La leçon de cinéma de Sembene Ousmane

15 06 2007

Cela fait plusieurs jours que je cherche les mots pour rendre hommage à Sembène Ousmane, disparu il y a quelques jours. Comme ce fut l’un des tous premiers cinéastes africains d’envergure et l’un des fondateurs du Fespaco, je voulais écrire un mot sur le rapport entre l’image et l’identité – ce qui est une autre façon de parler de guerre des images. J’avais en esprit le choc que j’avais ressenti lorsque j’ai vu pour la première fois La Noire de – premier long métrage réalisé par un Africain: le traitement du sujet, les possibilités du noir et blanc, une certaine voix, un certain phrasé, et le suicide de l’héroine.

Et puis je ne sais pourquoi, les images se sont mêlées dans mes souvenirs et j’ai pensé à un autre film d’un autre réalisateur – ou plutôt de deux réalisateurs de sa génération, mais encore vivants: Chris Marker et Alain Resnais, dont le film Les statues meurent aussi m’a toujours hanté par rapport à ce même thème de l’importance psychologique et politique la représentation. Pour être plus précis, ce qui m’intéresse dans les deux cas – et qui nous ramène au thème de ce blog – c’est le processus par lequel les Africains ont laissé progressivement les autres définir leur image dans la conscience collective mondiale, et ce que cela a entraîné comme conséquence pour la conscience de soi de l’Africain lui-même et d’appauvrissement et de brutalisation pour le continent, ainsi que pour le reste du monde. Le voyage – pour ne pas dire l’exil – de Diouna (la jeune africaine du film de Sembène) n’est pas sans rapport avec celui des statues de nos ancêtres, entreposées dans des musées qui ressemblent plus à des cimetières qu’à des lieux de culture. De même, l’appartement français dans lequel ses maîtres ont enfermé Diouna ressemble plus à une prison que l’existence dorée qu’on lui avait fait miroiter. Ces deux situations – celle de la jeune femme comme de l’art africain ancien – portent le même masque : celui de la conscience malheureuse et, finalement, de la mort. Le suicide pour la jeune femme dans un cas, et dans l’autre la négation de l’art africain au profit du mercantilisme touristique auquel sont souvent condamnées les oeuvres de l’esprit du continent. Les statues, comme Diouna, meurent aussi – et d’abord – de la négation de ce qui fut leur vie.

Le spectacle en général, comme inversion concrète de la vie, est le mouvement autonome du non-vivant.

Or, Sembène ne pensait pas qu’il s’agissait là d’une fatalité. Convaincu de l’importance vitale de faire exister une création africaine consciente d’elle-même, donc digne de ce nom, il s’est toujours battu pour ses idées, notamment par le combat syndical et l’écriture, puis pour faire ses films . Ce n’est pas un hasard si ces derniers ont été censurés par les autorités – en France comme en Afrique. La même censure a frappé Les statues meurent aussi – film co-produit, je le rappelle par Présence africaine – né du combat d’un autre grand panafricain sénégalais (Alioune Diop). Chris Marker s’en explique lui-même dans un son livre Commentaires (1961):

« Il n’a pas paru possible à la commission [de censure] de suggérer des coupures, tant dans le déroulement des images que dans le commentaire, sous peine d’encouvrir à ses yeux le reproche de se substituer aux auteurs »… C’est en s’abritant derrière ce « refus de se substituer aux auteurs » que la commission a toujours refusé de nous indiquer ce qui la gênait. Mais un jour, deux membres de la commission sont venus me voir pour me déposséder de la réalisation du film ! (…) Ils sont venus me voir dans ma salle de montage.Ils me disaient «Vous avez fait un très beau film mais vous comprenez bien qu’on ne peut pas lui donner le visa ! Il suffirait de l’arranger, il est trop beau pour que vous le laissiez perdre… Ne croyez pas que nous soyions contre le contenu, non, non, au contraire ! Si on vous racontait tout ce qu’on sait sur l’Afrique, tout ce qui s’y passe, les villages brûlés… mais me disaient-ils, vous n’en suggérez pas le quart !… Je leur répondais : «je ne fais pas un film sur le colonialisme, ça pourrait éventuellement m’intéresser d’en faire un mais ce n’est pas le sujet de celui-ci».

Au total, le film est resté “sous clef” pendant 10 ans. Mais au-delà de l’histoire du film, ce dont il parle me paraît encore plus important aujourd’hui, non pas tant pour les statues – dont le sort est depuis longtemps lui aussi “scellé”, sous clé – mais pour le cinéma africain, ou plutôt pour les images fabriquées par des créateurs d’origine africaine.

Ce qui nous ramène à Sembène Ousmane et à sa leçon de cinéma. Ce qu’il faut retenir finalement tient en peu de mots: aussi essentiels que soit le FESPACO et les problèmes de production, de distribution et de financement des films faits par des Africains – sur le continent comme dans la diaspora – ce qui est important, c’est qu’ils soient faits et qu’ils soient vus. Or, sur ce point, les choses ont beaucoup changé… en bien. La technologie permet aujourd’hui de produire à peu de frais – en vidéo, certes – et de distribuer sur internet (à peu de frais encore là aussi) les oeuvres que l’on souhaite et de les montrer dans le monde entier. En d’autres termes, notre génération a une chance historique que n’avaient pas nos aînés. A nous de transformer leurs essais et de produire des oeuvres capables de se passer des “musées aux statues” que sont les salles obscures du circuit international et les festivals financés à grand frais par la “coopération”: les maîtres de Diouna aussi étaient des “coopérants”, et cela ne les a pas empêché de l’enfermer dans leur cuisine, loin des siens. Ce destin-là, ni Diouna ni personne n’en veut. Mais elle n’avait pas le choix. Nous si. Il est donc temps de cesser de se plaindre de tendre la main. Comme le montrent les Nigérians avec Nollywood, il n’y a plus d’excuse pour ne pas être maître de nos propres images. C’est aux créateurs de se libérer de l’incurie des politiques comme des amis qui ne nous veulent pas que du bien lorsqu’ils nous proposent de les suivre dans leurs résidences européennes, américaines ou asiatiques.

Avec un téléphone portable et un ordinateur, chacun peut faire ses images où il veut et les diffuser à un très vaste public, partout via internet. Et cela sans presqu’aucun risque de censure. Tout dépend de ce qu’on veut dire, de l’histoire que l’on veut raconter et de la manière que l’on souhaite. Bref, tout dépend des idées. Or les idées, c’est ce dont nous parle Sembène dans ce très court extrait vidéo d’outre-tombe. Il parle de la manière de transformer ses idées en film:

“Il y a mille manières d’avoir des idées. C’est comment les développer [qui compte]. Toutes les idées, on peut faire un film avec. Mais c’est comment élaborer et rendre cohérent le film, du début à la fin.”

Pour moi qui ai décidé de transformer mes idées en film, c’est le meilleur conseil que je pouvais recevoir de ce grand monsieur, mais aussi l’hommage le plus personnel que je pouvais lui rendre. Adieu l’artiste.


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2 responses

16 06 2007
motechdoor

The further we go
And older we grow
The more we know …
The less we show …

16 06 2007
coupercoller

The Cure – Primary (Faith, 1981)

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