La fin de la Françafrique vu d’Amérique

10 06 2007

Howard French, reporter au “New York Times” et auteur d’un livre remarqué sur l’Afrique – A Continent for the Taking (un continent à prendre) -, vient de pubier un article qui documente pour le public américain la fin de la Françafrique et son remplacement par une Chine conquérante. Les habitués de ce blog ne seront sans doute pas surpris par ce qui suit. Pour les sceptiques, notamment les Français, je conseille de se reporter à ma conversation avec Christian Harbulot qui dit globalement la même chose, mais dans une perspective plus stratégique. Je vous livre donc ici ma propre traduction, un peu rapide mais assez fidèle, du texte original. A lire d’urgence au moment où le “French doctor“, incapable de résister à l’appel des caméras, fait son intéressant au Tchad.

Il ne s’agit pas ici de se lamenter de l’arrivée des Chinois dans ce qui fut longtemps un pilier de l’empire économique, militaire et politique que la France a trimé pour maintenir dans cette région du monde. Il s’agit plutôt de conclure à son inévitable fin.

Pratiquement partout où l’on regarde aujourd’hui en Afrique francophone, on trouve des preuves d’une politique postcoloniale en lambeaux, et plus étonnant encore, étant donnée la tenacité des prétentions françaises au cours des décennies, une visible impression d’échec, de fatigue et de franche résignation.

Il y eut un temps, pas si lointain, où pratiquement toute voiture dans les rues des Etats africains clients de la France étaient des voitures françaises; à cette époque, aucun contrat majeur ne se faisait sans qu’une entreprise française ne s’en sorte avec un gros chèque, et où les quartiers huppés des capitales africaines étaient remplis de coopérants, d’hommes d’affaires et de travailleurs humanitaires français.

Avance rapide sur le présent, et ce que l’on trouve ici au Tchad, c’est Exxon, une multinationale pétrolière basée aux Etats-Unis, qui gère le plus gros et le plus lucratif business du pays, avec les entreprises chinoises investissant beaucoup pour faire jeu égal avec les Américains ou pour les surpasser.

En dépit de sa récente richesse pétrolière, le Tchad semble plus pauvre et dans un bien pire état que lorsque j’ai visité le pays pour la première fois il y a plus de 20 ans. De nos jours, les seules voitures françaises qui roulent dans les rues poussiéreuses de Ndjamena sont de vieux taxis usés. Toutes les voitures neuves sont japonaises.

Du pétrole aux télécoms, tous les gros investissements semblent être chinois. Et quand il arrive qu’une construction démarre, comme c’est souvent le cas sur le continent aujourd’hui, ce sont les entreprises chinoises qui remportent les contrats.

Chaque matin, le rugissement des avions de combat qui décollent d’une base militaire au bord de la ville vient rappeler la présence française. Les Américains et les Chinois cherchent les richesses, le Tchad devient chaque jour plus corrompu, et en apparence plus pauvre, et étonnament, même à ses propres yeux, la France se retrouve à faire le sale boulot, consistant à maintenir une base militaire qui est probablement la seule chose qui sépare ce pays du règne des seigneurs de la guerre.

“Pourquoi sommes-nous encore ici?”, se demanda François Barateau, le premier conseiller à l’ambassade de France ici. “Par naïveté, par nostalgie, sans doute, par solidarité avec les Africains. Je pense que nous sommes ici parce que nous y avons toujours été.”

Le diplomate poursuivit en faisant un aveu surprenant: “Il faut reconnaître que 20 à 30 ans de coopération n’ont pas produit de résultats.” Puis, tout aussi remarquablement, il se plaignit du fait que USAID – l’Agence américaine pour le développement international – n’était pas présente au Tchad, que la Grande Bretagne n’avait pas d’ambassade, et que d’autres pays comme le Japon et la Suisse n’ont que des activités réduites et symboliques.

“De nos jours, ce sont les Chinois qui viennent, et je suppose qu’on verra,” dit Barateau en soupirant.

En fait, le Tchad est tout sauf une anomalie. Du voisin Centrafricain à la Côte d’Ivoire, à une époque la plus belle vitrine de la France, les positions françaises en Afrique ont été vaincues par des évènements chaotiques et des compétiteurs, en particulier les Chinois dernièrement, qui savent reconnaître un vide quand ils en voient un. Ici et là, via le déploiement de troupes, la France a été à même de tenir contre le désordre, même difficilement, mais un pays qui a si longtemps combattu au-dessus de sa catégorie s’est revélé proprement incapable d’aider ses clients africains à aller de l’avant.

Comment les choses en sont-elles arrivées là? Pendant le long règne de Jacques Chirac, la France a sous-estimé aussi bien les Africains que la Chine, tout en considérant à tort l’Amerique comme sa rivale dans une région du monde où Washington n’a jamais eu ni de grandes ambitions ni beaucoup de vision.

Chirac a dénigré la démocratie sur le continent comme un luxe frivole et cajolé beaucoup de ses dictateurs les plus corrompus, les seules conditions pour être reçu à l’Elysée étant des liens personnels forts, la flatterie de la France et des affaires pour la poignée de grandes entreprises françaises qui s’en sont très bien sorties sur le continent en se rapprochant du pouvoir.

Dans le monde français, ce mélange ruineux de politiciens français qui soutiennent des leaders africains corrompus tout en favorisant la signature de contrats pour leurs amis entrepreneurs est connu sous le nom de Françafrique, et cela a coûté cher à l’Afrique et à la France.

Des pays comme le Gabon et la République du Congo, ainsi que la Côte d’Ivoire – on pourrait continuer la liste – ont gaspillé des décennies de
richesse et de développement en grande partie à cause de cela. Chirac est parti, et son successeur, Nicolas Sarkozy, dit qu’il est en train de tourner la page de la Françafrique. Mais la France semble moralement et économiquement éreintée par cette expérience.

Les anciens amis de Paris, pendant ce temps, se tournent vers la Chine, dont le manque d’intérêt pour la démocratie ou même la bonne gouvernance devrait inquiéter, mais paraît pour l’instant rafraichissant, parce que ses hommes d’affaires apportent des valisent remplies d’argent frais et peu d’hypocrisie.

Cependant, la Françafrique contient des leçons pour la Chine également: aucun intérêt durable ne peut être sauvegardé sur le sol africain si les institutions sont négligées et si le profit et la flaterie sont les seules choses prises en considération.

Dans les jours qui suivent, j’ai l’intention de rajouter d’autres références américaines pour sortir d’une vision strictement francophone de réalités qui sont en fait mondiales. Ceux qui disent que la France n’a pas besoin de l’Afrique vont assez vite se rendre compte du poids réel d’une France enfin débarassée du “fardeau de l’homme blanc”.


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