Hard discount politico-médiatique

8 06 2007

Ecraser une larme sur les malheurs de l’Afrique pour se donner bonne conscience, et surtout bonne image, est devenu un jeu bien connu sur la scène médiatique internationale. Nous nous y sommes tant habitués que cela ne semble plus nous émouvoir. Mais au cours de ces dernières années – disons depuis le début du Millénaire -, le jeu s’est grandement sophistiqué. Depuis 2005, ce sont dorénavant les chefs d’Etats des pays les plus puissants de la Planète qui se sont mis à jouer à cette comédie, avec une maestria qui fait passer les acteurs, les top models et autres popstars en mal de publicité pour de bien petits joueurs. C’est ainsi que les pays du G8 ont pris l’habitude de convier quelques “chefs d’Etats” africains, donc forcément amis, pour leur servir de faire-valoir. C’est ainsi que malgré l’échec patent d’initiatives aussi idiotes que le Nepad, un prestidigitateur comme Wade continue à remuer la queue devant les Maîtres du Monde en échange de son susucre médiatique: un mot gentil d’un quelconque leader mondial. Pauvres Sénégalais: Senghor a fini sa vie à l’Academie Sénégalaise Française; Diouf est bien parti pour faire de même à la Francophonie; quant à Wade, son sécrétariat perpétuel est ouvert auprès des maîtres du G8, comme meilleur alibi de la bonne conscience libérale internationale. Que l’on fasse ses courses chez Sopi ou chez Shopi, c’est toujours la même course à la bonne affaire – le hard discount politico-médiatique. L’image que cela donne de l’Afrique et des Africains? Tous ces messieurs s’en foutent. Ce qui compte, c’est la leur.

En voyant les images de Wade servant ainsi la soupe au Nain du G8 – celui qui se montre constamment en spectacle, mais ne souhaite pas qu’on parle de son physique -, j’ai pensé à une interview publiée récemment par le quotidien sénégalais Walf Fadjri: un entretien avec Albert Bourgi, professeur en relations internationales à l’Université de Reims et ami personnel du président Gbabgo depuis le début des années 70. Et si je vous parle de cette interview, c’est parce qu’il y est bien plus question de la Côte d’Ivoire que du Sénégal. C’est dire quel est le sujet dont les intellectuels sénégalais débattent en ce moment. Voici donc un “copier coller” des propos du professeur, tels que recueillis et retranscrits par Moustapha BARRY, le correspondant permanent de Walf Fadjri à Paris: il y est question des changements que la crise ivoirienne entraîne dans les rapports entre la France et l’Afrique, notamment quant au devenir des bases militaires lèguées par la période coloniale.

La crise ivoirienne a incontestablement modifié l’esprit des relations entre la France et l’Afrique. Il y a un avant et un après Côte d’Ivoire. Ce qui s’est passé dans ce pays aura, sans doute, une incidence aussi bien du côté africain que français. Du côté africain, les opinions africaines se sont révélées être de plus en plus en rupture avec les positions défendues par leurs propres dirigeants. Du côté français, ce qui s’est passé au cours de ces cinq dernières années doit interpeller les dirigeants pour savoir ce qui s’est véritablement passé en Côte d’Ivoire. Il est évident que l’évolution actuelle de la situation en Côte d’Ivoire a montré que la présence militaire française n’a pas été à la hauteur de la qualité des rapports entre la France et l’Afrique. Il y a eu des égarements plutôt pervers, qui conduisent à dire que la France n’a plus la place et le rôle qu’elle pouvait escompter et qu’il lui faut, de toute urgence, s’adapter aux nouvelles réalités du continent et à la volonté des populations africaines de s’affranchir définitivement de la tutelle de l’ancienne puissance coloniale. (…) Il appartient aux pouvoirs africains de se donner les moyens d’avoir, eux aussi, des relations normales, institutionnelles, d’Etat à Etat, y compris avec l’ancienne puissance coloniale. Sans doute que Chirac n’a pas fait de cadeau à la Côte d’Ivoire et, jusqu’à la fin de son mandat, il a tenté sans résultat et contre la volonté de la majorité des Ivoiriens d’imposer sa vision politique et d’écarter Laurent Gbagbo. (…) En matière de présence des bases militaires françaises en Afrique, le ministre de la Défense n’a pas son mot à dire. Cela relève, cette fois-ci, directement du président de la République. Il me semble avoir entendu Nicolas Sarkozy dire que concernant le maintien des bases militaires, il n’a pas d’idée préconçue. L’évolution normale des choses devrait tendre vers la suppression de ces bases françaises. Le maintien de ces bases est le résidu des anciens rapports coloniaux. Cela n’a plus de sens politique. Ce n’est même pas militairement utile. Tout le monde sait que si la France veut intervenir dans tel ou tel pays pour protéger ou évacuer ses ressortissants, elle en a les moyens avec une force d’intervention rapide qui peut se déployer à tout moment et en quelques heures, à partir du territoire français. A mon sens, le maintien des bases françaises a une connotation exclusivement politique. Elle est le signe de la rémanence des rapports entre la France et l’Afrique. C’est le signe le plus significatif de cette espèce d’obsession néocoloniale à vouloir se donner les moyens, en l’espèce, de pouvoir peser, si besoin en est, sur le cours des événements. (…) La présence de ces bases peut entraîner des sentiments d’hostilité à l’égard de la France. Cette présence militaire a une trop grande visibilité politique dans certains pays africains. Celle-ci peut être nocive pour l’image de la France et préjudiciable à la préservation des intérêts des entreprises françaises en Afrique. La suppression des bases militaires ne changera donc rien. La présence des bases françaises n’est certainement pas une des conditions de la préservation de l’influence française en Afrique. Au contraire, la présence de ces bases est de plus en plus ressentie par l’opinion publique africaine comme une atteinte à la souveraineté des pays du continent. L’accroissement des intérêts économiques américains et chinois en Afrique observé au cours des dernières années n’a strictement rien à voir avec une quelconque présence militaire. (…) Le jour où la France décidera de partir à la demande des Etats africains, les choses seront certes simplifiées, mais on peut également imaginer que la France en prenne l’initiative dans le cadre d’une politique mieux adaptée à la nouvelle donne en Afrique. (…) Bon gré mal gré, la présence des bases françaises est toujours associée à des interventions militaires qui ne sont rien d’autre que des opérations de maintien de l’ordre ! Qu’est-ce qui empêcherait les dirigeants français qui seraient, eux aussi, enclins à repenser leurs rapports avec l’Afrique, de se poser la question de savoir s’il ne serait pas opportun politiquement de retirer cette présence permanente ? (…) C’est vrai que l’armée française, à elle seule, constitue un groupe de pression très important. Une partie de l’armée ne veut pas envisager de retrait le plus souvent au nom d’intérêts matériels purement et simplement corporatistes. Il est bon de faire un séjour de quatre mois et de vivre de manière plus agréable que d’être dans les casernes en France, qui plus est, avec des avantages matériels et financiers à la clé, une plus grande garantie d’avancement. Mais ces intérêts catégoriels ne doivent pas avoir leur place dans la définition d’une politique prenant en compte l’intérêt national. C’est vrai qu’il y a aussi des dirigeants africains qui pensent être à l’abri de quoi que ce soit en ayant une présence militaire française sur place. Mais les évènements de Côte d’Ivoire ont montré qu’il peut y avoir une présence militaire permanente sans pour autant que le soutien au régime en place ne soit garanti, bien au contraire. D’autant plus que les dirigeants français disent que les accords de défense ne peuvent pas recevoir d’application automatique.

De fait, c’est une excellente introduction au compte rendu d’une conversation que m’a accordé Albert Bourgi il y a deux semaines, et que je publierai lundi prochain, sur ce blog et dans les colonnes du Courrier d’Abidjan.

PS1: J’ai oublié de dire que l’article de Walf Fadjri porte sur la “période de recomposition politique” qui s’ouvre actuellement au Sénégal. C’est difficile à déviner à la lecture des passages que j’ai sélectionné!

PS2: Notre ami Delugio confirme dans ses derniers commentaires tout le bien que l’on pense de lui: pour lui comme pour votre serviteur, les tenants d’une certaine Afrique – celle dont nous ne voulons plus – sont complètement obsédés par la Côte d’Ivoire. Si bien qu’on peut dire que le nouveau régime français commence comme celui qui l’a précédé: dépassé par la maîtrise politique des signataires de l’accord de Ouagadougou. En devenant une idée fixe pour la France et une obsession françafricaine, la Côte d’Ivoire prouve qu’elle a belle et bien remporté une victoire dans les esprits, à l’issue d’une bataille médiatique – donc cognitive.

PS3: Je pensais en avoir fini avec ce sujet, mais je viens de recevoir une dépêche ce matin (lundi 11 juin) qui confirme tout ce que Delugio et moi avons dit sur ce sujet: “France: Nicolas Sarkozy reçoit demain à l’Elysée son homologue sénégalais Abdoulaye Wade pour faire un bilan du récent G-8 de Heiligendamm et évoquer la situation en Côte d’Ivoire“. Oui, vous avez bien lu: ils vont “faire un bilan” sur un G8 où il ne s’est rien dit de nouveau sur l’Afrique et “évoquer la situation en Côte d’Ivoire” où leur avis compte pour du beurre depuis la signature de l’accord de Ouaga. Le hard discount reste ouvert🙂


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16 06 2007
Nepad: la messe est dite « couper, copier, coller

[…] entendu ne résistaient pas au plaisir d’un bon mot: “C’est ainsi que malgré l’échec patent d’initiatives aussi idiotes que le Nepad, un prestidigitateur comme Wade continue à remuer la queue devant les Maîtres du Monde en […]

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