Conversation avec Christian Harbulot

28 05 2007

Mercredi dernier, Christian Harbulot – directeur de l’Ecole de Guerre économique – m’a accordé un entretien dans les locaux parisiens de l’Ecole, à proximité de l’Ecole Militaire. Mon souhait de le rencontrer est né il y a longtemps de la lecture de ses travaux dans le domaine de la guerre de l’information, dont il est l’un des spécialistes français. Mais surtout, il a fait au cours de ces dernières années des références directes ou indirectes à la crise ivoirienne dans plusieurs articles: dès octobre 2002, il co-signé un article (Afrique: Menaces sur les intérêts de puissance francais) pointant le regard vers la stratégie américaine sur le continent. Plus tard, un autre de ses articles (Le renseignement au service de la puissance) se clôt sur le constat que la France a perdu “la guerre de l’information” en Côte d’Ivoire. Ces lectures ont piqué ma curiosité et m’ont décidé à provoquer une recontre qui m’aiderait à mieux saisir son point de vue général à l’aune de ces remarques quelque peu fragmentaires. Ce qui suit est donc la version révisée d’un compte-rendu de notre conversation que je lui ai adressé pour relecture. Les passages en italiques sont des corrections qu’il a apporté à la première version de cet article.

M. Harbulot a commencé la discussion en précisant dès le départ qu’il n’est en aucun cas un expert de l’Afrique, et ne s’est intéressé au conflit ivoirien que sous l’angle de la guerre de l’information. Bonne lecture.

1- La guerre de l’information de Gbagbo

Pour Christian Harbulot, Laurent Gbagbo a parfaitement su exécuter tout au long de la crise une opération d’influence et de guerre de l’information. Il lui reconnait un talent dans ce domaine, à la fois à titre personnel et dans l’organisation d’un système dans lequel ses conseillers – notamment Israéliens – ont choisi un axe stratégique auquel ils se sont tenus pendant toute la crise. En braquant le projecteur sur la présence militaire française en Côte d’Ivoire, l’équipe de Gbagbo a obligé la France à justifier sa politique en lui disant en substance: “Il y a un problème. Que faites-vous pour le résoudre?” Cet axe simple se revèle judicieux, car il bloque les autorités françaises en les mettant constamment sur la défensive quant au bien fondé de leur présence et de leurs actions.

Independamment des relations personnelles entre Chirac et Gbagbo, la France n’a pas intégré cette dimension de guerre de l’information à la hauteur de l’importance qu’elle a eu dans la crise. Pour comprendre cette erreur, il faut considérer la situation dans sa globalité. D’un côté, il y a la situation sécuritaire du pays – coupé en deux par une force d’interposition internationale entre la rébellion armée et les forces gouvernementales. Sur ce front, les positions ont été rapidement gelées. Quant au front de l’information, il s’est avéré par certains aspects, aussi important que le terrain sécuritaire. Alors que la situation sécuritaire est un problème national, voire régional, la guerre de l’information touche l’opinion publique internationale. En ce sens, c’est une guerre de mouvement dont l’échelle dépasse le théâtre d’opérations ivoirien et qui implique des intérêts étrangers qui ne sont pas tous alignés sur ceux de la France.

Cette analyse du contexte met en relief l’importance et le bien fondé de la stratégie du camp ivoirien. En se contentant d’une gestion diplomatico-militaire de la relation avec Gbagbo, les autorités françaises ont négligé l’opinion publique internationale. Ce faisant, elle se sont condamnées à perdre la guerre de l’information.

2- Leçons pour la France

Les Français auraient dû analyser la stratégie de Gbagbo, ses moyens, ainsi que les risques que sa stratégie représentait pour la France, son image et ses troupes. Le manque d’anticipation a conduit les forces françaises à subir la guerre de l’information menée par Gbagbo. Cette problématique prend une résonance particulière à des moments-clé de la crise. Par exemple, il convient d’analyser de manière plus profonde les circonstances qui ont amené une unité française motorisée à se retrouver près de la résidence présidentielle, ainsi que le déroulement des évènements de l’Hotel Ivoire. L’analyse miltaire a posteriori doit permettre de déterminer pourquoi et comment la colonne française a pu être contrainte à emprunter le trajet qui fut le sien, et à se retrouver comme piégés dans un cul de sac.

Concernant le traitement strictement médiatique de la crise, Christian Harbulot considère que “les médias français n’avaient pas pris toute la mesure du déséquilibre dans la conduite de cette « guerre de l’information » durant les évènements de Côte d’Ivoire. Ils n’ont pas pris le soin de vérifier ce qui s’est réellement passé sur le terrain. Certes la presse française a parlé des manoeuvres de propagande des forces dans la mouvance de Gbagbo mais sur les évènements comme la fameuse manifestation devant l’hôtel Ivoire, l’équipe de Canal Plus a présenté une version des faits très orientée. Le doute était mis sur l’attitude des forces françaises. Il persiste dans l’esprit de beaucoup de gens.”

Quoi qu’il en soit, la stratégie de Gbagbo a placé la France dans une position (trompeuse) de puissance face à un faible qui menait en fait la danse. Les leçons à tirer de cette crise pour le futur sont les suivantes: la France aurait dû identifier le contexte global de la crise, intégrer la dimension guerre de l’information, et expliquer de manière didactique le jeu de Gbagbo. C’était au pouvoir politique de donner les instructions dans ce sens. Soit il ne l’a pas fait, soit il l’a fait trop peu ou trop tard. La défaite française sur le terrain de la guerre de l’information est donc d’abord celle des politiques.

On peut chercher des points de comparaison avec d’autres crises internationales récentes:
– le Clémenceau: la France s’est retrouvée sur la défensive vis-à-vis de Greenpeace, alors qu’elle ne manquait pas d’arguments.
– les Talibans: “en septembre 2001, les Talibans avaient perdu la guerre de l’information car les médias occidentaux les montraient comme une force totalitaire et rétrograde (scènes d’exécution sommaire d’opposants dans le stade de Kaboul, violence contre les femmes, destruction d’œuvres du patrimoine de l’humanité). En 2007, ils sont en train de gagner la guerre de l’information parce que les Occidentaux n’ont pas su la mener après l’intervention américaine en Afghanistan. Aujourd’hui, les talibans se donnent l’image de résistants en lutte contre un régime corrompu qui a relancé le trafic de drogue en Afghanistan sans que les forces de la coalition s’y opposent.”
– la guerre du Liban de l’été 2006 : en s’en tenant à une propagande destinée principalement à sa diaspora, Israël a perdu la bataille de l’opinion publique mondiale et n’a pas su mettre en avant le fait que le Hezbollah a perdu la moitié de ses effectifs. La place accordée à l’analyse de la dimension guerre de l’information dans le rapport critique israélien déterminera dans quelle mesure les bonnes leçons de cette guerre ont été ou non comprises.

3- Guerre asymétrique et guerre de l’information: la faiblesse doctrinale de l’Occident

L’échec de la France dans la guerre de l’information qui l’a opposé à Gbagbo est à comprendre dans un contexte plus large. Dans la mesure où la dimension guerre de l’information joue un rôle capital dans les conflits asymétriques, la crise ivoirienne n’est pas un cas isolé et oblige l’Occident à interroger son histoire militaire des cinquante dernières années. Pour s’en tenir à la France, l’accumulation de ses désagréments sur le terrain africain doit amener une prise de conscience plus profonde. Le traumatisme lourd que représente le dossier rwandais pour l’image de la France appelle une analyse de la guerre de l’information de Kagamé. Christian Harbulot estime qu’il faut amener la confrontation sur le terrain judiciaire, et poursuivre le débat critique qui s’est ouvert en France autour des écrits de personnalités comme Patrick de Saint-Exupéry.

Au-delà du Rwanda, il soulève le problème de la différence entre victoire tactique sur le terrain militaire et défaite stratégique sur le terrain de la guerre de l’information. Sur ce point précis, l’Algérie demeure un cas d’école. En effet, l’impossibilité d’affaiblir l’image du FLN fut une erreur grave, puisqu’elle contribua à occulter les crimes contre l’humanité commis par cette organisation. Depuis cet épisode, non seulement la France a développé un syndrome qui l’a conduit à abandonner l’étude de la guerre psychologique, mais désormais seuls sont considérés comme importants les crimes commis par les armées régulières.

Cette incohérence représente un problème grave pour le monde occidental. La responsabilité de cette situation n’est pas uniquement celle de la France. Les Etats-Unis, à travers leur concept d’Information Warfare – qui ne comporte pas la dimension stratégique de la guerre de l’information – se sont rendus incapables d’analyser leur propre expérience dans les conflits asymétriques ainsi que celle des autres pays occidentaux. Ils ne comprennent la force de l’image que dans quelques cas bien spécifiques. La guerre d’Irak en offre l’illustration la plus actuelle et la plus évidente: cette guerre a été perdue dès le départ. Dès lors, le travail mené par des officiers comme le général David Petraeus et la doctrine d’information warfare telle qu’elle est appliquée en Irak sont comme de la pommade appliquée sur une jambe de bois. On ment à des officiers, à des soldats, et on les forme mal.

Le déficit américain sur le terrain de la guerre de l’information a des répercussions au-delà des Etats-Unis: le pays pèse d’un poids tel à l’Otan et dans le modus operandi des opérations onusiennes de maintien de la paix que leurs erreurs stratégiques deviennent celles de tout l’Occident. Une re-évaluation du concept de guerre cognitive doit intégrer une révision profonde de la dimension “guerre de l’information” dans les conflits asymétriques. Ici aussi, la guerre d’Irak agit comme un révélateur indiscutable de la faiblesse doctrinale américaine et occidentale. C’est la preuve et la justification par les faits de la critique théorique ébauchée par Harbulot et ses collègues dans La Guerre Cognitive: L’arme De La Connaissance (2002). En un sens, le succès occidental des années 90 dans les Balkans n’a fait que masquer ses manques. De même que la victoire sur la Serbie représente le déploiement victorieux d’une doctrine fausse, les gadgets électroniques ont contribué à leurrer le camp occidental sur ses capacités réelles dans les conflits asymétriques. La technologie a embelli et justifié le maintien d’une doctrine inefficiente.

4- Logiques de puissance sur le terrain africain

Les Français sont encore physiquement présents sur le continent africain, mais leur rélégation est inéluctable. Cela s’explique selon Christian Harbulot par l’arrivée d’un nouvel acteur avec un jeu très différent. La Chine a une logique d’influence directe, reposant sur une approche systémique et une véritable doctrine de puissance qui se distingue de manière très nette de l’approche françafricaine, fondée sur les relations personnelles, et des choix politiques souvent liés aux intérêts du moment. A l’alignement stratégique de tout l’appareil du Parti Communiste Chinois quant à sa politique africaine s’oppose la dispersion française, réduite à une défense incohérente de son “pré carré” francophone. Cette disparité explique l’impression de présence-absence que donne la France à certains observateurs du terrain africain.

Cette politique ne laisse face à la Chine que trois types d’acteurs occidentaux: les multinationales, qui ont d’autres objectifs que la puissance nationale; les gouvernements, qui sont dominés par une approche doctrinale américaine incapable de comprendre la guerre de l’information; et les médias occidentaux, qui ne savent pas comment critiquer la Chine, dans la mesure notamment où cette dernière ne prend même pas la peine de répondre aux critiques qui peuvent lui être adressées. Au vu de cette “surdité” tactique des Chinois, il est plus “payant” pour les médias de continuer à critiquer l’action des Occidentaux en Afrique.

Dans la mesure où ces trois ingrédients constituent le coeur de la politique sarkozyste, une véritable “rupture” est impossible. Au-delà de cette difficulté à réformer, un constat s’impose: le monde occidental se fragilise. Dès lors, deux questions fondamentales se posent à l’Occident, et singulièrement à la France: Pourquoi cette fragilisation? Et comment l’enrayer? Face à cette donne, l’Afrique doit opter pour la stratégie la plus évidente. Elle n’a pas d’autre choix que la diversification de ses relations avec le monde extérieur. C’est la seule option qui obligera l’Europe à considérer l’Afrique autrement et à comprendre que les vieilles ficelles sont en train de pourrir au soleil. Attendre avec espoir que les Africains fassent une crise de rejet de la Chine n’est pas une stratégie sérieuse, ni viable.

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Références récentes:

Les chemins de la puissance (Editions Tatamis, 2007)
La main invisible des puissances (Ellipse, 2005)


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One response

10 06 2007
La fin de la Françafrique vu d’Amérique « couper, copier, coller

[…] par ce qui suit. Pour les sceptiques, notamment les Français, je conseille de se reporter à ma conversation avec Christian Harbulot qui dit globalement la même chose, mais dans une perspective plus stratégique. Je vous livre donc […]

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