Le “copier coller” de Simone Gbagbo et… Guy Debord

6 06 2007

J’avais été frappé, à la lecture du livre de Simone Gbagbo, par ses analyses sur les médias; au point de penser que c’était là non seulement la partie la plus originale – à mes yeux, mais également la plus intéressante et pour ainsi dire le coeur – du livre. Et l’écouter cet après-midi lors de sa brève intervention au Marriott de Bruxelles, n’a fait que renforcer mon hypothèse de départ.

Alors, pour ceux qui n’auraient pas lu le livre, ou qui ne peuvent assister à sa prochaine conférence à Genève, voici une sélection – un “couper coller” – des passages du livre méritant une attention particulière:

“Le Belge, Benoît Scheuer, fera un film sur le faux charnier de Yopougon: Côte d’Ivoire poudrière identitaire. Ce film a été tourné en Côte d’Ivoire entre octobre 2000 et avril 2001. Il a pour objectif de retracer l’origine, la dynamique et les dramatiques conséquences du concept d’ivoirité. Scheuer déclarera urbi et orbi que son film a été réalisé pour empêcher un génocide en Côte d’Ivoire. (…) Des images d’Hitler et du Rwanda et des interviews obtenues en prétendant qu’ils vont servir à un travail scientifique de sociologie sont coupées et montées de façon à mettre en cause Laurent Gbagbo. Le film va être envoyé sous cape aux opposants à Abidjan, mais le Président l’apprend et demande, au contraire, de le rendre public, afin de pouvoir en discuter librement. La télévision ivoirienne organise alors un long débat autour de ce film. Les personnes interviewées dans le film sont invitées sur le plateau. Elles voyaient ce document pour la première fois. Choquées, elles crient au scandale, car le cinéaste, manipulant leurs propos, a coup les réponses pour recréer de faux discours, falsifiant leurs idées (…). Le film avait bizarrement été projeté à Bruxelles suivi d’une grande conférence de presse, comme par hasard, le jour d’une importante réunion communautaire, où il était question de l’Afrique et du cacao de Côte d’Ivoire en particulier. Qui voulait nuire n’aurait pas fait mieux! (…) Dans la guerre qui est pratiquée contre la Côte d’Ivoire, la communication est une des armes massivement utilisées. Elle est exploitée avec virtuosité. Sur ce terrain-là, la crédibilité affichée compte plus que la vérité des faits. (…) A l’heure de la “guerre contre le terrorisme”, les conflits se gagnent de plus en plus, auprès de l’opinion, avec de fausses évidences et des montages abjectes. (…) On crée des ONG à des fins politiciennes uniquement et des médias peu scrupuleux – je pèse mes mots – se couvrent courageusement du manteau altruiste de ces ONG pour véhiculer des mensonges criminels. (…) Un des principes fondamentaux de Goebbels, journaliste de formation, ministre de la Propagande et de l’Information de Hitler, était qu’il suffisait de répéter un argument, vrai ou faux, pour que les gens y croient et que cette affirmation devienne la nouvelle vérité. C’est ce qu’a fait Benoît Scheuer. C’est ce qu’a fait l’ONG “Prévention génocide”, créée tout exprès, pour cette cause (…). Les médias français vont s’en donner à coeur joie! Ils vont se déchaîner à outrance. Notons au passage que les principaux organes médiatiques en France sont également la propriété de groupes industriels (Bouygues, Lagardère, Dassault…) dont certains d’entre eux fabriquent et vendent de l’armement et dépendent tous, en partie, des commandes de l’Etat français. Difficile de les imaginer indépendants!” (Paroles d’honneur, pp.287-295)

Je n’imaginais pas avant d’ouvrir le livre – je l’ai lu il y a un moment à Abidjan – que j’aurais à en citer un jour des passages. Mais c’est ainsi: je suis obligé de constater que sur ce point, elle est une des rares à avoir compris l’importance stratégique de la guerre de l’information et à en avoir tiré des conséquences tactiques pendant la crise.

La guerre de communication est assurément une guerre terrible. En sous-estimer les conséquences peut conduire à des échecs irrémédiables. Avec la crise ivoirienne nous avons reçu cette leçon cinq sur cinq. C’est une des raisons qui m’ont amenée, lors des débats sur les projets de lois imposées par les accords de Marcoussis, à veiller à ce que le peuple ivoirien tout entier soit minutieusement informé de tous les détails des débats, sur chaque point. Nous avons exigé et obtenu que soient retransmises en direct nos séances parlementaires. Pendant trois ans, le peuple a ainsi pu voir et entendre ses représentants à l’Assemblée nationale se faire une opinion par lui-même. Pendant ces trois années, les populations ont pu s’associer au débat et donner leur point de vue, soit en interpellant leur député dans sa circonscription, soit en écrivant des articles dans la presse, ou encore en animant des conférences et débats dans les agoras et parlements de quartiers. Dans les foyers, dans les villages, dans les villes, la retransmission de la session était attendue chaque jour. Les Ivoiriens, directement informés, ont pu ainsi échapper aux tentatives de manipulation des médias. Résultat, l’Etat français furieux décida de la dissolution de l’Assemblée nationale par le truchement du GTI (Groupe de Travail International) chargé du suivi de l’application des résolutions de l’ONU sur la crise ivoirienne.” (p.295)

On voit ainsi que par deux fois, le couple présidentiel décide de rendre accessible au plus grand nombre ce qui circule sous le manteau (le film de Scheuer) ou ce que la “communauté internationale” aimerait bien cacher (la réalité des débats à l’Assemblée nationale). Ce réflexe fut salutaire pour le régime, puisqu’il permit de mettre en place un véritable système de contre-information destiné à parer la couverture de la crise par les médias internationaux, et en particulier français.

Ce système, on le voit, part du bas de la pyramide sociale et se poursuit jusqu’au sommet de l’Etat: les populations les plus démunies économiquement et en majorité analphabètes sont informées par les orateurs des agoras et parlements de quartiers, qui parlent dans un langage compréhensibles pour tous. Ces orateurs ont trois sources principales d’information: leur première source est la presse ivoirienne, qu’ils lisent abondamment le matin afin d’en faire une revue de presse qu’ils commenteront publiquement; la seconde source est politique: beacoup d’orateurs se prévalent d’information obtenues, via des canaux parallèles, par des personnes travaillant à la Présidence ou au fait des derniers développement de la situation; leur dernière source est tout le spectre des médias occidentaux, écrits ou audiovisuels, à la télévision ou sur internet. C’est à partir de tous ces éléments qu’ils construisent une représentation souvent drôle et politiquement très efficace qui devient la doxa populaire, patriotique.

Cette même doxa est véhiculée, mais de manière plus diffuse et guindée, à la radio et à la télévision. L’importance de la RTI – démontrée amplement par les tentatives répétées de contrôle dont elle a fait l’objet par l’une ou l’autre partie au cours de la crise – illustre le rôle de l’audiovisuel dans une société encore largement de culture orale.

Les personnes instruites assistent également à ces parlements, surtout si elles sont désargentées et veulent dépasser la simple titrologie (la lecture de la une des journaux, affichés sur de grands paneaux par les vendeurs disposant d’une boutique). Ceux qui ont un peu plus de moyens peuvent s’offrir les extraits les plus juteux de ces mêmes journaux. C’est ce qui est arrivé à mes chroniques du lundi, publiés chaque dans Le Courrier d’Abidjan et piratés comme il se doit: des lecteurs attentifs aux scoops et âpres au gain découpent les articles les plus “chauds” du jour, les photocopient et les vendent à l’unité – sans mention du nom de l’auteur ni du journal qui l’a publié. L’article est vendu 150 Francs CFA, alors que le quotidien dans son entier coûte 200 CFA le numéro!

Les plus fortunés achètent les journaux et / ou surfent sur internet: la plupart des articles les plus importants étant disponibles sur le web, notamment sur des sites communautaires comme abidjan.net ou rezoivoire.net, les Ivoiriens qui n’ont pas d’accès au web peuvent en prendre connaissance dans les cybercafés. La connexion revient, dans un quartier populaire, à 250 CFA l’heure. Mais au-delà de la population restée au pays, l’internet a surtout permis aux Ivoiriens de l’étranger et à d’autres nationaux de pouvoir s’informer et de développer une lecture de la crise alternative de celle des médias internationaux. De ce fait, on peut dire que la crise ivoirienne a favorisé l’émergence et la prise de conscience d’une cyberdiaspora qui se nourrit notamment des portails communautaires, des forums, ainsi que des blogs comme ceux de Théo, de Delugio ou du mien.

Tout ceci tend à illustrer la morale de l’un des nombreux proverbes africains qui émaillent le livre de Simone Gbagbo: “On est plus le fils de son époque que le fils de son père.” (p.51) Or si ce proverbe est africain, je serais curieux de savoir de quel pays il provient et à quel peuple il est identifié. En effet, la première fois que j’ai lu une phrase exprimant la même idée, c’était chez Guy Debord, au début des années 90: il écrit dans les Commentaires sur la société du spectacle que les hommes ressemblent plus à leur temps qu’à leur père... (§ VII).

Se pourrait-il que le théoricien français se soit inspiré d’un proberbe africain, ou est-ce l’inverse qui est vrai? A moins qu’il n’y ait là qu’un hasard fortuit… Ce qui serait encore plus extraordinaire.


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