Fluctuat nec mergitur

6 06 2007

Je viens de lire un courrier de ThéO qui m’exhorte, en langage abidjanais, à tenir mes promesses. Pour le dire avec ses mots, ça donne ça: Tjrs pas le moindre récit de ta “folle journée” sur ton blog. Voooo-lèèèèèèèèèèèèèrrrrrrr! Rem – bour – ssssseeeeeeeeeeeezzzzz !. J’ai dû enlever des “s” et des “z” pour rendre le mot digeste. Je rappelle juste – sans vouloir faire honte à sa famille – que ce monsieur est rédacteur en chef de l’un des quotidiens les plus lus d’Abidjan. On voit à quel point il est tombé bas depuis qu’il était correspondant Afrique au journal Le Monde🙂

Mais passons, et allons droit à l’essentiel.

Je vais donc maintenant, comme promis, vous raconter ma journée d’hier, du moins la partie bruxelloise, parce que la journée a commencé à Oslo (où j’ai passé la matinée en famille); s’est poursuivie l’après-midi à Bruxelles (où j’ai assisté à la décidace du livre de la première dame); et s’est terminée à Paris (où je dois interviewer de nouveaux témoins pour le livre et le documentaire). Donc exit Oslo, exit Paris, et retour à Bruxelles. Le style télégraphique sera de rigueur.

– 15h00: Atterrissage à Zaventem. Après avoir récupéré mon trépied, je fonce aux ascenseurs. Direction niveau -1. Bruxelles possède en effet un avantage unique sur la majorité des capitales du monde entier: la connexion la moins chère entre l’aéroport et le centre ville (moins de 3 euros en train). Qui dit mieux? Qui est fou?

– 16h30: Après avoir changé mes devises norvégiennes et acheté des cassettes mini-dv à la Fnac de Botanique, j’arrive à l’hotel Marriott, près du métro Beurs (Bourse). Le comité d’organisation met la main aux derniers détails (accrochage des affiches dans le hall du niveau M, visite de la salle de dédicace et de la petite salle d’audience). Poignées de mains, présentations aux uns et aux autres. La délégation de la Première dame est visiblement en retard sur le programme prévu. Il paraît qu’elle comporte une quarantaine de personnes.

– vers 18h: Je sens une certaine fébrilité du côté de l’escalier qui conduit au Rez-de-chaussée. Mon flair me dit que c’est maintenant. Tout va alors très vite. Au moment où j’arrive dans la rue, le cortège de la Première dame se gare à peine. La petite foule massée à l’entrée grandit. Les gardes du corps sortent en premier et font leur numéro. Ils sont suivis par quelques officiels, puis Simone Gbagbo s’extrait du véhicule. Après une petite cohue, une haie d’honneur s’improvise. Je suis aux premières loges et n’en manque pas une miette: ma caméra tourne. Dans l’escalier, une ivoirienne trébuche. La première dame s’enquiert de son état. Je fonce devant l’entrée de la petite salle pour assister à l’audience que la Première dame accorde aux associations et organisations ivoiriennes du Benelux.

Chaque représentant dit son nom et présente son organisation: Cojep, Cogid, Ivoiriennes de Belgique, etc. Les plus téméraires mentionnent leur profession, ou précisent qu’ils sont étudiants dans telle ou telle discipline. Malgré la chaleur qui règne dans la salle non-climatisée, la Première reste souriante, assise au milieu des siens, à l’écoute de chacun.

Mamadou Dembélé prend la parole au nom du Cojep. Il s’adresse à la Première dame en l’appelant “maman”. Bientôt, on demande à la presse de quitter la salle pour laisser les organisations et la Première dame se dire des “vérités”. D’après les informations que je réussis à glaner, cette réunion a été négociée âprement. En gros, il y a d’un côté l’équipe présidentielle (la délégation venue d’Abidjan), qui ne voulait pas entendre parler d’une telle audience; de l’autre, il y a les représentants des organisations de la diaspora qui, sous prétexte de parler des problèmes de leurs membres, cherchent – à ce qu’il me semble – à se placer à titre individuel. Comment leur en vouloir? L’occasion est trop belle. En fin de compte, la poire a été coupée non en deux, mais au moins en quatre: chaque organisation a droit à seulement cinq minutes pour exposer sa “situation”. Lorsqu’on nous demande de quitter la salle, je ne suis donc que trop content d’aller voir ailleurs s’ils y sont.

– 5′ plus tard: Je me rends dans la grande salle où je retrouve Liliana Lombardo, tout fraîchement nommée Conseillère technique auprès de la Présidence de la République et habillée pour la circonstance d’un superbe tailleur rose. Je la félicite donc à nouveau et elle me présente Dominique Christophe Giovannetti – l’homme en charge du site web de la Première dame et de la Présidence. Un garçon sympathique qui me fait penser à Dominique Besnehard, mais encore plus en rondeur et avec les cheveux beaucoup plus blancs. Il me complimente sur mes lunettes. Je lui propose de lui montrer la boutique du créateur qui se trouve – le hasard faisant bien les choses – à deux pas de là, rue Antoine Dansaert. J’ai en effet acquis cette monture à l’époque où j’habitais la capitale belge.

– 2′ plus tard: je discute avec l’éditeur de Paroles d’honneur, Dominique Stagliano. Il m’informe que le livre en est à 12,000 exemplaires vendus et devrait passer très vite la barre des 25,000. Je lui demande si c’est un bon chiffre. Il répond que oui: étant donné que le métier de l’édition et de la librairie traverse actuellement une crise (à quand un “dialogue direct” entre éditeurs et libraires?), des ventes de 3000 à 6000 exemplaires sont déjà considérés comme de bons chiffres. Alors 25,000 … C’est dire si c’est un succès! Facilité, certes, par les achats politiquement motivées de certes administrations nationales – à ce qu’on dit ici et là – mais succès indéniable. Le sourire de l’éditeur le montre amplement. Ses yeux rieurs de commerçant méditérannéen ont le reflet des euros, le regard perdu sur l’horizon d’une plage gorgée de soleil ou d’une piscine design dans une propriété provençale: il est heureux et cela se voit.

– 10′ plus tard: je vais discuter avec Martin Koyé, qui a dressé un stand dans l’entrée de la salle et m’explique la logistique mise en place pour assurer une dédicace réussie. Je le filme. Il est le seul à être habillé en chemise à la mode d’Abidjan. Pas de costard, pas de cravate. Lorsque je reviens, la salle commence à se remplir visiblement. Au moment où Simone Gbagbo fait son entrée, le lieu est archicomble. Je fonce dans les premiers rangs où j’ai dressé mon camp de base – je veux dire mon matériel. Peu après, la cérémonie commence.

Le Maître de cérémonie fait rire toute la salle à ses dépends à plusieurs reprises, notamment lorsqu’il trébuche une première fois sur le titre du livre, qu’il appelle “Paroles d’homme”! Les sifflets volent, les rires gras se font concurrence. Nous voici revenus au pays. Plus tard, il est contesté lorsqu’il fait référence à une diplomate en parlant de “Madame l’ambassadrice”. Il se résoudra par la suite à l’appeler “Madame l’ambassadeur”, comme tout un chacun.

Plusieurs discours sans intérêt se succèdent jusqu’à ceux de Moise Essoh – l’upéciste camérounais de Radio Campus – puis de Tayoro Gbato, directeur de Cabinet de la Première Dame. L’allocution de Simone dure un quart d’heure. Elle réussit tout à la fois à être simple, drôle et à offrir un vrai moment d’émotion quand elle parle de l’écriture comme thérapeutique et de la nécessité de vider tout le négatif laissée par la crise pour pouvoir à nouveau établir des relations bonnes – voire “excellentes” selon son expression – avec la France. On entendrait une mouche volée, mais ce sont les téléphones portables qui se déchaînent. Ah, ces Ivoiriens!

Ce qui m’impressionne le plus – je l’ai écris dans un message précédent – c’est la manière dont elle remet en perspective le rôle de la presse et des médias dans cette longue crise qui touche à sa fin. A ce moment précis, je ne peux pas m’empêcher de penser à certains passages du livre dont qu’elle est venue dédicacer : “La théorie du complot n’est pas ma tasse de thé mais force est de constater que notre pays, depuis des années, est la cible d’une manipulation qui a pour fin une déstabilisation systématique.” (Paroles d’honneur, p.298)

Cependant, elle ne va pas jusqu’à la conclusion du chapître qui évoque cette question. Elle n’aborde donc pas la question des solutions qu’elle propose dans le livre pour empêcher que d’autres pays soient victimes de l’asymétrie des moyens d’information entre pays riches et pays moins développés. Elle évite donc de dire que “les nations doivent dégager des règles mondiales de préservation des Etats et des peuples contre les nuisances et les manipulations des médias internationaux.” (p.306) La fête étant trop belle, sans doute est-il préférable de laisser les questions qui fâchent de côté pour ce soir. Et il faut dire que la Dame a plutôt été bien traitée ces derniers temps par les médias. Plus tôt dans la journée, elle a réussi son duplex avec France 24, et rencontré les journalistes les plus en vue au cours de son bref séjour bruxellois. Colette Braeckman du quotidien Le Soir a particulièrement frappé mes sources par sa connaissance de la réalité ivoirienne.

La première dame n’oublie donc pas de faire applaudir celle qui est à l’origine de tout ce succès et de son retour en grâce après des années d’ostracisme médiatiquement orchestré: Liliana Lombardo. Je décide qu’il est plus que temps que les lecteurs du blog sache qui elle est. Vous voilà donc prévenus : dans les jours qui viennent, je vous livrerai un portrait de la nouvelle conseillère – le dernier marabout blanc des Gbagbo.

Je quitte la salle juste avant la séquence de dédicace à proprement parler et fonce vers la gare du midi pour attraper l’un des derniers Thalys pour Paris.


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One response

13 06 2007
Fluctuat nec France 24 « couper, copier, coller

[…] officiel de la chaîne le 6 décembre 2006. Pour les fidèles de ce blog, qui ont pu lire mon compte-rendu de cette longue journée, je précise que c’est Liliana Lombardo qui a décroché cet entretien dont […]

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