Conversations avec Michel Galy

3 06 2007

Michel Galy est un meilleur spécialiste français des conflits. Il a commencé sa carrière comme anthropologue, notamment en Côte d’Ivoire où il a vécu pendant une dizaine d’années et qu’il continue de visiter régulièrement. Son terrain de prédilection est l’Afrique de l’ouest, dont il a couvert les tribulations et les guerres de ces dix dernières années. A l’heure où s’ouvre le procès de Charles Taylor à La Haye, il m’a semblé opportun de resumer brièvement son parcours intellectuel au cours la crise ivoirienne. Au départ, je me suis appuyé principalement sur ses articles, notamment ceux qu’il a publié depuis septembre 2002. Cependant, comme mes lecteurs le savent désormais, je ne me contente pas des publications diverses et variées de mes témoins – livres, articles parus dans la presse écrite ou sur internet. Michel Galy n’échappe pas à la règle. En fait, il a été le premier chercheur que j’ai tenu à interviewer face à face lorsque j’ai commencé la préparation du tournage de mon documentaire en cours de réalisation (Couper, copier, coller: les médias et la crise ivoirienne). Ce qui suit est donc un résumé – rapide en regard de la production dense de Michel – de nos entretiens par mail commencés en janvier de cette année et de deux conversations qui se sont tenues au mois de mars à Paris, d’abord près du luxembourg puis dans le quartiers des Gobelins.

La lecture que Michel Galy fait de la crise ivoirienne s’inscrit dans une réflexion d’ensemble qui porte sur ce qu’il a appelé la “guerre nomade“: il considère en effet que les conflits qui ont déchiré la Sierra Léone, le Libéria, la Côte d’Ivoire et les violences sporadiques qui secouent régulièrement la Guinée (Konakry) possèdent beaucoup de traits communs. Il se fonde en particulier sur deux caractéristiques qu’on retrouve dans ces différentes guerres: les groupes armés irréguliers formés majoritairement de jeunes (enfants, adolescents, jeunes adultes), regroupés sur des bases ethniques, mais dont les attaches tribales se trouvent de part et d’autres des frontières nationales établies par les puissances coloniales. Séparés mais manipulés par des chefs de guerre dont les objectifs sont plus d’ordre économique (l’enrichissement) et non politique (par exemple l’amélioration des conditions de vie de leurs semblables), les populations sont prises dans un cycle de violence qui obéit aux mêmes logiques. Ces chefs de guerre lient des alliances avec des parrains régionaux gouvernant des Etats souvent pauvres, des multinationales étrangères (majoritairement occidentales, mais également asiatiques) et des Etats qui peuvent être membres du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Ses analyses ont pris un relief particulier pendant la crise ivoirienne dans la mesure où le rôle de la France s’y est revélé déterminant, mais aussi parce que Michel a publié des articles en prise avec l’actualité. Ces analyses étaient connus d’un nombre très restreint de spécialistes, mais les idées qui les animent ont été reformulées dans des quotidiens nationaux, notamment après novembre 2004.

Parmi ces articles qui ont été publiés dans la presse française (notamment au Monde) et qui ont assuré sa notoriété, les plus lus et commentés ont été “Qui gouverne la Côte d’Ivoire ?” (décembre 2005) et “Que faisons-nous en Côte d’Ivoire ?” (2006). Le premier article traite de la question de la tutelle franco-onusienne et le second interroge le “bricolage” à laquelle s’est livrée la “communauté internationale” – notamment avec la création du GTI – pour légitimer sa présence et de l’action de la France dans la crise ivoirienne. Compte tenu des positions iconoclastes qui furent les siennes, et du fait que cela lui a valu quelques invitations à des émissions assez écoutées à la radio (sur France Culture) et des débats très suivis sur des chaînes de télévision comme France 5 (notamment, l’émission de critique des médias Arrêt sur Images), il attira l’attention des pro comme des anti-Gbagbo. Dans la mesure où ses déclarations publiques prenaient visiblement le contre-pied de la position des politiques comme de l’ensemble des journalistes français sur la crise, il a reçu des menaces – non sur sa vie, mais sur sa carrière. J’ai en effet omis de préciser que Michel Galy était alors enseignant dans la célèbre école française d’officiers militaires Saint-Cyr Coëtquidan. On lui a fait comprendre qu’il pourrait très bien perdre son poste de professeur en relations internationales. Sa réaction est à la fois à la mesure du personnage et de sa connaissance fine du fonctionnement des pouvoirs politico-médiatiques. Il a répondu à son interlocuteur d’un jour que “certains journalistes seraient certainement très heureux de partager cette informations avec leurs lecteurs ou leurs spectateurs”.

Lorsque je lui demandé quels étaient selon lui les erreurs principales de la France au cours de cette longue crise, il en a énumé quatre. Pour lui, la première erreur est de nature stratégique: le refus par l’Etat français d’appliquer les accords de défense. La seconde erreur est sociologique: l’isolement des soldats français à l’intérieur du 43ème BIMA, ainsi que l’enfermement généralisé des responsables politiques et militaires dans des certitudes (dépassées et sans lien avec la réalité sociale du pays) les ont rendu incapables de saisir les évolutions de la société ivoirienne, et en particulier l’émergence des jeunes sur la scène politico-militaire – tant au sein des Forces Nouvelles que des Jeune Patriotes. Cette erreur sociologique entraine la troisième erreur: l’erreur militaire. En effet, la méconnaissance des Jeunes Patriotes et l’incompréhension du mouvement de resistance patriotique qu’ils portent a conduit les soldats français dans des situations qui les ont dépassé. Les tentations putschistes de certains officiers et la paniques des soldats chargés de boucler le quartier de l’Hotel Ivoire ont abouti aux massacres que l’ont sait désormais. La dernière erreur est d’ordre médiatique: le soutien aveugle de la majorité des journalistes et des salles de rédaction à la position de leur pays ont provoqué un retournement immédiat de l’opinion nationale et internationale sitôt connues les images de Canal Plus. Le crime de guerre s’est doublé d’un mensonge d’Etat relayé par les journalistes, chargés en principe de dire ce qui est et non pas de servir de chambre d’écho à la propagande gouvernementale d’Alliot-Marie et de ses spin doctors.

En guise de conclusion, je lui ai demandé d’expliquer les réactions des militaires et des politiques qu’il a pu approcher face à ses analyses, et de dire dans quelle mesure les uns et les autres ont évolué. Sa réponse a été très éclairante: face à cette défaite, beaucoup de militaires qu’il fréquente ont cherché à comprendre et se sont laissés convaincre. Leur pragtisme fait qu’ils sont prêts à revoir leur cadre de pensée traditionnelle sur l’Afrique – notamment la lecture ethniciste du conflit – alors que les politiques sont restés en règle générale bornés et en retard sur le réel. Ces conversations ont donc permis de dégager une analyse globale qui est cohérente avec les autres témoignages que j’ai déjà publié ici. Le dernier article de Michel Galy – Politologie d’une rébellion: Une « gouvernance par la violence » au Nord de la Côte d’Ivoire ?– est éclairant sur sa méthode: il est le seul à analyser la manière dont les Rebelles ont en quelque sorte “gouverné” la portion du territoire sous leur contrôle: cette fameuse zone Nord qu’ils disaient vouloir libérer et développer, mais qui est désormais plus mal lôtie qu’elle ne l’était avant septembre 2002. Et qui est désormais à… reconstruire.

“Il n’est point de mal pire que l’anarchie : elle ruine les villes, elle rend les demeures désertes, elle pousse, dans le combat, les troupes à la fuite ; tandis que l’obéissance fait le salut de tous ceux qui sont disciplinés.” SOPHOCLE - Antigone (442 avt JC) – épisode III

PS: “Il n’est point de mal pire que l’anarchie : elle ruine les villes, elle rend les demeures désertes, elle pousse, dans le combat, les troupes à la fuite; tandis que l’obéissance fait le salut de tous ceux qui sont disciplinés.” SOPHOCLE – Antigone (442 avt JC) – épisode III


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