de m’accorder plusieurs personalités de la classe politico-médiatique abidjanaise.

A l’issue de ces entretiens en terre ivoirienne, un constat s’impose: non seulement mes interlocuteurs ont aisément analysé la crise ivoirienne comme guerre de (et par) l’information, mais les degrés d’appropriation du concept au sein des élites ivoiriennes et la grille de lecture qui l’accompagne constituent désormais une ligne de fracture capitale entre Anciens et Modernes. Et je prends le terme “Anciens” avec toute sa connotation africaine de référence aux Ainés, mais pour préciser aussitôt qu’il ne s’agit pas ici d’un critère d’âge des personnes mais des visions du monde, ou si l’on préfère, des mentalités. Autrement dit, autour de l’idée de guerre de l’information et des réactions d’adhésion enthousiaste qu’elle suscite chez les uns et de malaise diffus qu’elle provoque chez les autres, se cristallisent les oppositions à la fois politiques, sociales et culturelles qui structurent la nouvelle Côte d’Ivoire, celle de l’après-crise, ainsi que l’Afrique de demain. Je vais m’en exliquer.

D’un côté, il y a ceux qui ont aisément adhéré au concept parce que l’interprétation de la crise ivoirienne en termes de guerre médiatique va de soi pour eux. Et cette conception leur paraît si évidente qu’ils ont aisément expliqué, analysé et théorisé leurs actions personnelles et celles de leur camp au cours de la crise dans les termes du combat pour imposer leur vues. Les partisans les plus enthousiastes de cette idée se rencontrent dans le camp présidentiel ET dans celui des Forces Nouvelles. Cette adhésion se manifeste clairement par la description de leur travail médiatique en terme de combat politique et de bataille médiatique. Ceux-là se décrivent non seulement comme des combattants, mais sont assez fiers de s’identifier comme tels. En d’autres termes, les communicants et lobbyistes de ces deux camps assument sans aucun complexe le fait qu’ils ont été en guerre et ont pris parti, chacun à sa manière, pour un camp ou pour une cause qu’ils estiment noble. Il découle logiquement de cette sincérité affichée que les membres de ce groupe ont accepté très aisément de se confier à moi, souvent assez librement et franchement. Ceux qui ont demandé que nos entretiens se déroulent en OFF l’ont fait non par hypocrisie, mais au prétexte que la crise n’étant pas encore totalement éteinte, il ne serait pas judicieux pour eux et leur camp d’afficher trop ouvertement toutes les stratégies et mouvements tactiques qui les ont conduit là où ils sont aujourd’hui, c’est-à-dire dans le camp des vainceurs: celui des deux principaux partis signataires des accords de Ouagadougou.

De l’autre côté, il y a ceux qui éprouvent un certain malaise à se prononcer franchement sur l’idée de guerre de l’information. En dehors des formules un peu creuses sur le sujet, les représentants de ce second groupe se signalent par une extrême prudence; celle-ci confine souvent à la peur de parler, de dire la vérite sur les actions entreprises, et conduit logiquement à des efforts dantesques pour éviter soigneusement d’être trop spécifiques sur leur véritable rôle dans les différentes batailles médiatiques qui ont émaillé ces années de crise politique. Ce comportement, que j’ai observé au PDCI et au RDR, ne signifie bien évidemment pas que les interlocuteurs que j’ai pu rencontrer dans ces camps soient d’innofensifs pacifistes. Loin de là. Le problème réside en fait pour eux dans les conséquences politiques qui découlent du concept: reconnaître que la crise ivoirienne fut principalement une guerre médiatique oblige à préciser pour qui ou pour quoi on combat, nommer l’adversaire, les alliés, mais surtout préciser les voies et moyens empruntés pour remporter la bataille. Or, sur l’ensemble de ces questions, les deux partis qui se positionnent comme houphouetistes se sont signalés par une trajectoire pour le moins tortueuse, et donc difficilement lisible.

Il convient de porter nos regards au-delà de la situation politique du jour pour s’interroger sur les origines de cette opposition entre Modernes et Anciens du village global et des réseaux de communication. Il apparait alors assez clairement que l’opposition entre les signataires des Accords de Ouaga et les Houphouétistes est profondément idéologique. Les Forces Nouvelles comme les Patriotes du camp présidentiel sont, à des degrés divers, des gens qui se reconnaissent dans les idéaux révolutionnaires qui ont animé le combat pour l’Independance africaine ET le multipartisme des années quatre-vingt et quatre-vingt dix. Ce sont, à des degrés divers, des marxistes. Or si Marx a théorisé la nécessité de penser et de changer le monde, ce sont des néo-marxistes comme Gramsci (dans l’entre-deux-guerres) et Guy Debord (dans la société de consommation des années soixante) qui ont théorisé l’importance du terrain médiatique et culturel comme principal théâtre d’opération de la lutte révolutionnaire. Il est dès lors logique que les Fescistes d’hier se soient retrouvés côte-à-côte aujourd’hui après s’être fait la guerre face-à-face pendant cinq ans.

Le véritable défi politique pour ces esprits élevés dans le combat idéologique est d’appliquer les leçons médiatiques de la crise ivoirienne aux problèmes sociaux – non politiciens – qui empêchent encore la Côte d’Ivoire, et l’Afrique en général, de développer pleinement ses nombreuses potentialités pour le bonheur du plus grand nombre. Il ne s’agit plus désormais de libérer le pays ou la collectivité, puisque nous avons conquis notre Indépendance deux fois, mais de libérer l’INDIVIDU – la réalité la plus essentielle et pourtant la plus écrasée et la plus niée sur ce continent encore prisonnier d’un collectivisme centralisateur et dépassé, à droite comme à gauche. Pour ce faire, la construction d’un véritable Etat de droit s’impose. Ceci passe par deux préalables essentiels: la création de nouveaux tribunaux où l’individu puisse véritablement revendiquer ses droits, et la libération de la parole publique via la démocratisation des moyens d’information et de communication. Ces choses ne se décrètent pas, mais doivent naître d’un combat médiatique à la base, passant par une “refondation” intelligente et innovante des parlements et agoras actuels et une promotion de l’internet comme outil de libération et de développement. C’est autour de ces missions que les blogeurs que nous sommes, ThéO et moi, invitons l’ensemble des lecteurs du Courrier d’Abidjan. De ce point de vue, nous exercerons notre devoir de vigilance citoyenne à l’endroit de trois chantiers qui sont au coeur des enjeux de la sortie de crise: la remise à plat des lois sur la presse, la réflexion de fond sur le service civique et le développement de la zone franche des biotechnologies de Bassam. Pour citer un conseiller en communication ivoirien, “le combat continue”: la guerre de l’information rentre dans une nouvelle phase;

Pour rester dans la thématique que je me suis imposé aujourd’hui, sans toutefois renier ce qui fait le sel de cette rubrique pour beacoup de lecteurs, je vous propose des extraits d’un long entretien que m’a accordé le journaliste Vincent Hugeux, qui m’a reçu il y a quelques semaines dans les bureaux du magazine l’Express, à Paris, dans le 9ème arrondissement. Je précise cependant que contrairement à mes deux précédentes interviews, qui ont été abondamment photocopiées et vendues à la Sorbonne du Plateau, je ne suis pas certain que celui-ci connaisse le même traitement dans les Parlements et Agoras d’Abidjan. J’invite en revanche tout ceux qui voudraient aller plus loin à lire son livre sorti il y a peu de temps en France: Les Sorciers Blancs. Pour tous les autres, il faudra attendre la sortie cet été du documentaire “Couper, copier, coller: les médias et le crise ivoirienne”.


VINCENT HUGEUX PARLE:

LAURENT GBAGBO ET LES GOUROUS BLANCS DE LA CRISE IVOIRIENNE

“Tant pis pour les gogos”: retour sur une phrase qui a fait mouche

En juin 2002, trois mois avant le début de la crise ivoirienne, Laurent Gbagbo déclare dans une interview à L’Express, à propos des conseillers en communication français qui gèrent l’image des chefs d’Etat africains: “Mais moi, je n’en ai pas besoin. Je ne crois pas que ces boîtes-là améliorent l’image d’un pays. Ce qui compte, c’est le travail. (…) C’est la fable du corbeau et du renard. A la fin, l’oiseau ouvre un large bec et laisse tomber son fromage. Si des gogos se font encore avoir, c’est leur problème. Et les renards d’aujourd’hui ont bien de la chance. Ils gagnent beaucoup d’argent à ne pas faire grand-chose. Tant mieux pour eux. Ma certitude, la voici: aucun propagandiste, même paré du nom de communicateur, ne fait élire ou aimer quelqu’un. Seul paie le boulot sur le terrain, le rapport direct entre vous et le peuple. Si certains sont assez futés pour les convaincre du contraire, c’est leur affaire. C’est qu’ils ont beaucoup d’argent à perdre. Moi, je n’en ai pas. Je vais à pied dans les villes et les villages, au-devant des ouvriers et des paysans. Si on m’aime, on me suit.”

A l’issue de cette crise, Laurent Gbagbo est devenu l’un des présidents les plus entourés en matière de communication politique. De tous bords politiques, des Ivoiriens, des Américains et des Français, ont eu à travailler pour le président de manière ponctuelle ou non. J’ai demander à Vincent Hugeux, le journaliste qui avait réalisé cette interview prémonitoire, d’expliquer le contexte politique de l’époque pour mieux comprendre la trajectoire médiatique du président ivoirien au cours de la crise. L’extrait qui suit est une introduction à un papier plus important que nous plublierons la semaine prochaine.

Vincent Hugeux:

“Cette interview, qui est relativement brève, est assez percutante; non pas par les questions que je pose, mais par les réponses qui sont apportées. D’ailleurs, en reprenant une réponse de Laurent Gbabgo lui-même, je l’ai titré “Tant pis pour les gogos”. On a un Laurent Gbagbo qui a une culture politique forgée dans l’exil en France, très fin connaisseur de notre histoire politique, des turpitudes notamment de la gauche française; donc qui se sait sinon méprisé, du moins sous-estimé par ses nouveaux pairs africains. Il porte avec lui la malédiction de la longue opposition. C’est le trublion que Houphouet a fait bastonner et envoyer en exil. Il veut s’inscrire dans une rupture dans la façon d’être et de gouverner. On verra bien que, hélas, les années qui suivront ne seront pas nécessairement la concrétisation des espoirs qu’il affiche lui-même alors. Mais peu importe. Il veut montrer, comme on dit à Abidjan, “qu’il est garçon”, qu’il n’a pas peur d’un Bongo ni d’un autre. Que lui est arrivé au pouvoir par la force du poignet, qu’il est allé le chercher avec les dents ce pouvoir – “élections calamiteuses” pour reprendre sa propre terminologie – donc il y a chez lui une sorte d’ironie: “Moi, j’ai fait mon truc avec deux cravates, ma veste, un copain qui a fait la photo, cinquante mille balles ou à peu près, etc.” Que ce soit vrai ou faux n’est même pas notre propos. Notre propos est de savoir qu’il y a cet affichage-là: “Je n’ai pas besoin de gourous blancs. Je vais vers les gens. Ce qui compte, c’est d’aller sur le terrain, les gens m’aiment pour ce que je suis, etc…” Donc, il y a toujours cette idée qu’il est président, mais d’une certaine manière, il garde un peu sa culture d’opposant par rapport à la communication. Il veut se distinguer sur tous les plans, y compris sur celui-là. Il dit n’avoir mépris que pour ces présidents qui se laissent berner par les gourous de la communication. Après, on va s’apercevoir au fil des ans qu’il comprend la nécessité, de temps à autre, mais d’une manière beaucoup plus instrumentale que beaucoup de ses pairs et de ses prédécesseurs, d’avoir des leviers. Et notamment quand on entre dans une période d’extrême tension, cette sorte de bras de fer avec Jacques Chirac qui va durer des années. La personalisation avec Jacques Chirac fonctionne dans les deux sens: dans la loyauté et l’amitié, et dans l’exécration et l’hostilité. Il va donc s’apercevoir que parfois, il faut avoir quelques touches qu’on peut actionner quand on a un message à faire passer, surtout quand on ne se parle plus. Or quand on ne parle plus avec Chirac au téléphone, le lien est coupé; parce que c’est comme ça son mode de fonctionnement. Ce n’est pas en faisant passer un message par un ambassadeur. Mais Gbagbo n’est pas fasciné par ces gourous dont on pense qu’ils peuvent, grosso modo, faire gagner une élection – on le pense de moins en moins. Il n’est donc pas fasciné, mais en revanche, il mesure l’usage qu’il peut en faire. A partir de moment-là, l’argent qu’il y consacre est secondaire. C’est un investissement par rapport à un but poursuivi qui est, à mon sens, assez clair dans son esprit et dans l’esprit de son entourage immédiat.”





Paul Moreira et Stéphane Haumant parlent de Novembre 2004

7 05 2007

Ce second volet du “making of” de mon documentaire sur la couverture médiatique de la crise ivoirienne est consacré aux témoignages de deux journalistes de Canal+, la chaîne dont les images ont transformé le regard de bien des gens sur la crise ivoirienne. La semaine prochaine, je vous propose un petit retour en arrière, aux origines médiatiques de la crise.

Le 4 Novembre 2004, sur ordre du président Laurent Gbagbo, l’armée ivoirienne entame l’opération César – qui sera connue par la suite sous le nom d’opération Dignité. L’objectif est, sinon la reprise totale de la zone nord, du moins une mise sous pression militaire pour ramener les rebelles à la table des négociations.

Dès que Stéphane Haumant apprend que les attaques ont commencé, il décide de repartir à Abidjan. Mais cette fois-ci, il ne s’agira plus d’un repérage: il part avec toute son équipe (composée de trois personnes: lui-même, Jérôme Pin et Laurent Cassoulet) pour tourner son sujet sur les conditions de vie des Français de Côte d’Ivoire. Du moins le croit-il. Dès le 5 novembre, leur avion attérit à l’aéroport d’Abidjan – qui n’est pas encore fermé ce jour-là.

Le 6, c’est le fameux bombardement du camp militaire français de Bouaké dans des conditions encore mystérieuses aujourd’hui. La réponse du pouvoir politique français sera déterminante: sur ordre de Jacques Chirac, l’aviation ivoirienne est détruite par les forces françaises. Quelques heures plus tard, lorsque Charles Blé Goudé va à la RTI pour appeler les Ivoiriens à descendre sur le BIMA pour protester, Stéphane et son équipe sont à l’hotel. Ils n’en sortiront plus ce soir-là: ils sont au coeur du scoop.

STEPHANE HAUMANT (CANAL +) PARLE: suite et fin

Une foule en marche
“Le 6, en milieu de journée, l’aéroport est fermé et on se retrouve un peu par hasard à notre hotel, le Novotel du Plateau. Et on commence à tourner notre film avec les premières informations: Blé Goudé qui appelle les Patriotes à descendre dans la rue, et puis l’enchainement… On filmait les Jeunes Patriotes qui affluaient vers les ponts de notre chambre d’hotel. On avait choisi le Novotel parce que je savais que c’était un bon point d’observation puisque j’étais là cinq ans auparavant et qu’il s’était passé exactement la même chose (en octobre 2000). Sauf que cette fois, Blé Goudé a appelé les Patriotes à marcher sur le BIMA. Ils affluent donc en début de soirée sur les ponts pour atteindre le BIMA. Et puis vers 22h, ça commence à exploser dans le ciel, donc on ne comprend pas du tout ce qui se passe. On file sur le toit de l’hotel et peu à peu, on comprend qu’il y a des rotations d’hélicoptères qu’on dévine français qui tirent sur les ponts pour empêcher les manifestants de passer. Puisque c’est un flot de quelques dizaines de milliers de personnes au moins, si ce n’est peut-être de centaines de milliers; c’est difficile à évaluer, mais c’est beaucoup beaucoup de monde.”

Message de Blé Goudé à la télévision

“Evidemment, quand Blé Goudé passe à la télévision, il ne dit pas: “nous avons bombardé Bouaké, nous avons tué neuf Français”. Il dit simplement à peu près ceci: “L’armée ivoirienne vient d’être rasée par l’armée française: ça suffit, il est temps de mettre dehors cette armée d’occupation; je vous demande d’aller déloger les militaires du 43ème BIMA.” Les Jeunes Patriotes sont les premiers dans la rue, mais il y a des dizaines de milliers d’Ivoiriens qui ne sont pas Jeunes Patriotes, mais qui sont juste hallucinés d’apprendre qu’en quelques minutes leur aviation a été rasée par la France. Ils ne comprennent pas du tout pourquoi. Donc par colère, par nationalisme, ou par patriotisme – je ne sais pas – ils descendent dans la rue et du coup ça fait une énorme masse, bien plus nombreuse sans doute que les quelques milliers de militants encartés comme Jeunes Patriotes.”

Moment médiatique, moment historique 

“Je crois savoir qu’on est les seuls sur place. Donc ça, professionnellement, c’est intéressant. Je sais que tous les aéroports sont fermés, mais je ne sais pas s’il n’y a pas quelques journalistes déjà sur place comme nous, ou d’autres qui ont pu prendre les derniers vols ou qui sont arrivés par la route. Donc je me dis qu’on doit être à peu près les seuls, qu’en tout cas il ne doit pas y avoir beaucoup d’équipes. Je ne sais pas si ce sera un scoop parce que je ne pense pas que les Français soient spécialement intéressés par ce qui se passe en Côte d’Ivoire, mais professionellement c’est intéressant, surtout si on est les seuls. Et par rapport à l’histoire de la Côte d’Ivoire, je me doute bien qu’on est en train de vivre quelque chose de très important, même si je ne sais pas comment ça va tourner parce qu’il y a neuf morts français et que je sais bien qu’il y a très longtemps que ce n’est pas arrivé et que c’est forcément très grave. La France ne va pas laisser passer ça, d’autant qu’elle en veut beaucoup à Gbagbo, et donc je me demande si on ne va pas vers un coup d’Etat. Mais si coup d’Etat il y a, peut-être que le Nord va en profiter pour marcher sur le Sud, ce qui peut entraîner une guerre civile. Le contexte fait qu’il peut se passer beaucoup de choses qui peuvent être decisives pour la Côte d’Ivoire. En tous cas, même si ça ne va pas aussi loin, voir une foule nombreuse marcher sur une armée, même bien équipée, c’est impressionnant. Et c’est compliqué de contrôler des centaines de milliers de gens. Au moins, nous sommes bien placés pour filmer des choses passionnantes.”

La tension monte

“Dès le 6 dans l’après-midi, dès que j’apprends ce qui s’est passé à Bouaké, j’appelle mon contact français avec qui je dois tourner. Il est dans sa voiture. Il doit être 15 ou 16h. Il me dit au téléphone: “Ecoute, on oublie le tournage. Je ne peux pas venir te voir. Ce qui se passe est très grave. Je rentre tout de suite chez moi. Et puis là, je vois un attroupement en face de moi. Je te laisse.” Et il coupe. Bon, je le connais. C’est un mec plein de sang froid. Je sens à son ton paniqué que ce qui se passe est grave, parce qu’il est plus sensible que moi à ce qui est en train de se passer. Je le rappelle le soir même. Il est à son domicile. Il me parle assez brièvement. Ils ont tout éteint. Il me dit: “C’est chaud; je ne sais pas ce qui va se passer.” Et pendant qu’il me parle, j’entends des rafales de Kalashnikov en fond. Bon, on ne leur tire pas dessus, mais je sens bien que ça chauffe dans la ville. Ensuite, quand je vois ces centaines de milliers de gens qui deferlent sur les ponts – même si Blé Goudé a dit: “On met l’armée française dehors” – je comprends tout de suite que ça va chauffer pour les Français. Parce qu’un Blanc, militaire ou non, reste un Blanc. Et la colère, et l’alcool, et la nuit, et la fatigue aidant, ça va forcément dégénérer. Donc, dès le début, nous savons que ça va être chaud pour les Blancs. Moi, à la seconde où on m’a dit que l’armée française a rasé l’aviation ivoirienne, à cette seconde-là, j’ai compris avec toute mon équipe que c’était parti. Donc on a mis quelques affaires dans un sac, on a sorti les caméras, mis tout dans le coffre, et on s’est dit “Maintentant, on va voir ce qui se passe, on tourne”. Mais on savait que c’était parti pour une escalade inévitable.”

Tournage à haut risque

“Toute la nuit du 6 ça bombarde. Le 7 au matin, j’appelle les Jeunes Patriotes en leur disant: “Je vais voir ce qui se passe en ville”. Ils me disent: “Pas question, tu bouges pas; c’est trop dangereux.” J’appelle mon contact français qui me dit: “J’ai le numéro d’un commissaire de police. Il va venir vous chercher avec des hommes. Mais tout ce qu’ils peuvent faire, c’est t’amener aux militaires français les plus proches parce qu’on ne peut pas circuler.” Donc, le 7 au matin, un flic ivoirien vient me prendre en voiture. On traverse les rues vides en prenant tous les sens interdits et il nous amène à peu près un kilomètre de là, au pied du pont. Là, on se retrouve avec les militaires français, donc en totale sécurité. On filme la journée des militaires français, des contrôles de passeport sur les ponts, quelques exflitrations, etc. On passe donc plus ou moins la journée avec les militaires. Le 8 au soir, on va au BIMA, on filme les refugiés français qui arrivent au camp. Dans la nuit, on passe la nuit chez notre contact français. Et le 9 au matin, il nous dit: “Bon, je pense que ca s’est calmé, on peut sortir.” On prend donc son 4X4, sans aucune arme ni escorte. Et je savais que ça chauffait un peu côté Hotel Ivoire, donc on part vers l’Hotel Ivoire. Donc, c’est seulement le 9 au matin qu’on a pu sortir sans protection armée.”

La partialité des médias nationaux

“On a deux sources principales d’information officielle. Du côté de la télévision française (i-Télé et LCI), ce qu’on entend, c’est: “Déchainement de violence contre les Français. Les Ivoiriens ont tué neuf soldats, et maintenant ils s’attaquent à nos Français.” C’est tout. Côté ivoirien (la RTI), c’est: “La France nous attaque. Elle a rasé notre aviation. L’armée française est dans la ville. Ils veulent la fin de Laurent Gbagbo.” Voilà. Il y a donc deux versions totalement différentes. Moi j’ai les deux versions, ce qui me permet de reconstituer la réalité. Par ailleurs, je suis en contact permanent, à peu près dix fois par jour, et avec l’armée française (qui me donnent certaines informations), et avec les proches de Blé Goudé (qui m’en donnent d’autres), et avec plusieurs entrepreneurs français sur place (qui m’en donnent encore d’autres). Donc avec tout ça, à chaque moment, je sais à peu près qui a peur, qui attaque, qui se défend, ce qui est vrai, ce qui ressemble un peu à de l’intox ou ce qui est parcellaire. Et en gros, chacun a une petite part de vérité; et il y a énormément de rumeurs qui circulent.”

Rumeurs invérifiées et légendes urbaines

“Par exemple, un Français m’appelle à un moment et me dit qu’il y a dix cadavres de Français sans tête qui ont été retrouvés dans la lagune. Donc je commence par passer des coups de fil peu partout pendant quarante-huit heures. A Licorne, on me dit: “Non, ce n’est pas vrai.” Je me dit: “Ils me mentent. Ils savent des choses.” Je vais sur place. Je trouve un entrepreneur français de pompes funèbres, qui me dit face à la caméra, les yeux dans les yeux: “J’ai vu les dix cadavres; il y a dix cadavres de Blancs sans tête.” Là je me dit “waow”. Comme je fais des petites interventions sur RMC Info et sur i-Télé, je suis à deux doigts d’annonçer l’info. Mais je me dit que je n’ai pas vu les cadavres, donc je ne dis rien. Je continue de vérifier l’info. Je vais au BIMA. J’exige des explications. Je dis au porte-parole: “Vous n’avez pas le droit de nous cacher ça. Dix Blancs décapités, vous ne vous rendez pas compte, etc.” Ils me donnent leur parole d’officiers que ce n’est pas vrai. Pourtant j’ai enregistré le mec qui me l’a dit face caméra. Au final, pour ce que j’en sais, ce n’est qu’une rumeur. Mais il y a encore aujourd’hui des Blancs qui me demandent: “Pourquoi vous n’avez jamais parlé des dix corps de Français décapités?” Après les évènements, j’ai cherché à savoir. Je leur ai dit de me donner les noms de famille. Ce n’est quand même pas si compliqué. Je n’ai jamais eu les noms. Mais sur le moment, dans l’ébullition, j’étais près à le croire.”

Vous pourrez voir la suite de cette interview dans le film “Couper, Copier, Coller: les médias et la crise ivoirienne”. Dans un “making of” comme celui-ci, on ne peut pas tout mettre afin que vous puissiez découvrir des choses inédites dans la version finale du film. Voyons maintenant l’aventure du film après la “guerre des six jours”. En effet, une autre guerre commence alors: la bataille pour diffuser ces images en France où leur impact va se revéler capital. C’est Paul Moreira qui sera maintenant notre guide. Il était le rédacteur en chef de l’émission 90 Minutes et à ce titre responsable de la mise à l’antenne de l’enquête sur les évènements de novembre 2004. Vous pouvez également vous reporter à son livre sorti au début de l’année: Les Nouvelles Censures, dans les coulisses de la manipulation de l’information, dont le second chapître est consacré aux pressions politico-médiatiques dont ils ont fait l’objet en Novembre 2004.

PAUL MOREIRA (CANAL +) ACCUSE

Crimes de guerres

“L’armée française a commis en Côte d’Ivoire ce que la Convention de Genève appelle un crime de guerre. C’est-à-dire qu’elle a tiré sur des manifestations de civils désarmés avec des armes léthales. Il y a eu un déséquilibre monstrueux dans le rapport entre le niveau de danger auquel était soumis les militaires et les moyens employés. Et nous l’avons prouvé par l’image. On a pu filmer les incidents sur les ponts, quand on voit clairement des manifestations de civils qui sont prises pour cibles par des hélicoptères de combat. Puis on a mis en lumière qu’une manifestation quelques jours plus tard devant l’Hotel Ivoire a été dispersée à l’arme de guerre.”

Mensonge d’Etat

“C’est un mensonge d’Etat parce que dans un premier temps, ce qui est dit dès le lendemain, c’est que jamais l’armée française n’a tiré dans la foule. Les seuls tirs reconnus sont des tirs de sommation. Cela prendra en gros vingt jours pour que cette version évolue, lentement, par à-coups, jusqu’à ce que la ministre Michelle Alliot-Marie reconnaisse la veille ou l’avant-veille de la diffusion de notre enquête qu’il peut arriver que dans des situations de légitime défense ”élargie” – c’est un concept qu’on a forgé pour l’occasion – l’armée française fasse un usage total de ses armes; notamment sur les ponts et à l’Hotel Ivoire. Or entre ces deux déclarations, c’est la nuit et le jour, puisque dans un cas on vous dit: “Non, on n’a jamais fait usage de nos armes – juste des tirs de sommation.” Et dans l’autre, on vous dit: “Oui, dans certains cas, nous avons été obligés de faire usage de nos armes.” Entre temps, il a été dit qu’il s’agissait d’échanges de feu entre des manifestants armés et des gendarmes ivoiriens venus s’interposer entre les manifestants et l’armée française. Puis, on a dit que c’était l’armée française qui a été obligée de tirer pour sauver la vie de gendarmes ivoiriens. Puis que c’était les gendarmes ivoiriens qui s’étaient retournés contre l’armée française. Enfin, on a dit que c’était des types qui étaient montés sur des chars détenus par des troupes d’élite et qui avaient armé une mitrailleuse française. J’oubliais aussi la version disant que c’étaient des snipers israéliens travaillant pour le pouvoir ivoirien qui avaient tiré dans la foule pour tuer quelques personnes et surexciter les manifestants.”

Comment “on” étouffe un massacre

“Moi, je rapproche cette histoire de ce qui s’est passé le 17 octobre 1961 à Paris, pendant la guerre d’Algérie. Ce jour-là, le prefet de police Maurice Papon avait donné l’ordre à la police française d’être d’une extrême fermeté avec des manifestations d’algériens, des civils désarmés. Et il y avait eu au moins une centaine de morts, d’algériens tués, certains jetés à la Seine en plein Paris, parfois tués quasiment dans les halls des grands journaux parisiens. Et personne n’en a parlé. Il a fallu attendre en gros trente ans pour que la vérité soit faite. Je me suis toujours intéressé aux questions d’immigration et aux aspects violents de l’après-colonialisme français; et je me suis toujours dit qu’on avait étouffé un massacre, mais que c’était une époque particulière: 1961, pas de caméras, pas d’images, la presse était beaucoup plus tenue, etc. Et là où cette histoire ivoirienne m’a surpris, c’est qu’elle a lieu en plein époque de l’image, que les images circulaient, qu’elles étaient criantes d’évidence, et que malgré tout, on a étouffé ce qui s’est passé à Abidjan en novembre 2004.”

Les médias complices d’un crime de guerre

“On a étouffé un massacre. Et quand je dis “on”, je veux parler des journaux de gauche, comme Libération, qui a repris la version officielle de l’armée française. Le Monde aussi. Seuls le Canard Enchaîné, i-Télévision et Canal+, et peut-être Marianne, sont allés au-delà de ce que l’armée française a fourni en termes de communication. C’est un énorme embarras pour je pense l’ensemble de notre profession, et c’est pour ça que mon livre est un petit peu boycotté par un certain nombre de grands médias, notamment ceux que je viens de vous citer. Parce qu’au fond, en tant que journalistes, on s’est rendu complices d’un crime de guerre. Alors que personne ne nie ce que nous avons montré. Même la ministre, assez honnêtement d’ailleurs, a reconnu finalement les faits. Malgré cela, pas de réaction: on peut tuer autant de personnes. Imaginez ça boulevard de la Madeleine, sur des viticulteurs. On en parlerait encore. Ce serait un scandale. J’en ai discuté plus tard avec des militaires que je connais, parce qu’il y a des gens formidables dans l’armée française – je tiens à dire -, et qui m’ont dit: “Je ne sais pas comment les tireurs d’élite se sont regardés dans la glace le lendemain, parce qu’ils n’étaient pas obligés de tirer. Parce qu’on ne tire pas sur les manifestants.” En France, on a eu Mai 68 qui étaient des émeures d’une violence extraordinaire, c’est pas le dizième de ce qui est arrivé devant l’Hotel Ivoire.”

Une nouvelle forme de censure

“C’est le deni qui est extraordinaire. Il y avait une cellule au ministère de la defense, que j’appelle une “cellule d’infirmation”, parce qu’ils infirmaient tout ce que nous affirmions. J’ai eu affaire à eux. Tous les arguments étaient bons. Il ne s’agissait pas de nous censurer, évidemment, puisqu’aujourd’hui la censure n’est plus opérante. Il faut convaincre, séduire, détordre. Mais enfin dans ce cas précis, c’est quand même hallucinant, parce que les images existaient. On n’est pas sur quelque chose de tengeant. Et donc, ils disaient aux journalistes: “Non, mais, on ne les voit pas, mais il y a des types armés [parmi les manifestants].”

Vous pourrez en apprendre plus sur les nouvelles techniques de manipulation de l’information dans le livre de Paul Moreira: Les Nouvelles Censures, dans les coulisses de la manipulation de l’information (Robert Laffont, 2007). Mais pour comprendre comment les choses se sont vraiment passées dans cette guerre de l’information qu’est la crise ivoirienne, il vous faudra attendre quelques mois pour voir le film “Couper, Copier, Coller”. Ou lire tous les lundis mon billet hebdomadaire dans le Courrier d’Abidjan et sur le blog du film: https://coupercoller.wordpress.com