La crise vue de la diaspora: Patrice Kouté parle

19 06 2007

Au cours des six derniers mois, le discours des Patriotes ivoiriens et de leurs leaders semblent démentir tout ce que les médias français ont pu écrire et montrer d’eux ces cinq dernières années. De plus, ils ont accompagné leurs discours d’actes qui donnent à penser qu’il s’agit d’autre chose que d’un simple affichage politique. Plus qu’aucun autre des signaux qui nous parviennent de Côte d’Ivoire, cette évolution des Patriotes montre que quelque chose est en train de véritablement changer dans le pays. D’autant que cette nouvelle dynamique a précédé et accompagné la naissance du dialogue direct entre Laurent Gbago et Guillaume Soro, ainsi que la formation du gouvernement de ce dernier et les différentes manifestations de décrispation dont les médias se sont faits, à juste titre, les échos: les visites de deux représentants éminents des Forces Nouvelles à Yopougon (Sidiki Konaté puis Louis-André Dacoury-Tabley), suivies le week-end dernier du meeting de Charles Blé Goudé lui-même à Bouaké. Ce pont inédit et inimaginable il y a peu de temps encore entre le fief des Patriotes et celui des Forces Nouvelles traduit bien le passage d’une logique de guerre (le “face à face” des armes) à une dynamique de paix (le “côte à côte” des troupes).

Une nouvelle forme de “guerre civile” d’importation

Mais à force d’avoir le regard constamment fixé sur Abidjan, l’observateur européen finit par être anesthésié par tant de soubressauts et devient aveugle à ce qui se passe sous ses yeux. Or, dès les premiers jours après le déclenchement de la tentative de coup d’Etat du 19 septembre 2002, la diaspora ivoirienne – puis africaine – est entrée en ébullition, chacun choisissant son camp. La crise au pays a donc entraîné une drôle de guerre dans la diaspora qui n’a été ni médiatiasée, ni analysée, alors même qu’elle avait lieu dans les rues de Paris ou de Bruxelles. Je parle d’expérience puisque j’ai assisté à ce bouillonement sans précédent qui a saisi les communautés ivoiriennes de ces deux capitales européennes. Or ni la presse française, ni les médias belges – qui s’étaient pourtant faits les échos du film de Benoît Scheuer – ne se sont intéressés à cette nouvelle forme de “guerre civile” d’importation qui se déroulait pratiquement sous ses fenêtres et quelques fois même dans ses salles de rédaction. Certains des médias souvent mentionnés par les témoins interviewés sur ce blog ne puisaient pas toutes leurs informations aux sources officielles, qu’elles soient françaises ou ivoiriennes. Car ces même sources officielles étaient souvent dédoublées par des représentants issus de la diaspora, dont le rôle va consister à confirmer, relayer, transformer ou décontruire les discours officiels des différents camps.

Itinéraire et actualité de Patrice Kouté, représentant du Cojep Europe

Par leur statut particulier, les représentants de la diaspora ont une compréhension plus fine des différences de regards entre Européens et Africains, puisqu’ils participent eux-mêmes des deux mondes et constituent ainsi des agents d’influence (voire des agents double) très recherchés. J’ai donc décidé d’analyser les évolutions en cours dans la vie politique ivoirienne et chez les Patriotes en partant pour une fois de ce pôle de “réseautage” (networking) et d’influence que sont les organisations qui forment la société civile de la diaspora africaine en Europe. Je parlerai du cas spécifique de la Scandinavie dans un prochain message, mais pour cette première, nul mieux que le représentant Europe du Cojep – l’organisation de Charles Blé Goudé, la figure charismatique des Jeunes Patriotes et le cauchemar de la Françafrique depuis septembre 2002 – ne pouvait m’éclairer à la fois sur son rôle personnel pendant la crise et celui de l’organisation dont il gère la coordination au niveau européen. Je n’ai pas été déçu puisque mon interlocteur, Patrice Kouté, était alors tout occupé à coordonner les séances de dédicaces de Simone Gbagbo à Bruxelles et Genève, tout en se préparant à accueillir le week-end prochain à Londres, sa ville de résidence, l’un des plus médiatiques représentants de la Chiraquie et de la Françafrique: Jean-François Probst.

Interview d’un agent d’influence ivoirien en Europe

L’entretien s’est déroulé au téléphone le dimanche 3 juin dans la matinée, puis s’est poursuivi par email dans la semaine qui a suivi, pour se terminer de nouveau au téléphone la veille de la réunion de Genève à laquelle je n’ai pas pu me rendre. Bien que l’interview ne contienne que peu de révélations juteuses ou saignantes, elle permet de mieux comprendre ce dont je vous parlais tantôt: le travail d’un agent d’influence pour qui la politique ne se conçoit pas autrement que par la communication et le lobbying. Un tel homme – capable de parler en même temps avec les représentants en Europe des partis politiques ivoiriens, ainsi que les organisations panafricaines issues des autres pays, tout en étant en contact avec la Présidence ivoirienne, le Parti travailliste britannique de Tony Blair ou les représentants officiels et officieux de la Françafrique – ne pouvait que retenir l’attention de Coupé Collé. Car, pour paraphraser Debord, ce n’est évidemment pas la Côte d’Ivoire “qui produit de telles merveilles, c’est cette époque”.

Comment êtes-vous devenu le coordinateur du Cojep en Europe et quels sont vos rapports avec Charles Blé Goudé?

“Blé et moi on se connait depuis longtemps. Mais le 19 septembre, quand on a appris ce qui se passait au pays, il a dit: “Zoubi, y a gbangban!” Nous nous sommes rapidement côtisés pour qu’il puisse aller à Abidjan. Là-bas, il a organisé la jeunesse de Côte d’Ivoire. Et les gens ont très vite vu de quoi il était capable. Pendant qu’Alliot-Marie présentait les Patriotes comme “un groupuscule à la solde de Gbagbo”, non seulement il mobilisait des foules énormes, mais tout ça était fait avec les moyens du bord. Comme on dit, “nous crapatouillons ensemble”. A l’aide de la sono de Serge Kassy et des envois de sms, il a pu montrer le vrai visage de la résistance. C’est seulement après qu’il a rencontré Gbabgo et que celui-ci a demandé qu’on lui fournisse des gardes du corps. Dès le départ, j’étais donc en contact fréquent avec lui pour soutenir ses efforts, mais à partir de l’Europe. Et puis quand il a été empêché de voyager à causes des sanctions, il m’a demandé d’installer des sections ici en Angleterre. Une fois que ce fut fait, il m’a demandé de continuer dans les autres pays.”

Quel bilan faîtes-vous de votre action et quels sont les moments qui vous ont le plus marqué?

“Très positif. Après le Royaume, on a installé des sections en France, en Belgique, en Suisse. De nouvelles sections vont ouvrir en Russie et aux Etats-Unis. On a déjà des correspondants dans d’autres pays et dans les six prochains mois, nous seront présents en Espagne et aux Canada. Si je dois me souvenir des moments marquants, je citerais  C’est ainsi janvier 2003, quand nous avons pu obtenir une réunion avec 52 députés britanniques. Et aussi 2004, quand le Cojep a été reçu par la Commission des droits de l’homme. Il s’agissait de leur montrer que nous ne sommes pas des va-t-en-guerre, mais des intellectuels. Nous avons affronté également des coups durs: certains frères n’ont pas pu obtenir des visas pour voyager et se rendre, par exemple, à Accra au Ghana. Nous avons donc eu l’idée d’organiser des conférences en Europe où nous avons invité des leaders comme Laurent Dona Fologo en 2004, Mamadou Koulibaly en 2005, puis Geneviève Bro Grebé.”

Quelles ont été les phases de votre stratégie de communication et de lobbying pendant la crise et aujourd’hui?

“Au début de la guerre, nous sommes rentrés dans une logique de résistance. Dès septembre 2002, nous avons pris contact avec des cabinets de lobbying et bénéficié des conseils d’Eligo International pour nous aider à mettre en place une stratégie destinée à expliquer la crise aux Britanniques. Il s’agissait de faire face à la guerre de l’information qui s’intensifiait de jour en jour. C’est ainsi que nous avons réussi à changer la donne, d’autant qu’entre temps je suis devenu membre du Labor Party en 2004, ce qui a facilité certains contacts. Depuis l’année dernière, nous sommes rentrés dans une nouvelle dynamique. Après avoir fait de la résistance pendant toute la crise à l’imposture de la France, il s’agissait désormais de faire en sorte que les Africains règlent leur problèmes eux-mêmes, entre frères. Les résolutions de l’ONU étant inapplicables, elles n’ont évidemment rien donné. Tout le monde a fini par comprendre notre message. Restait maintenant d’aller résolument à la paix. Mais auparavant, il fallait l’expliquer aux population. C’est ainsi que pendant que le sommet de l’Etat réfléchissait et rencontrait les délégations d’Ivoiriens à la Présidence, nous avons eu l’idée d’organiser la Caravane de la Paix. On peut dire qu’on a du flair, mais vous savez, la politique exige une certaine subtilité et une extrême intelligence. Et Blé Goudé est un penseur qui peut favoriser l’action du gouvernement. Il s’est donc réuni avec ses frères des autres organisations de jeunesse des parties d’opposition et c’est ainsi qu’ils ont signé un accord avec KKB et Yayoro. Une fois que nous sommes rentrés dans cette dynamique de paix pour aider le Président de la République, la Caravanne de la Paix devait faire le tour du pays pour informer la population. Vous savez, il y a à peu près 70% d’analphabètes dans les campagnes et les villages, donc si vous n’allez pas à leur rencontre, vous risquez de ne pas être compris quand vous prenez des décisions difficiles. Puisque Soro avait eu le courage de revendiquer la rébellion, la paix n’était possible qu’avec lui. Or, pendant que nous étions en pleine tournée, ce que beaucoup considéraient comme impensable est arrivée: l’Accord de Ouagadougou a été signé. Ce n’était pas évident au départ et le Dialogue direct n’est pas un “prêt à penser”. Donc, nous devions désormais changer aussi l’image de la rébellion! C’est que les Patriotes ont fait en disant qu’il faut pardonner. Et quand vous allez à la paix, il ne faut pas réveiller les vieux démons. C’est ainsi que le 12 mai dernier, nous avons organisé une grande conférence à laquelle nous avons convié des représentants du Cameroun, du Bénin, de la Guinée, du Congo démocratique, etc. Les amis sénégalais se sont excusés de n’avoir pu venir, mais beaucoup ont répondu présent. Abdon Bayedo, le représentant spécial du Président de la République pour l’Europe était là également. Et tout le monde a pu voir que les principales forces politiques du pays sont venues: RDR, PDCI, FPI. Nous avons diffusé des images de la Caravane de la Paix pour montrer ce qui se passait vraiment au pays. Il y avait beaucoup d’émotion. C’est ainsi que nous avons pu leur expliquer l’Accord de Ouaga du 4 mars et conclure en disant que le continent africain est un seul pays. Hier c’était la guerre; aujourd’hui, c’est la paix. Puisque Blé et Soro se sont parlés pour que la paix soit totale, nous, responsables de la diaspora devons accepter cette paix qui arrive. Pronons la parole de paix et de reconcilliation. Il y a eu en tout une soixantaine de leaders et 210 personnes dans la salle du Peckham Settlement, au sud de Londres. Le message est donc bien passé et la journée s’est clôturée par un cocktail très chic.”

Parlons un peu des Ivoiriens au Royaume-Unis. Comment êtes-vous arrivés dans ce pays et quels sont les chiffres de la diaspora ivoirienne dans le pays?

“Je suis arrivé en Angleterre en 2001, c’est-à-dire un an avant la guerre. Cela fait donc six ans que je suis ici. Au début, c’était difficile car je ne parlais pas l’anglais. Ensuite j’ai suivi des cours de marketing et de relations publiques, et trouvé du travail au National Asylum Support (NAS), qui dépend du Home Office (Ministère de l’intérieur britannique). J’y suis resté pendant quatre ans. Depuis je prends des cours de sciences politiques pour devenir spécialiste de la France, parce qu’il y a beaucoup de spécialistes de l’Afrique en France. Comme il se font appeller “africanistes”, j’ai décidé d’être “françologue”. Je travaille désormais comme sale advisor dans le domaine du mobilier de luxe, ce qui me permet de rencontrer des personnes de la haute société et des aristocrates. Dans mon travail, ils sont informés de mes activités politiques et me permettent de prendre des congés dès que c’est nécessaire. En ce qui concerne la diaspora ivoirienne, elle se composent de 20,000 personnes réparties dans tout le Royaume Uni. Mais ce sont là des chiffres non officiels. Ce qui est clair, c’est qu’il y avait très peu d’Ivoiriens ici au début des années 90, le gros des émigrants s’installant d’habitude en France. Mais tout cela est en train de changer rapidement. Non seulement des jeunes Français, dont certains sont d’origine africaines, viennent chercher du travail en Angleterre, mais beaucoup ils ont été rejoints par beaucoup d’Africains. La tendance est donc à la hausse.”

Les deux séances de dédicace de Simone Gbabgo à Bruxelles et Genève ont été organisées par le Cojep. Comment cela s’explique-t-il et qu’est-ce que cela dit du rapport entre Simone Gbagbo et Charles Blé Goudé?

“Vous savez, le livre de Blé, Ma part de vérité, est un best seller. Il s’en est vendu 50,000 exemplaires et en est déjà à sa deuxième édition. Donc quand nous avons appris que la Première dame faisait deux escales techniques avec sa délégation à Bruxelles et Genève, une invitation a été lancée, des discussions ont eu lieu à Abidjan et tout s’est fait en un temps record. Nous sommes organisés avec les moyens du bord, la délégation aux affaires extérieure et le comité d’organisation. Mon secrétariat à la communication, dont les responsables sont Romaric Atchirou et Richard Golé, a envoyé des emails à notre base de données qui contient 2500 adresses et j’ai donné une interview à BenTV, qui est une chaîne du cable destinée aux communautés afro-britanniques.”

Vous vous apprétez à faire venir à Londres pour une conférence publique du Cojep Jean-François Probst, qui n’est autre que l’ancien conseiller en communication de Jacques Chirac. Comment vous êtes-vous connus et quel sera l’objet de cette conférence?

“J’ai été mis en contact avec Jean-François Probst par l’intermédiaire d’un ami chef d’entreprise qui nous aide dans notre stratégie de communication politique en France. Je ne nommerais pas cet ami que j’ai recontré dans les méandres de la lutte, mais c’est à la suite d’une rencontre au Quai d’Orsay qu’on m’a recommandé voir M. Probst. Après, il s’agissait de caler un rendez-vous. Nous n’avions pas de budget, mais nous avons tout de même discuté de la possibilité de travailler ensemble. Puis, avec l’aide de Laurent Valdiguier du Parisien, on a finalement pu discuter. On a sympathisé, et comme on s’est plu l’un et l’autre, on a échangé sur l’actualité franco-ivoirienne. Avec la sortie de ses deux livres, on s’est dit que l’occasion était venue de le faire parler des relations entre la France et l’Afrique en prenant le cas de la Côte d’Ivoire comme illustration de ce qui se joue actuellement. La rencontre devait avoir lieu au Novotel de Greenwich, mais cela n’a pas pu se faire pour des questions de calendrier. La conférence publique se tiendra donc au Peckham Settlement, dans le quartier africain. Mais il aime bien se retrouver dans cette ambiance là.”

GRANDE CONFERENCE PUBLIQUE DU COJEP
Samedi 23 Juin 2007, à  partir de 16 heures précises
Peckham Settlement, Goldsmith Road. London SE 15 5TF – Royaume Uni

Invité : Jean François Probst, Consultant en Communication Politique et ancien Conseiller du Président Jacques Chirac.
Thème : Nouvelles relations France – Afrique : le Cas de la COTE D’IVOIRE

Comme l’écrit Patrice Kouté dans le mail d’invitation: “Voilà une occasion de parler en dialogue direct avec la chiraquie!!!!!!!!! “


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One response

20 06 2007
bouazo

Salut,

C’est une démarche intéressante que tu proposes.
Bonne continuation.

Un petit conseil de lecture : Manufacturing Consent
by Edward S. Herman and Noam Chomsky
Pantheon Books, 1988

A+

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