La guerre de l’information: nouvelle ligne de fracture entre les Anciens et les Modernes

17 05 2007

A l’heure de regagner l’Europe et poursuivre le tournage du documentaire “Couper, copier, coller: les médias et le crise ivoirienne”, j’aimerais livrer aux différents lecteurs – notamment ceux qui m’ont interpellé par mail – les réflexions que m’ont inspiré ce séjour de trois semaines en Côte d’Ivoire. Bien évidemment, ce billet ne signifie pas la fin de ma collaboration avec le Courrier d’Abidjan, puisque je continuerai dans les semaines qui viennent à animer à distance ma rubrique hebdomadaire du lundi. Cet article marque en revanche une nouvelle inflexion dans ce “making of” écrit: c’est en effet le premier billet à faire le lien entre mes théories sur la guerre de l’information, mes interviews réalisées à Paris et celles que viennent de m’accorder plusieurs personalités de la classe politico-médiatique abidjanaise.

A l’issue de ces entretiens en terre ivoirienne, un constat s’impose: non seulement mes interlocuteurs ont aisément analysé la crise ivoirienne comme guerre de (et par) l’information, mais les degrés d’appropriation du concept au sein des élites ivoiriennes et la grille de lecture qui l’accompagne constituent désormais une ligne de fracture capitale entre Anciens et Modernes. Et je prends le terme “Anciens” avec toute sa connotation africaine de référence aux Ainés, mais pour préciser aussitôt qu’il ne s’agit pas ici d’un critère d’âge des personnes mais des visions du monde, ou si l’on préfère, des mentalités. Autrement dit, autour de l’idée de guerre de l’information et des réactions d’adhésion enthousiaste qu’elle suscite chez les uns et de malaise diffus qu’elle provoque chez les autres, se cristallisent les oppositions à la fois politiques, sociales et culturelles qui structurent la nouvelle Côte d’Ivoire, celle de l’après-crise, ainsi que l’Afrique de demain. Je vais m’en exliquer.

D’un côté, il y a ceux qui ont aisément adhéré au concept parce que l’interprétation de la crise ivoirienne en termes de guerre médiatique va de soi pour eux. Et cette conception leur paraît si évidente qu’ils ont aisément expliqué, analysé et théorisé leurs actions personnelles et celles de leur camp au cours de la crise dans les termes du combat pour imposer leur vues. Les partisans les plus enthousiastes de cette idée se rencontrent dans le camp présidentiel ET dans celui des Forces Nouvelles. Cette adhésion se manifeste clairement par la description de leur travail médiatique en terme de combat politique et de bataille médiatique. Ceux-là se décrivent non seulement comme des combattants, mais sont assez fiers de s’identifier comme tels. En d’autres termes, les communicants et lobbyistes de ces deux camps assument sans aucun complexe le fait qu’ils ont été en guerre et ont pris parti, chacun à sa manière, pour un camp ou pour une cause qu’ils estiment noble. Il découle logiquement de cette sincérité affichée que les membres de ce groupe ont accepté très aisément de se confier à moi, souvent assez librement et franchement. Ceux qui ont demandé que nos entretiens se déroulent en OFF l’ont fait non par hypocrisie, mais au prétexte que la crise n’étant pas encore totalement éteinte, il ne serait pas judicieux pour eux et leur camp d’afficher trop ouvertement toutes les stratégies et mouvements tactiques qui les ont conduit là où ils sont aujourd’hui, c’est-à-dire dans le camp des vainceurs: celui des deux principaux partis signataires des accords de Ouagadougou.

De l’autre côté, il y a ceux qui éprouvent un certain malaise à se prononcer franchement sur l’idée de guerre de l’information. En dehors des formules un peu creuses sur le sujet, les représentants de ce second groupe se signalent par une extrême prudence; celle-ci confine souvent à la peur de parler, de dire la vérite sur les actions entreprises, et conduit logiquement à des efforts dantesques pour éviter soigneusement d’être trop spécifiques sur leur véritable rôle dans les différentes batailles médiatiques qui ont émaillé ces années de crise politique. Ce comportement, que j’ai observé au PDCI et au RDR, ne signifie bien évidemment pas que les interlocuteurs que j’ai pu rencontrer dans ces camps soient d’innofensifs pacifistes. Loin de là. Le problème réside en fait pour eux dans les conséquences politiques qui découlent du concept: reconnaître que la crise ivoirienne fut principalement une guerre médiatique oblige à préciser pour qui ou pour quoi on combat, nommer l’adversaire, les alliés, mais surtout préciser les voies et moyens empruntés pour remporter la bataille. Or, sur l’ensemble de ces questions, les deux partis qui se positionnent comme houphouetistes se sont signalés par une trajectoire pour le moins tortueuse, et donc difficilement lisible.

Il convient de porter nos regards au-delà de la situation politique du jour pour s’interroger sur les origines de cette opposition entre Modernes et Anciens du village global et des réseaux de communication. Il apparait alors assez clairement que l’opposition entre les signataires des Accords de Ouaga et les Houphouétistes est profondément idéologique. Les Forces Nouvelles comme les Patriotes du camp présidentiel sont, à des degrés divers, des gens qui se reconnaissent dans les idéaux révolutionnaires qui ont animé le combat pour l’Independance africaine ET le multipartisme des années quatre-vingt et quatre-vingt dix. Ce sont, à des degrés divers, des marxistes. Or si Marx a théorisé la nécessité de penser et de changer le monde, ce sont des néo-marxistes comme Gramsci (dans l’entre-deux-guerres) et Guy Debord (dans la société de consommation des années soixante) qui ont théorisé l’importance du terrain médiatique et culturel comme principal théâtre d’opération de la lutte révolutionnaire. Il est dès lors logique que les Fescistes d’hier se soient retrouvés côte-à-côte aujourd’hui après s’être fait la guerre face-à-face pendant cinq ans.

Le véritable défi politique pour ces esprits élevés dans le combat idéologique est d’appliquer les leçons médiatiques de la crise ivoirienne aux problèmes sociaux – non politiciens – qui empêchent encore la Côte d’Ivoire, et l’Afrique en général, de développer pleinement ses nombreuses potentialités pour le bonheur du plus grand nombre. Il ne s’agit plus désormais de libérer le pays ou la collectivité, puisque nous avons conquis notre Indépendance deux fois, mais de libérer l’INDIVIDU – la réalité la plus essentielle et pourtant la plus écrasée et la plus niée sur ce continent encore prisonnier d’un collectivisme centralisateur et dépassé, à droite comme à gauche. Pour ce faire, la construction d’un véritable Etat de droit s’impose. Ceci passe par deux préalables essentiels: la création de nouveaux tribunaux où l’individu puisse véritablement revendiquer ses droits, et la libération de la parole publique via la démocratisation des moyens d’information et de communication. Ces choses ne se décrètent pas, mais doivent naître d’un combat médiatique à la base, passant par une “refondation” intelligente et innovante des parlements et agoras actuels et une promotion de l’internet comme outil de libération et de développement. C’est autour de ces missions que les blogeurs que nous sommes, ThéO et moi, invitons l’ensemble des lecteurs du Courrier d’Abidjan. De ce point de vue, nous exercerons notre devoir de vigilance citoyenne à l’endroit de trois chantiers qui sont au coeur des enjeux de la sortie de crise: la remise à plat des lois sur la presse, la réflexion de fond sur le service civique et le développement de la zone franche des biotechnologies de Bassam. Pour citer un conseiller en communication ivoirien, “le combat continue”: la guerre de l’information rentre dans une nouvelle phase;

Pour rester dans la thématique que je me suis imposé aujourd’hui, sans toutefois renier ce qui fait le sel de cette rubrique pour beacoup de lecteurs, je vous propose des extraits d’un long entretien que m’a accordé le journaliste Vincent Hugeux, qui m’a reçu il y a quelques semaines dans les bureaux du magazine l’Express, à Paris, dans le 9ème arrondissement. Je précise cependant que contrairement à mes deux précédentes interviews, qui ont été abondamment photocopiées et vendues à la Sorbonne du Plateau, je ne suis pas certain que celui-ci connaisse le même traitement dans les Parlements et Agoras d’Abidjan. J’invite en revanche tout ceux qui voudraient aller plus loin à lire son livre sorti il y a peu de temps en France: Les Sorciers Blancs. Pour tous les autres, il faudra attendre la sortie cet été du documentaire “Couper, copier, coller: les médias et le crise ivoirienne”.


VINCENT HUGEUX PARLE:

LAURENT GBAGBO ET LES GOUROUS BLANCS DE LA CRISE IVOIRIENNE

“Tant pis pour les gogos”: retour sur une phrase qui a fait mouche

En juin 2002, trois mois avant le début de la crise ivoirienne, Laurent Gbagbo déclare dans une interview à L’Express, à propos des conseillers en communication français qui gèrent l’image des chefs d’Etat africains: “Mais moi, je n’en ai pas besoin. Je ne crois pas que ces boîtes-là améliorent l’image d’un pays. Ce qui compte, c’est le travail. (…) C’est la fable du corbeau et du renard. A la fin, l’oiseau ouvre un large bec et laisse tomber son fromage. Si des gogos se font encore avoir, c’est leur problème. Et les renards d’aujourd’hui ont bien de la chance. Ils gagnent beaucoup d’argent à ne pas faire grand-chose. Tant mieux pour eux. Ma certitude, la voici: aucun propagandiste, même paré du nom de communicateur, ne fait élire ou aimer quelqu’un. Seul paie le boulot sur le terrain, le rapport direct entre vous et le peuple. Si certains sont assez futés pour les convaincre du contraire, c’est leur affaire. C’est qu’ils ont beaucoup d’argent à perdre. Moi, je n’en ai pas. Je vais à pied dans les villes et les villages, au-devant des ouvriers et des paysans. Si on m’aime, on me suit.”

A l’issue de cette crise, Laurent Gbagbo est devenu l’un des présidents les plus entourés en matière de communication politique. De tous bords politiques, des Ivoiriens, des Américains et des Français, ont eu à travailler pour le président de manière ponctuelle ou non. J’ai demander à Vincent Hugeux, le journaliste qui avait réalisé cette interview prémonitoire, d’expliquer le contexte politique de l’époque pour mieux comprendre la trajectoire médiatique du président ivoirien au cours de la crise. L’extrait qui suit est une introduction à un papier plus important que nous plublierons la semaine prochaine.

Vincent Hugeux:

“Cette interview, qui est relativement brève, est assez percutante; non pas par les questions que je pose, mais par les réponses qui sont apportées. D’ailleurs, en reprenant une réponse de Laurent Gbabgo lui-même, je l’ai titré “Tant pis pour les gogos”. On a un Laurent Gbagbo qui a une culture politique forgée dans l’exil en France, très fin connaisseur de notre histoire politique, des turpitudes notamment de la gauche française; donc qui se sait sinon méprisé, du moins sous-estimé par ses nouveaux pairs africains. Il porte avec lui la malédiction de la longue opposition. C’est le trublion que Houphouet a fait bastonner et envoyer en exil. Il veut s’inscrire dans une rupture dans la façon d’être et de gouverner. On verra bien que, hélas, les années qui suivront ne seront pas nécessairement la concrétisation des espoirs qu’il affiche lui-même alors. Mais peu importe. Il veut montrer, comme on dit à Abidjan, “qu’il est garçon”, qu’il n’a pas peur d’un Bongo ni d’un autre. Que lui est arrivé au pouvoir par la force du poignet, qu’il est allé le chercher avec les dents ce pouvoir – “élections calamiteuses” pour reprendre sa propre terminologie – donc il y a chez lui une sorte d’ironie: “Moi, j’ai fait mon truc avec deux cravates, ma veste, un copain qui a fait la photo, cinquante mille balles ou à peu près, etc.” Que ce soit vrai ou faux n’est même pas notre propos. Notre propos est de savoir qu’il y a cet affichage-là: “Je n’ai pas besoin de gourous blancs. Je vais vers les gens. Ce qui compte, c’est d’aller sur le terrain, les gens m’aiment pour ce que je suis, etc…” Donc, il y a toujours cette idée qu’il est président, mais d’une certaine manière, il garde un peu sa culture d’opposant par rapport à la communication. Il veut se distinguer sur tous les plans, y compris sur celui-là. Il dit n’avoir mépris que pour ces présidents qui se laissent berner par les gourous de la communication. Après, on va s’apercevoir au fil des ans qu’il comprend la nécessité, de temps à autre, mais d’une manière beaucoup plus instrumentale que beaucoup de ses pairs et de ses prédécesseurs, d’avoir des leviers. Et notamment quand on entre dans une période d’extrême tension, cette sorte de bras de fer avec Jacques Chirac qui va durer des années. La personalisation avec Jacques Chirac fonctionne dans les deux sens: dans la loyauté et l’amitié, et dans l’exécration et l’hostilité. Il va donc s’apercevoir que parfois, il faut avoir quelques touches qu’on peut actionner quand on a un message à faire passer, surtout quand on ne se parle plus. Or quand on ne parle plus avec Chirac au téléphone, le lien est coupé; parce que c’est comme ça son mode de fonctionnement. Ce n’est pas en faisant passer un message par un ambassadeur. Mais Gbagbo n’est pas fasciné par ces gourous dont on pense qu’ils peuvent, grosso modo, faire gagner une élection – on le pense de moins en moins. Il n’est donc pas fasciné, mais en revanche, il mesure l’usage qu’il peut en faire. A partir de moment-là, l’argent qu’il y consacre est secondaire. C’est un investissement par rapport à un but poursuivi qui est, à mon sens, assez clair dans son esprit et dans l’esprit de son entourage immédiat.”


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One response

20 05 2007
cresusbabeuf

Salut C3
Je suis content de savoir que tu vas bientôt sortir un film. J’espère pouvoir le voir en septembre.
A +
J.G.

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