Les aventures de Prince Pokou (ou les 1001 vies de Jean-François Probst)

19 06 2007

En lisant le livre de Vincent Hugueux, Les sociers blancs, j’ai découvert que l’un des communicants et des lobbyistes les plus connus de la Chiraquie et de la Françafrique avait eu le coup de foudre pour l’Afrique lors d’un voyage d’étude en Côte d’Ivoire. Je me suis alors dit qu’une telle personne serait un témoin parfait pour comprendre l’histoire du marketing politique moderne en France, en Côte d’Ivoire, et en Afrique. J’ai alors demandé ses coordonnées à Hugeux, qui me l’a très gentiment communiqué pendant que j’étais à Abidjan. Puisque la source en question n’avait pas d’email, je lui ai laissé un message cryptique sur son répondeur et l’ai rappelé lors de mon passage à Paris. Au téléphone, il s’est tout de suite souvenu de moi et a accepté d’être interviewé sur ces thèmes. D’autant qu’après la publication de deux livres sur Chirac (Chirac et dépendances et Chirac, mon ami de trente ans), Jean-François Probst – puis que c’est de lui qu’il s’agit – projette d’en publier un troisième en janvier 2008, qui portera exclusivement sur ses aventures africaines.

J’étais donc doublement chanceux et c’est avec joie que je me rendis à Neuilly pour notre rendez-vous. Je ne savais pas encore que ce serait le début d’une aventure. Car si Probst se fait appeler Prince Pokou, c’est en référence à ce premier voyage à Abidjan, en 1969. Ce ne sera pas son dernier voyage en Côte d’ivoire ni en Afrique, mais c’est bel et bien à Abidjan qu’il est tombé sous le charme du continent, même s’il aime à rappeler de plus en plus souvent aujourd’hui que “l’Afrique, c’est 53 pays”. Compte tenu de l’impact de ce premier contact sur la suite de sa carrière et sur sa vie d’homme, j’étais décidé à l’écouter raconter les circonstances de ce séjour forcément mouvementé et, par bien des aspects, romanesque.

Où notre héros découvre l’Afrique au cours d’un voyage d’étudiant à Abidjan

Voulant développer le jeune pays qui n’était alors indépendant que depuis neuf ans, Félix Houphouët-Boigny désirait bâtir son jeune Etat sur des bases solides et en étroite relation avec l’ex-puissance coloniale. Il avait évidemment en vue l’intérêt bien compris et à long terme des deux parties – les intérêts français en Côte d’Ivoire d’un côté, et ceux d’Houphouët et son clan de l’autre. Pour ce faire, il eut une idée que l’on peut qualifier de géniale si l’on se place du point de vue des objectifs qu’il poursuivait: en pionnier du lobbying diplomatique et du marketing politique, le président ivoirien invita trente étudiants français triés sur le volet et issus, par groupe de dix, de trois grandes écoles : deux écoles de commerce (HEC et Sup de Co) et une école de sciences politiques formant les futurs énarques (l’Institut d’études politiques de Paris, plus connu sous le nom de Sciences-Po).

Or, en 1969, Jean-François Probst est étudiant à Sciences-Po et fréquente quelques étudiants africains, dont beaucoup d’Ivoiriens. Il est donc co-opté par l’un deux, David Amua, et c’est ainsi qu’il débarque à Abidjan. Malheureusement, non seulement son ami ivoirien se fait subtiliser son carnet d’adresses mais, un malheur n’arrivant jamais seul, l’Hotel Ivoire – où ils étaient censés être hébergés – affiche complet, du fait d’un congrès. Obligé d’improviser, il opte finalement pour un établissement situé à Treichville, l’hotel Palmyre, près de la rue 12, plus exactement sur l’avenue de Princesse Pokou. Tel est donc l’origine du pseudo dont il use désormais depuis plusieurs années, en particulier dans ses chroniques sur le site Backchich.info et le journal du même nom. Mais l’histoire serait un peu courte si elle s’arrêtait en si bon chemin. En effet, ces étudiants français sont venus pour un but clairement défini par Houphouët: ils doivent assister différents ministères et administrations publiques à se restructurer. C’est ainsi que Jean-François Probst est amené à rencontrer dès ce premier voyage deux jeunes ivoiriens qui feront carrière dans le parti unique (le PDCI) et dont l’action marquera – à des degrés divers – l’histoire de leur pays: Henri Konan Bédié et Laurent Dona Fologo.

Où notre jeune héros rencontre la jeune élite locale

Pour ce qui est de Fologo, devenu depuis un ami, Probst le rencontra lors d’une visite décidée par Houphouët. Il s’agissait faire le tour de l’imprimerie du premier quotidien gouvernemental du pays, Fraternité Matin. L’actuel président du Conseil Economique et Social, qui servit de guide lors de cette visite, me le confirmera quelques jours plus tard, lors d’une rencontre fortuite au Fouquet’s à Paris, où il a fait escale avant de partir pour Pékin: “Les débuts étaient difficiles car nous ne maîtrisions pas encore bien l’offset.” Probst a surtout été impressionné par la jeunesse de Fologo et étonné de le trouver à un tel niveau de responsabilités. Il faut dire qu’il venait juste de rentrer au pays avec son diplôme de l’Ecole Supérieur de Journalisme en poche, et après deux stages chacun de trois mois – l’un au quotidien Le Monde, et l’autre au Progrès de Lyon. Après Lille, Paris et Lyon, le jeune Houphouétiste du Nord était donc retourné à Abidjan, pour devenir journaliste et rédacteur en chef du quotidien d’Etat, puis ministre de l’information sous plusieurs gouvernements, et enfin président du parti unique peu de temps avant le coup d’Etat qui allait emporter Bédié en décembre 1999.

Quant à Bédié, alors jeune ministre ivoirien des finances, il était à peine trentenaire et “déjà fumeur de cigares à cette époque”, précise Probst, qui ajoute aussitôt: “C’était le protégé d’Houphouët et de Jacques Foccart”. Je pense alors à des images d’archives qui résument une époque et une politique. Il s’agit de vidéos issus des stocks de l’INA, où l’on voit des délégations ivoiriennes conduites par Houphouët sur le péron de l’Elysées et à Matigon: dans l’une, on voit clairement Houphouët et le jeune Bédié; dans l’autre, c’est Houphouët et Jacques Foccart. Mais en 1969, Probst n’est pas encore entré en Chiraquie, puisque c’est plus tard, au début des années soixante-dix qu’il rentrera au cabinet de Jacques Chirac comme préposé aux coupures de presse. Mais le voilà déjà de plein pied dans la Françafrique, ce système voulu de tout coeur par Houphouët et mis en pratique par Foccart. Le jeune étudiant est en effet amené pendant ce voyage à rencontrer Bédié à plusieurs reprises pour aider le ministère des finances à restructurer le code de l’investissement et des douanes.


Où le jeune Prince Pokou fait l’apprentissage de la vie sous les tropiques

Mais ceux qui vont en conclure que sa carrière est déjà toute tracée se trompent. Car Jean-François ne paraît pas fasciné par le pouvoir politique. Ce qui l’intéresse en Afrique et le séduit à jamais, c’est de faire la fête, aller en boîte, discuter avec les femmes, danser le jerk, boire, partir à l’aventure, voyager… en mot, vivre. Et il va très bien vivre en Côte d’Ivoire! Entre le Quartier Latin à Adjamé, et ses deux boîtes de nuit préférées, la Boule Noire, où l’on dansait alors aussi bien le tchatchatcha que le mérengué, et le Inn Club – où il tombera follement amoureux d’une des danseuses – il n’a pas la tête à la politique. Le jeune Jean-François est à l’école de la chair et de la cuisine ivoiriennes dont il affectionne les plats les plus communs: le foutou, la sauce graine, l’attiéké, ainsi que les ananas et les avocats. C’est un enfant de la génération hippy, qui a surtout aimé dans le mouvement de Mai 68 la libération des moeurs. Et même si en la matière il juge, du reste à juste titre, “l’Afrique plus conservatrice que l’Europe”, on peut comprendre qu’il profite sans complexe des multiples occasions qui s’offrent alors à lui. Pour le reste, ses vues sont très largement capitalistes: “En France, c’était le temps de la critique de la société de consommation. En Afrique pendant ce temps, c’était à la fois la découverte de l’Indépendance et de la consommation.” L’Afrique sera le continent de la relativité restreinte et générale.

D’ailleurs ce Tintin parisien, jouisseur et gouailleur, n’est pas seul dans cette aventure ivoirienne à la Hergé. Mais un Hergé qui serait un peu moins coincé, un peu plus ouvert, en tout cas sans les préjugés qui parsèment les albums du jeune reporter, notamment au Congo. Car Jean-François est comme un poisson dans l’eau au milieu de sa bande de copains ivoiriens, dont Simplice Zinsou est alors l’un des pilliers. Mieux: Probst aime à rappeler que contrairement à Chirac, son “ami de trente ans”, il est “tombé amoureux du bruit et des odeurs du marché de Treichville, des épices et des femmes, et de l’ambiance qui règne partout dans la rue”. Il me parle de son voyage dans l’intérieur du Pays, et commence à chanter “Bouaké et sa piscine, les grandes rues bien éclairées”. Et il me demande de lui retrouver ce disque ou du moins les références, car cet air ne l’a jamais quitté. C’est à ces détails-là et à ces petits riens de la vie qu’on reconnait un vrai amoureux non seulement de l’Afrique, mais du mode de vie et de la culture de ceux qui l’habitent.

Où notre héros se souvient, la larme à l’oeil, du temps de l’insouciance

Passée cette première partie de notre conversation, et à l’approche du déssert, le bouchon des souvenirs saute. Tout y passe: le concours de jerk de Sassandra qu’il a gagné et le maffé qu’on lui a alors offert; la pause de la première pierre de la toute nouvelle ville de San Pedro; son accident au pied qui occasionne une peur panique, chez lui, du tétanos et qui provoque son retour précipité à Abidjan, à l’hôpital du Plateau. Il est intarissable. Lorsque je lui demande ce qu’il a retenu de ce premier voyage, il me répond sans hésiter: “Le fait d’être reçu par Houphouët et Bédié. Et puis l’ambiance. Je suis revenu enthousiasmé. Abidjan allait bien. C’est ce qui m’a donné le coup de foudre. Dès cette époque, on voyait que la capacité économique du pays était énorme, avec cette ouverture – la présence des Dahoméens, des Ghanéens, des Voltaïques -, l’opulence, la vie de fête. Le potentiel artistique et sportif était déjà là.” Ensuite, une idée en amenant une autre, il évoque un cercle sportif situé juste au-dessus du stade d’Abidjan, l’actuel stade Felix Houphoët-Boigny: les Combattants du Plateau.

Puis, il évoque les entreprises européennes installées à cette époque dans le pays (Bracodi, Solibra, Bata) et dont il a rencontré les patrons pour son projet de restructuration du code des investissements. On comprend que déjà à cette époque les choses ne sont pas claires: lorsqu’il demande à l’un des patrons de lui montrer sa comptabilité, celui-ci lui retorque, goguennard: “Laquelle? La vraie ou celle qu’on montre aux agents des impôts?” Mais le Prince Pokou revient rapidement sur les souvenirs positifs: “Le voyage en brousse, Man, Ferkességoudou”. Pour une fois, je le prends en faute: il n’arrive pas à mettre les syllabes qui compose le nom de la ville du nord dans le bon ordre. Si bien qu’une fois que je le lui rappelle et lui en donne le diminutif, il ne jure plus que par “Ferké”. Il me raconte alors rapidement la fin de son séjour, qui lui donne “la larme à l’oeil en partant”. Mais pour l’heure, c’est notre déjeuner qui tire vers sa fin, et nous n’avons toujours pas évoqué les deux sujets qui m’ont amené à lui: les débuts de la communication politique en France et la manière dont les chefs d’Etat africains s’y sont mis. Incidemment, j’espère aussi qu’il me donnera sa lecture de la crise ivoirienne. Mais compte tenu de l’heure, il va me falloir patienter encore un peu (et vous, chers lecteurs, avec moi). En effet, voyant que je suis accroché à ses lèvres, il me propose de le suivre à son prochain rendez-vous: un chat dans les bureaux du Nouvel Obs. Et j’accepte car je sais que le Prince Pokou a plus d’un tour dans son sac.

Retrouvez la suite de cette histoire mercredi et vendredi cette semaine prochainement, sur ce blog ou dans le livre🙂

Actualité de Jean-François Probst (Consultant en Communication Politique et ancien Conseiller de Jacques Chirac):

GRANDE CONFERENCE PUBLIQUE DU COJEP
Thème : Nouvelles relations France – Afrique : le Cas de la Côte d’Ivoire

Samedi 23 Juin 2007, à partir de 16 heures précises
Peckham Settlement, Goldsmith Road – London SE 15 5TF (Royaume Uni)

Contact : Patrice Kouté (Representant COJEP Europe)
Tel: +44 7811 74 16 53 / Fax: +44 20 7732 81 49
Email: obouzobo@hotmail.com


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19 06 2007
La crise vue de la diaspora: Patrice Kouté parle « couper, copier, coller

[…] Par leur statut particulier, les représentants de la diaspora ont une compréhension plus fine des différences de regards entre Européens et Africains, puisqu’ils participent eux-mêmes des deux mondes et constituent ainsi des agents d’influence (voire des agents double) très recherchés. J’ai donc décidé d’analyser les évolutions en cours dans la vie politique ivoirienne et chez les Patriotes en partant pour une fois de ce pôle de “réseautage” (networking) et d’influence que sont les organisations qui forment la société civile de la diaspora africaine en Europe. Je parlerai du cas spécifique de la Scandinavie dans un prochain message, mais pour cette première, nul mieux que le représentant Europe du Cojep – l’organisation de Charles Blé Goudé, la figure charismatique des Jeunes Patriotes et le cauchemar de la Françafrique depuis septembre 2002 – ne pouvait m’éclairer à la fois sur son rôle personnel pendant la crise et celui de l’organisation dont il gère la coordination au niveau européen. Je n’ai pas été déçu puisque mon interlocteur, Patrice Kouté, était alors tout occupé à coordonner les séances de dédicaces de Simone Gbagbo à Bruxelles et Genève, tout en se préparant à accueillir le week-end prochain à Londres, sa ville de résidence, l’un des plus médiatiques représentants de la Chiraquie et de la Françafrique: Jean-François Probst. […]

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