Rencontre avec Albert Bourgi

11 06 2007

Suite à l’un de mes articles publiés dans le Courrier d’Abidjan, celui sur les “marabouts blancs” du président Gbabgo, certains lecteurs m’ont interpellé en me demandant: “Et Albert Bourgi, alors?”

Pour moi, l’universitaire se classait volontiers dans la catégorie “ami politique du président”, au même titre que Guy Labertit et Henri Emmanuelli. Mais je n’en savais en fait rien. Il fallait donc que je rencontre l’homme. Ce fut chose faite à Abidjan il y a un mois, le jeudi 10 mai, en marge du Forum d’Abidjan sur l’avenir du partenariat Europe-Afrique qui se tint à l’Hotel Ivoire et dont Théo a déjà rendu compte dans le Courrier d’Abidjan. Comme ni Bourgi ni moi n’avions vraiment le temps, nous nous sommes promis de nous revoir à Paris. La conversation eu lieu il y a deux semaines, à son domicile près de la gare de Lyon. Mais en guise d’entrée en matière, je préfère publier ici un extrait du mail qu’il m’a adressé quelques jours plus tard et qui précise la teneur de notre conversation:

“Merci de m’avoir donné l’occasion d’un échange très intéressant sur un sujet qui, à mes yeux, a le plus marqué les événements de Côte d’Ivoire au cours des 7 dernières années. Il s’agit bien entendu de la communication dont les multiples ressorts et les effets ravageurs qu’ils peuvent avoir, ont été amplement utilisés dans l’unique but de déstabiliser le régime de L.Gbagbo. Cette entreprise intélligemment planifiée et menée par des acteurs aussi bien intérieurs qu’extérieurs, a atteint son point culminant en 2002 et 2003, pour s’essoufler, aussi paradoxalement que cela puisse paraître, après Novembre 2004, à cause, en partie, des excés de la position de la France et de la communication qui l’a accompagnée. A trop en faire, le gouvernement français a fini par retourner contre lui , l’écrasante majorité de l’opinion ivoirienne et africaine, tout en semant le doute chez ses propres alliés sur ses intentions réelles. L’épisode de la résolution 1721 du Conseil de Sécurité du 1er Novembre 2006 est à cet égard édifiant: ce sont principalement les Etats Unis d’Amérique qui ont sonné la charge contre le premier projet présenté par la délégation française aux Nations Unies.

Emportés par leur hostilité viscérale à l’égard de Laurent Gbagbo, les responsables français ont fini par oublier quelques uns des principes fondamentaux sur lesquels reposent les relations internationales, dont celui du respect de la souveraineté étatique. C’est ce même excés qui a fini par provoquer le retournement que l’on sait à la CEDEAO. Autant la France s’était montrée habile à utiliser ou plutôt à instrumentaliser, au profit de son orientation politique en Côte d’Ivoire, les instruments juridiques tant au niveau universel (ONU) que régional (CEDEAO), en parvenant à faire endosser par la Communauté internationale, les Accords de Marcoussis concoctés par elle seule et la force Licorne agissant sous sa seule autorité, autant elle s’est montrée maladroite dans ses actes dictés par sa vindicte obsessionnelle contre L.Gbagbo. De tout cela et d’autre chose nous aurons certainement à reparler, en ayant constamment à l’esprit que la tentative avortée de coup d’Etat du 19 Septembre 2002 et ce qui s’en est suivi, ne peuvent être dissociés des manoeuvres de déstabilisation engagés sur tous les fronts, après l’élection présidentielle d’Octobre 2000.”

Les médias et les relations internationales

Dès le début de notre entretien, Albert Bourgi a rappelé une anecdote qui souligne l’importance politique des médias dans les relations internationales. En 1987, il a été très marqué par la campagne médiatique dont le directeur général de l’Unesco d’alors – le Sénégalais Amadou Mahtar Mbow, premier africain à ce poste – fut la victime. Cette charge, conduite par les Etats-Unis à travers sa presse, va durer des mois. Mbow, surpris par la violence de la charge, n’a pas su se défendre contre les accusations de mauvaise gestion et de gabégie. Or, il habitait un appartement en préfabriqué situé dans les murs de l’Unesco. Son remplaçant (Federico Mayor Zaragoza) prendra un appartement beaucoup plus luxueux sans que cela soulève l’ire des Américains qui avaient obtenus ce qu’ils voulaient: le départ de celui qui avait fait du thème de la communication un sujet politique de premier plan en commandant à la commission McBride un rapport sur la question: c’est ainsi qu’émergea le thème du “droit à la communication” et la recherche d’un “Nouvel Ordre Mondial de l’Information et de la Communication” (NOMIC). Il s’agissait de “décoloniser l’information mondiale”, dont 80% était produite par des agences occidentales (AFP, Reuters, et AP). La crise ivoirienne montre que le sujet reste d’actualité.

Jeune Afrique et RFI

Au Forum d’Abidjan, au début de son intervention sur les migrations, Bourgi avait fait référence au détour d’une phrase à “quelques incursions sur le terrain de la communication” qu’il avait fait au cours de sa vie. Pendant notre entretien, je lui ai demandé de préciser un peu son parcours. Il m’expliqua qu’il travaillait, à l’époque de la campagne de presse contre Mbow, à Jeune Afrique. En tant qu’éditorialiste, il était comme un électron libre qui jouissait de la liberté que lui accordait Béchir Ben Yahmed, avec qui il avait une ligne directe. Son statut d’électron libre – garanti par sa fenêtre de totale liberté et sa proximité avec le grand patron – le mettra, selon ses propres termes, “à l’abri des turpitudes du journal”. Quelques temps après, avec le retour au pouvoir d’un gouvernement socialiste, André Larquié est nommé à la direction de RFI. Il restera 6 ans à la tête de la radio (de 1989 à 1995), accélérant le passage à la FM. Ce sera une première période de friction entre la station et la Côte d’Ivoire, Bédié devenant la cible des pro-Ouattara de RFI. Bourgi devient alors éditorialiste sur la chaîne, là aussi avec une complète liberté de parole. Il est cependant surpris par l’impact de la radio sur le continent africain, mais s’en sert – notamment quand il prend l’habitude pendant plusieurs semaines en 1992 de rappeler à ses auditeurs que Laurent Gbabgo est toujours en prison.

Amitié avec Gbabgo

Il est intarissable quant à son amitié avec celui qu’il appelle souvent Laurent: “Gbagbo, je le connais depuis 32 ans.” Précisément depuis son premier voyage en France en 1971, lorsqu’il s’incrit en propé, en fac de lettres à Lyon avant de repartir finir ses études en Côte d’Ivoire, puis de revenir une seconde fois en France pour sa thèse. En 1982, Laurent entame un troisième séjour, mais cette fois, il est en exil politique. Les deux hommes passent alors un temps incalculable ensemble. Parlant récemment des “héritiers des indépendances” dans le Débat africain sur RFI, il dira avec les autres invités qu’il n’y a qu’un seul représentant de cette généraion qui s’en soit sorti: Laurent Gbagbo, parce qu’il a structuré sa pensée. Bourgi aura été le témoin de cette période de re-structuration politique et intellectuelle. Par la suite, après le retour d’exil de Gbabgo, Bourgi le verra à chacun de ses voyages en Côte d’Ivoire dans les années 90. Laurent Gbabgo prend l’habitude de transformer chaque rencontre en meeting. Il a trouvé son terrain, son créneau. Même s’il est sous surveillance, il a une certaine liberté de mouvements. Sauf en février 1992. Pendant la campagne électorale de l’an 2000, Gbabgo lui rend visite à son domicile parisien à deux reprises, prenant place sur le fauteuil où je suis assis pendant l’entretien. Le jour de l’élection présidentielle, Bourgi descend en Côte d’Ivoire. L’aéroport est désert. Il se souvient seulement de deux représentants du FPI venus l’accueillir. Ce soir-là, un meeting est prévu à Yopougon. Bourgi préfère rentrer se reposer, à l’hotel du Golf.

Septembre 2002

Gbagbo l’appelle le 19 septembre. Il devait signer le Bon à Tirer pour leur livre d’entretien, La politique est un métier, dont la sortie était prévue pour le 3 octobre 2002 chez Plon. “J’ai dit: “Attendons !” On disait tout et n’importe quoi.” Après une escale à Paris, où Simone et le reste des passagers sont débarqués, Gbabgo est reparti seul pour Abidjan avec l’équipage. On racontait que son avion pouvait être détruit dès qu’il rentrerait dans l’espace aérien national. En dehors d’un ou deux proches, il est donc remonté dans l’avion, seul, en disant aux autres: “Vous n’avez pas à prendre des risques.” Commentaire de Bourgi: “Tout le monde était décomposé”. Il revient alors bien vite sur le thème de notre discussion: “Je connais bien la presse. Mais la manière dont la presse internationale, en particulier française, a rendu compte des évènements en Côte d’Ivoire m’a époustouflé, destabilisé. Je ne comprenais plus rien. On avait lâché les rapaces.”

Comment expliquer cette réaction de la presse française? Après mûre réflexion, Bourgi est arrivé à deux conclusions: “En matière de politique étrangère, la presse est toujours suiviste: elle s’aligne sur la ligne officielle de son gouvernement. C’est une constante des relations internationales.” Le matraquage auquel on a assisté en France n’est donc pas particulièrement étonnant. Au-delà de cette reprise de la ligne officielle par la presse – reprise qui a été favorisée par la pratique du 43ème BIMA de prendre en charge les journalistes français dès leur descente d’avion -, il faut chercher ailleurs le pourquoi de la couverture médiatique: “La Rébellion a très bien communiqué. En face, le pouvoir était totalement dépassé.” Au niveau des spécialistes chargés de la communication du régime, Bourgi estime qu’il y a sans doute eu un mélange d’incompétence, de surprise et de désarroi. Mais compte tenu du contexte, cela peut se comprendre.

Novembre 2004

Albert Bourgi évoque longuement le jeu de pouvoir entre caciques de la Françafrique, que ce soit à Paris (Villepin, Alliot-Marie, Bonnecorse) ou dans la sous-région (Compaoré, Wade, Bongo). Puis nous passons aux évènements de novembre 2004: “J’ai reçu un appel de Francis Kpatindé, qui m’a dit: “Bouaké est bombardé”. L’ambassadeur français Gildas Le Lidec le lui confirme: “De toute façon, il faut en finir avec cette situation bâtarde.” Théophile Kouamouo ajoute que l’un de ses reporters est dans les faubourgs de Bouaké. Mais lorsqu’il appelle un aide de camp de Gabgbo, celui-ci n’est pas au courant. Le porte-parole de Licore, Henri Aussavy, va plus loin: “Nous avons de tellement bons rapports avec les Fanci qu’il ne peut s’agir que d’une bavure.” Il appelle Laurent pour lui demander ce qui se passe. Le président est sonné: “Je ne sais pas.” Il espère que demain est un autre jour et qu’il va se réveiller et réaliser que c’était un cauchemar. Gbagbo lui paraît ce jour de novembre 2004 plus abattu qu’en septembre 2002. Il faut dire que la campagne médiatique contre lui et son épouse va prendre une tournure encore plus sanglante.

Gbagbo et les journalistes

Mais contrairement à certains patriotes ivoiriens, Bourgi ne croit pas à la thèse du complôt: “Il n’y a pas de complôt, mais un faisceaux d’attitudes, une façon de faire diabolique. Ce qui est vrai, c’est que la section Afrique de RFI est une véritable forteresse noyautée par les anti-Gbagbo et des chefs de service qui lui sont hostiles. Il faut chercher la raison dans les rapports entre Gbagbo et les journalistes: contrairement à ses autres pairs africains, ils ne les considère pas comme des “faiseurs de rois”. Mais là encore, il ne faut pas généraliser. La vraie différence n’est pas entre journalistes et non-journalistes, mais entre journalistes africanistes (qui pensent faire la pluie et le beau temps sur le continent) et journalistes non-spécialistes de l’Afrique (qui sont en général plus ouverts, donc à l’écoute). C’est ainsi par exemple que Vincent Hugeux n’a pas hurlé avec les loups. Mais ceux, notamment à RFI, qui étaient proches d’Alassane Ouattara et de son conseiller en communication Aly Coulibaly, ou ceux qui avaient une dent personnelle contre Gbagbo, ne se sont pas faits prier.”

La bataille pour les opinions publiques africaines

La victoire de Laurent Gbagbo sur le terrain en Côte d’Ivoire se double d’une conquête des opinions publiques africaines. La diabolisation du personnage – qu’on “présentait comme brutal et anti-musulman” – ne fonctionne plus. “A la place, on a une certaine admiration sur le mode: le gars est fort!” Les gens reconnaissent de plus en plus le rôle néfaste des médias. Si on devait chercher les raisons du succès de Gbabgo, le professeur en relations internationales en voit trois principales: “Il a gardé le cap, il est resté légaliste et il a un lien fort avec son peuple et son armée.” C’est simple, efficace et visiblement imparable.

Bourgi: sorcier blanc de Gbagbo?

En guise de conclusion, je ne peux terminer l’entretien sans lui poser une question qui me brûle soudain les lèvres: est-il un conseiller du président? Beaucoup le décrivent en effet comme un missi dominici, un envoyé spécial de Ggagbo – notamment auprès du président malien ATT: “Non. Je n’ai aucun statut. Je suis un professeur et un ami de Gbagbo. Nous avons une très grande complicité – une complicité intellectuelle totale. Mais celui qui dit qu’il a une influence sur Gbagbo ment. Gbagbo est un rebelle.”

ACTUALITE DE BOURGI

Soutenance de thèse: 14 Juin 2007, à 9h30
“La thése de Droit public qui doit être soutenue à la faculté de droit et de scence politique de Dijon le 14 Juin 2007 à 9h30 est intitulée:”Les enjeux de la IIe République ivoirienne”. L’impétrant, comme on dit, est un Ivoirien qui s’appelle : Agnéro Privat Mel.”

Date de sortie prévue pour le livre: janvier 2008
“Pour ce qui concerne le titre de l’ouvrage d’entretiens avec Laurent Gbago, il demeure inchangé, du mons à ce jour: La politique est un métier. Après l’interruption de sa parution , il a été actualisé en 2003 et 2004, non compris les événements de Novembre 2004. C’est dire qu’il y a matière à d’autres développements auxquels il faudra bien s’atteler.”

* * *

Mise à Jour: Vendredi 14 juin 2007
Hier soir, jeudi 14, j’ai reçu un mail privé de Mel Privat – ça ne s’invente – qui m’a gentiment communiqué le résultat de sa soutenance. Je ne résiste pas au plaisir de partager la bonne nouvelle avec vous: “ça y est !!!!!!!!!! la soutenance s’est soldée par une mention très honorable avec les félicitations du jury.” Je lui renouvelle ici mes félicitations. Vous pouvez en faire de même ici, dans les commentaires, ou en lui écrivant directement à partir de ce lien: cliquez sur son nom pour faire apparaître son mail.  Et bien sûr, attendez-vous à lire bientôt une interview de notre jeune docteur, qui expliquera sa démarche et les résultat de ses recherches sur “Les enjeux de la IIe République ivoirienne”.


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One response

14 06 2007
motechdoor

The main reason for the lack of economic growth in oil-producing countries is what analysts call “the paradox of plenty”. Oil revenue creates a buffer between the government and the population, fosters corruption, lack of transparency and accountability. Africa is not an exception nor above the regular pattern observed elsewhere (Middle East or Latin America). The mix between an oil-based economy and the lack of democracy is the root cause of the problems observed so far

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