Georges Peillon: retour sur l’info

30 05 2007

Le Courrier d’Abidjan publie aujourd’hui les extraits d’une interview que m’a accordé il y a plusieurs semaines à Lyon Georges Peillon, l’ancien porte parole de la force Licorne en Côte d’Ivoire, de septembre 2003 à janvier 2004, et auteur en 2005 d’un récit publié sous le pseudonyme de Georges Neyrac: Ivoire Nue, chronique d’une Côte d’Ivoire perdue (Editions Jacob Duvernet).

Longtemps empêché par la “grande muette” de s’exprimer sur son expérience en Côte d’Ivoire, il est désormais consultant en communication de crise dans le civil et dégagé de l’obligation de réserve. Il dit donc ici librement ce qu’il pense du rôle des journalistes et de la politique de la France au cours de cette crise.

Outre le fait que ses propos sont le témoignage d’un acteur qui a joué un rôle visible à un moment donné de la crise, les déclarations de Peillon sont intéressantes en ceci qu’elles éclairent un paradoxe qui a été au coeur de la position française et explique l’échec final de sa stratégie. Pendant la période où il était porte-parole de Licorne, la France n’avait – officiellement – pas de position, mais la ligne éditoriale de ses médias d’Etat (RFI, AFP) – ainsi que de sa presse indépendante (Libération, Le Monde) – montrait déjà bien le parti-pris anti-Gbagbo et pro-rebelle des autorités françaises. Cette position officieuse deviendra évidente dès janvier 2003 à Marcoussis, et encore plus à partir de novembre 2004. A l’époque dont témoigne Peillon, la France n’assumait donc pas encore ce qui transparaissait à la lecture de sa presse. En ce sens, les médias ivoiriens étaient plus francs, puisque les journalistes d’Abidjan – quelque soit leur bord politique – se considéraient comme des combattants.

Les contradictions des médias français quant à leur couverture médiatique de la crise ivoirienne furent ainsi le reflet de l’hypocrisie du pouvoir politique français et de son louvoiement. Ce sont ces contradictions qui forment le coeur de cette interview.

Quelle était la position officielle de la France au moment où vous êtes devenu le porte-parole de Licorne en septembre 2003?
“Je me souviens très bien, et je l’ai écris dans Ivoire nue, avoir entendu de l’ambassade de France que “la position de la France, pour l’instant on ne la connaît pas parce qu’il n’y en a pas”. C’était difficile de faire de la pédagogie – en tout cas d’expliquer le rôle de Licorne – alors qu’on ne savait pas très bien où nous allions. (…) Avant le voyage d’Alliot-Marie en décembre 2003, les militaires ne savaient pas ce qu’ils avaient le droit de faire. Ca a changé après. Ce que je regrette, c’est que la capacité militaire pour régler le problème existait. Et nous, la France, n’avons pas voulu le faire pour des raisons que nous ignorons encore aujourd’hui.”

Avant votre arrivée à Abidjan, étiez-vous conscient de l’influence des médias français – et en particulier de RFI – en Côte d’Ivoire?

“Je ne savais pas en arrivant que la presse française était aussi présente, aussi omniprésente que ça en Côte d’Ivoire ou dans toute l’Afrique francophone. J’ai découvert qu’il y avait un parti pris, repris par le Monde, par Liberation, par RFI… que le pouvoir de Laurent Gbagbo n’était pas légitime, que c’était un pouvoir terrible, que le seul pouvoir qui était à reconnaître, c’était les Forces Nouvelles. Je schématise à grands traits. J’ai été très surpris de découvrir que des grands journalistes français vendaient cette lecture de la situation en Côte d’Ivoire. Et je me souviens très bien d’avoir eu une conversation avec le rédacteur en chef de RFI par téléphone où je lui dis: “Mais attendez, votre discours est complètement décalé par rapport à la situation du terrain. Même par rapport à la presse ivoirienne. Il faut arrêter de dire, de votre salle de rédaction à Paris, que Abidjan est à feu et à sang, alors qu’il ne se passe rien.” La réponse a été: “Oui, mais c’est la ligne rédactionnelle. C’est comme ça”. C’est aussi un petit peu ce qui m’a valu de me faire taper sur les doigts. Parce que dès qu’on commence à remettre en cause le pouvoir de cette presse-là, on est persona non grata. On connaît la collusion et les rapports qu’il y a entre RFI et le Quai d’Orsay: RFI c’est la Voix de la France en Afrique, donc ce que dit RFI, c’est juste – forcément juste. Mais quand on écoute RFI d’Abidjan, on se demande si on est en train de parler du même pays. Ce qui m’amène à parler de Jean Hélène: Il n’a pas été abattu sciemment parce qu’il est Jean Hélène, mais parce que c’était la Voix de la France. A l’époque, en octobre 2003 – c’est un accident très malheureux – il représente ce discours officiel français qui insupporte une fraction notable de la population ivoirienne; et en particulier de la zone sud, qui est exaspérée d’entendre dire qu’à Abidjan règnent les fameux “escadrons de la mort”. (…) Jean Hélène était incontournable à Abidjan. Il m’a expliqué le conflit ivoirien. Et lui-même, je me souviens très bien d’une discussion, m’a dit: “ils sont devenus fous à RFI”. Lui faisait des reportages d’actualité, par exemple le rétablissement de la voie ferrée vers Ouagadougou, la vie économique, etc. Mais dès que c’était politique, il savait que ses papiers étaient coupés. Sans doute que quelqu’un à RFI me dira le contraire aujourd’hui, mais peu importe. Jean Hélène disait: “Ils sont enférés dans une sorte de raisonnement implacable, et tant qu’ils n’auront pas compris ça, ce sera dramatique pour la position et pour l’image de la France en Côte d’Ivoire”. Et ce qu’il faut comprendre, c’est que tout ce qui était fait en France au détriment de la Côte d’Ivoire retombait, non pas sur le gouvernement ou la population française, mais sur les Français qui étaient sur place en Côte d’Ivoire… Les rumeurs délirantes qu’on lisait dans la presse ivoirienne – par exemple que les militaires français voulaient assassiner Gbagbo, qu’on avait installé des batteries de missiles sur l’ambassade – étaient alimentées par une position très crispée de la France et des médias français sur le règlement de la question ivoirienne. Et ça nous retombait dessus systématiquement. Et on était toujours en position de communication très reactive par rapport à ça.”

Comment expliquez-vous l’alignement des médias comme Libération et Le Monde, qui sont en principe indépendants du pouvoir politique?

“Je pense que c’est un parti pris idéologique: le président Gbagbo était considéré, heureusement à tort, comme un tyran sanguinaire… Là où ça pose un vrai problème d’éthique journalistique, c’est qu’on voit très peu les journalistes français sur le terrain… J’ai vu plus de journalistes anglo-saxons en Côte d’Ivoire que de journalistes français. Et ces journalistes réfléchissent à partir de Paris. Ils vont peut-être répondre que c’est leur métier d’analyser à distance des situations, grâce à plein de sources, etc. Mais sans tomber dans le tropisme africain, ça vaut quand même le coup de venir sur place. Ils font des passages rapides, quatre ou cinq jours, rencontrent deux ou trois personnes qui les arrangent bien sûr – du coup le discours se réconforte tout le temps comme ça. C’est cette tendance-là qui a été représentée. La presse qui aurait plutôt eu tendance à supporter le gouvernement loyaliste n’est pas venue. Je ne me souviens pas d’avoir rencontré des journalistes français qui étaient plutôt pro-gbagbo. Or c’est quand même lui le président démocratiquement élu. Ce qui est un comble quand même! C’est un paradoxe: les mêmes journalistes qui réclament de la démocratie condamnent un président élu démocratiquement. Et ça, c’est un mystère.”

Avez-vous discuté de ces contradictions avec les journalistes français?

“J’en ai parlé avec certains, mais on tourne vite en rond. C’est difficile de renier ses propres convictions. Il a fallu attendre 2005 pour voir certains papiers comme celui de Libération qui avait titré – je m’en souviens très bien: “Côte d’Ivoire: zone nord (Forces Nouvelles), une zone de non-droit”. C’est-à-dire qu’on venait de découvrir en 2005 ce qu’on savait déjà depuis 2002 et 2003. Quand les soldats français sont arrivés à Korhogo en 2003, ils sont tombés sur une autre planète. Pas d’eau, pas d’électricité, l’hôpital rempli, un mouroir avec des malades sans médicaments, sans médecins… C’était ça que les journalistes défendaient tout compte fait? Et je ne parle pas du plan politique, mais il faut le voir ça aussi. Alors on faisait remonter l’information à Paris, mais tout ça était noyé dans un maelström bien pensant, idéologiquement très rassurant. Et on en arrive à un enlisement progressif, et à l’intervention de l’ONU: six mille soldats en plus, donc on est à dix mille soldats, c’est-à-dire un contingent énorme dans un pays de quinze millions d’habitants… Quelques uns allaient jusqu’à Bouaké. Mais Bouaké, c’est la vitrine des Forces Nouvelles. Il suffit d’aller un peu plus au nord – par exemple à Bouna ou dans des villes beaucoup plus au nord, presqu’à la frontière du Burkina Faso – pour s’aperçevoir que c’était un no man’s land: des villages déserts, des infrastructures complètement détruites, le pillage organisé. Il a fallu du temps pour que les journalistes et les médias français se rendent compte que ce n’était pas aussi rose. Il y a un autre paradoxe, c’est que les leaders des Forces Nouvelles étaient logés à Abidjan, protégés par la France, participant à un gouvernement de circonstance, où ils ne venaient pas et pratiquaient la politique de la chaise vide. C’était complètement paradoxale la situation dans la nord par rapport à la situation dans le sud. Bien sûr il y avait des problèmes au sud, mais sans commune mesure avec ce que moi j’ai vu dans le nord.”

Que penser de l’attitude des journalistes ivoiriens qui expliquent dans votre livre qu’ils sont engagés dans un “journalisme de combat”?

“C’est une question très intéressante. Je trouve légitime qu’il y ait une presse partisane. Ce n’est pas à nous – grand pays démocratique dans lequel on a utilisé la presse comme un instrument de lutte, en particulier pendant la seconde guerre mondiale – à critiquer la presse partisane ivoirienne. Peut-être que les moyens, le discours et la rhétorique utilisés sont assez différents – les coups bas dans la presse ivoirienne, c’est quelque chose! Mais on peut difficilement leur tenir rigueur de vouloir défendre des positions et des idées. Est-ce que les journalistes français avaient des leçons de morale à donner à ces journalistes-là? Je rappelle quand même que lorsque j’étais à Abidjan, il y avait à l’époque douze quotidiens: quatre de l’opposition, quatre proches du gouvernement, et quatre autres dans lesquelles on se posait de bonnes questions, pratiquant un vrai journalisme de réflection, et qui essayaient de diffuser une information assez équilibrée. Mais c’est légitime dans un pays en guerre. J’ai toujours connu des quotidiens qui sont “contre” et d’autre qui sont “pour”. Mais au nom de quoi des journalistes parisiens diraient ce que les Ivoiriens ont le droit d’écrire? C’est pour ça que ces journalistes partisans, quelque soit leur bord politique, estimaient qu’ils faisaient du journalisme de combat. Et je trouve que c’est quand même assez salutaire, parce que ça prouve qu’il y avait une liberté d’expression et un débat. Le Patriote était très RDR et disait ce qu’il avait envie de dire. Et à l’opposé, le National disait aussi ce qu’il avait envie de dire. Même si les quotidiens étaient tirés à 3000 ou 5000 exemplaires et étaient diffusés essentiellement sur Abidjan, il y avait un espace d’expression. Il y avait une forme de démocratie dans la presse. Donc au nom de quoi donnerions-nous des leçons de morale et de démocratie? J’aimerais bien qu’il y ait autant de conviction dans la presse nationale en France, notamment en période d’élections, et qu’il y ait des journaux partisans. Mais on n’ose pas. On a peur de perdre des lecteurs si on est trop engagé. Les grands quotidiens naviguent dans une espèce de discours assez ouaté. Les journalistes hésitent toujours entre la prise de position et l’information générale. Du coup les Français se détournent de ces quotidiens et lisent la presse gratuite. Ou ils vont se renseigner ailleurs, sur internet, dans les magazines, etc.”

Ancien officier de presse de l’armée française, Georges Peillon a été plusieurs fois en situation de crise (Bosnie, Afghanistan, Kosovo, Côte d’Ivoire) en tant que porte parole et chargé des relations avec les médias. Depuis 2006, il est consultant formateur en risque médiatique et communication de crise, intervenant à l’EM Lyon, ISCPA-Institut des médias, Ecole Supérieure de Management par alternance, Sup de Pub Paris, IUT Hygiène Sécurité Environnement Lyon 2, INSA Lyon.

Dernier livre paru: Les guerres justes (2006)


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