Blair, critique des médias

14 06 2007

Ultime “couper coller” de Tony Blair: à deux semaines de son départ du 10 Downing Street et à l’invitation de l’Institut Reuters (ce qui n’est pas anodin), Tony Blair a tenu un de ses derniers discours publics en tant que Premier ministre du Royaume Uni. Dans la mesure où cette déclaration ne contient pas de révélations fracassantes et que tout se passe désormais comme si Blair était déjà quantitée négligeable sur le plan national et international, ses propos ont été très peu commentés hors de son pays. En revanche, ils ont déclenché un très vif débat (y compris au Reuters Institute même) et donné lieu à une réaction à peu près unanime des médias britanniques: en gros, beaucoup seraient plutôt d’accord avec l’analyse de Blair, mais tout le monde estime qu’il est mal placé pour tenir de tels propos. En d’autres termes, le message est recevable, mais pas par la bouche de ce messager-là. Et franchement, tout observateur – même occasionnel – de la communication politique au cours de la dernière décennie n’a pas pu passer à côté du “phénomène Blair”. C’est en effet avec lui que le marketing politique est devenu non pas seulement un art – ça, les Américains nous l’avaient montré depuis longtemps – mais un mode de gouvernement. Autrement dit, il symbolise au plus haut point ce que nous appelons tous à la suite de Debord “la politique-spectacle”, ou mieux “la société du spectacle”. Blair en a été un des plus grands théoriciens et sans doute le meilleur praticien de sa génération.

En élevant la pratique du spin à un niveau jamais atteint auparavant et en la généralisant – tant dans la prise du pouvoir que dans l’exercice effectif de ce pouvoir – Blair et ses conseillers politico-médiatiques (Alastair Campbell et Peter Mendelson) ont indéniablement influencé toute une génération de leaders politiques européens qui se sont appropriés ses méthodes. De l’Allemand Schröder au Français Sarkozy en passant par l’Espagnol Zapattero ou l’Italien Berlusconi, rares sont les hommes politiques de ces dernières années à ne pas avoir pris des leçons de “blairisme” – terme que je ne définis pas uniquement comme une certaine vision politique (ce qu’on a appelé la “Troisième voie”), mais d’abord comme un style particulier de télévision politique. Au-delà de la substance du blairisme, c’est en effet son style qui marqua plus que tout les esprits, puisque tel était son objectif premier: faire de l’impact, comme tout publicitaire digne de ce nom. Aussi est-il particulièrement savoureux de l’entendre s’en prendre à la dérive de ces mêmes médias vers ce même sensationalisme! Ce faisant, Blair feint en effet de croire – ultime tour de l’illusionniste s’illusionnant soi-même pour mieux mettre le spectacteur dans sa poche – que les médias sont encore capables de faire autre chose que de l’impact et de vivre d’autre chose que de cette course sans frein à la recherche de la sensation et du massage subtil de nos neurones pour réveiller nos instincts les plus profonds. Du concept même de “Troisième voie” au rebranding du pays à travers le slogan “Cool Britania”, je pourrais citer des dizaines d’exemples du savoir-faire de Tony et de ses boys. Mais par ce discours d’adieu d’un genre particulier, Blair a lui-même donné à l’ensemble de la presse britannique l’occasion de rendre compte de cette période et de battre l’orateur avec les verges qu’il a lui-même tendu à ses détracteurs – aujourd’hui très nombreux dans la toujours si Perfide Albion.

Pour qui souhaite se délecter de cette littérature, je recommande la revue de presse qu’en donne le Guardian – avec une mention spéciale pour deux articles: celui du Financial Times (qui nous apprend au passage que le nombre des officiers de presse gouvernementaux a été multiplié par 10 quand Blair est arrivé au pouvoir!) et celui du Daily Mail (qui explique le pourquoi de ce discours par un le dépit amoureux de Blair qui ne sent plus aimé par les médias qui l’ont si longtemps adulé, et ne l’ont finalement pas si mal traité malgré l’aventure iraquienne). Si Monsieur Blair avait été encore au pouvoir, je me serais arrêté là. Mais Mister Blair est sur le départ, aussi me suis-je dit que la question du messager devient en quelque sorte spécieuse: ce qui compte, c’est qu’après avoir été le marionettiste que l’on sait – et avec quel maestria !- le maître des images s’estime désormais mal servi par ses agents (publics comme privés, de droite comme de gauche).

Cette fable contient évidemment une morale pour tous ceux qui tentent actuellement de suivre sa trace, voir de le dépasser – suivez mon regard du côté de l’Hexagone. Mais au-delà de cette morale déjà connue et reconnue – on lêche, on lâche, on lynche -, je trouve particulièrement intéressant dans le contexte de la crise ivoirienne de lire le message dans son intégralité pour saisir les éléments de réflexion qu’il offre. En d’autres termes, je propose de prendre Blair pour ce qu’il est (au pouvoir ou non): l’un des meilleurs spécialistes du marketing politique, celui qui – comme il le rappelle lui-même dans le discours – s’est fait re-élire à trois reprises et est resté à la fois au pouvoir et en haut des sondages de popularité pendant 10 ans dans un des pays démocratiques les plus avancés médiatiquement. Cet homme a forcément des choses à nous apprendre sur l’évolution récente et rapide des médias dans leur rapport avec la politique, non seulement en Angleterre mais partout ailleurs. Dans un monde de “couper coller”, il n’y a rien de plus normal que de détourner Blair pour en faire un commentateur de la couverture médiatique de la crise ivoirienne. Voyons donc ce qu’il nous dit.

Après une entrée en matière très diplomatique, Blair entre dans le vif du sujet en soulignant la principale évolution intervenue au cours des dernières années dans les rapports entre les médias, la politique et la vie publique: l’irruption et la nouveauté du temps réel et son corrolaire – le cycle inintérrompu de l’information, 24 heures par jour, 7 jours par semaine. Cette donnée oblige chacun – en particulier le politicien – à répondre “également en temprs réel” à tout ce qui est dit dans les médias et se rapportant, de près ou de loin, à lui.

Pour ne pas être victime du cycle de l’information en temps réel, l’homme politique doit donc être constamment branché sur l’info ou – ce qui revient au même – être entouré de spécialistes qui font de la veille pour son compte. Ce qui amène une remarque de Blair sentant le vécu: “Très souvent, le problème est autant de recueillir les faits que de les communiquer. Faites une erreur et vous passez rapidement du drame à la crise.” En d’autres termes, l’accélération du cycle de l’information et le passage au temps réel annule la différence entre la communication “normale” et la communication “de crise”. Il faut désormais se comporter comme virtuellement en crise 24h/24. C’est l’équivalent médiatique de l’adage “qui veut la paix prépare la guerre”. Tout responsable doit donc toujours se comporter comme si une petite information sans importance pouvait d’une seconde à l’autre devenir la une, la crise majeure que chacun redoute – celle qui emporte toutes les certitudes et vous fait passer du statut de responsable à celui de monstre de la foire médiatique de l’heure (si vous avez de la chance) ou du jour. Blair fait alors un aveu qui n’a l’air de rien, mais qui dit beaucoup sur le monde dans lequel nous vivons:

“Je veux dire que vous ne pouvez pas laisser les gens spéculer plus d’un instant. Et je vais dire quelque chose que peu de personnes dans la vie publique vous diront, mais dont la majorité sait être vraie. Un aspect considérable de nos boulots aujourd’hui, en dehors des décisions vraiment importantes, consiste à gérer les médias, sa simple taille, son poids et sa constante hyper-activité. A certains moments, ils nous submergent littéralement. Parlez à des responsables de haut rang dans pratiquement tous les domaines aujourd’hui – les affaires, les questions militaires, les services publiques, le sport, même les organisations caritatives et le bénévolat – et ils vous diront la même chose. Les gens n’en parlent pas parce qu’ils ont peur, mais c’est cependant vrai, et ceux qui ont assez d’expérience diront également que cela a changé de manière significative au cours des dernières années. (…) En fait, de nos jours, si vous n’avez pas une cellule de communicatin digne de ce nom, c’est comme demander à un batteur de cricket de faire face à un lanceur sans une batte et un casque de protection. (…) Si vous êtes un député aujourd’hui, vous apprenez d’abord à faire un bon communiqué de presse avant d’apprendre à donner un bon discours parlementaire. (…) La réalité est que du fait du contexte changeant de la communication au 21ème siècle, les médias font face à une forme bien plus intense de concurrence que tout ce qu’ils ont jamais affronté auparavant. En fait, ils ne sont pas les maîtres de ce changement; sous bien des aspects, ils en sont les victimes. Le résultat est cependant que les médias sont de plus en plus, et à un degré dangereux, guidés par l’impact. Ce qui compte, c’est l’impact. C’est tout ce qui peut se distinguer du reste, surnager au-dessus de la clameur, être remarqué. L’impact donne un avantage compétitif. La justesse de l’histoire compte aussi, bien sûr, mais elle est souvent secondaire par rapport à l’impact. C’est cette foi obligée dans l’impact qui fait est en train de faire sauter les règles de conduite, de niveller tout par le bas, faisant de la diversité des médias non plus la force qu’elle devrait être, mais une impulsion vers le sensationnel par dessus tout. Aujourd’hui la presse quotidienne de référence rencontre les mêmes pressions que les journaux à sensation, les chaînes de télévision font face à la même pression que les quotidiens. Les spectateurs ont besoin d’être captivés, retenus, et leurs émotions mises en éveil; quelque chose d’intéressant est moins puissant que quelque chose qui met en colère et vous choque.

J’estime que ces mots de Blair sont bien plus importants que la phrase de Lelay sur le temps de cerveau disponible. On ne parle plus ici uniquement du rôle de la télévision dans le système capitaliste, mais du rôle des médias en général dans l’économie émotionnelle et cognitive – leur capacité à faire de nous des êtres en permanence hors d’eux-mêmes, sans contrôle sur leur vie affective. Et ce n’est pas une spécifité de la publicité, ni des chaines commerciales comme TF1, mais de l’ensemble des programmes et des supports – y compris les plus sérieux: la page politique d’un quotidien national de référence est autant tournée vers la recherche de l’impact et la manipulation des émotions que le plus racoleur des programmes de téléréalité. En un sens, les médias transforment tout en réalité. Et selon Blair, ce n’est ni leur faute, ni de leurs chefs de services ou patron, ni celle des responsables politiques, ni celle des spectateurs. C’est l’époque, l’évolution technique et la compétition écomomique qui nous y poussent tous. Que Blair ait raison ou pas n’est finalement pas la question; le fait que le débat ne soit pas allé jusqu’aux conséquences logiques de sa déclaration, en revanche, l’est.

La vidéo originale de la conférence elle-même se trouve sur ce lien.


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6 responses

15 06 2007
motechdoor

on se connait.

The Trap: What Happened to Our Dream of Freedom

15 06 2007
coupercoller

The way you operate is a bit scary, but I can live with it. Glad you answered.

16 06 2007
16 06 2007
motechdoor

seen or not seen ?

16 06 2007
coupercoller

Seen only 3/4 of the first episode. So I guess you can say I’ve seen it. “You can only trust the numbers”: My ratio would be… 20/100 !

18 06 2007
Rebranding Africa? « couper, copier, coller

[…] En d’autres termes, cela revient à appliquer l’une des leçons que je dérive du “testament politico-médiatique” de Tony Blair: communiquer comme si on était virtuellement en crise. Une telle tendance est déjà […]

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