Tout n’est que Vanity… FAIR!

20 06 2007

Sous le manteau de la musique, du cinéma ou du sport, la culture populaire joue un rôle qui n’est pas toujours apprécié au-delà de sa qualité première qui est le divertissement. Le double sens du mot “divertissement” mérite une attention particulière. Dans sans son sens usuel, il indique bien sûr la fonction recréative des produits culturels: la culture populaire, c’est ce qui fait “passer le temps” – si possible, du bon temps – et d’oublier les choses sérieuses de l’existence (la guerre, la politique, les impôts ou le travail). C’est le sens du mot anglais “entertainment”. Mais dans un sens un peu plus subtil, la culture populaire a pour fonction de “divertir” – au sens de détourner le regard de la chose que l’on souhaite occulter. Divertir revient alors alors littéralement à “faire diversion”. Les deux sens sont souvent indiscernables, mais néamoins intéressants, ne serait-ce que du fait de l’influence de plus en plus grande accordée au divertissement et aux vedettes. Mais cette industrie de l’amusement et son corollaire – la médiatisation souvent excessive des célébrités et des “peoples” – cachent des enjeux stratégiques de première importance quant à la guerre de l’information. Il est bon de rappeler que Guy Debord voyait déjà dans ces figures de la modernité des moyens de contrôle social d’un nouveau genre.

“Les vedettes existent pour figurer des types variés de styles de vie et de styles de compréhension de la société, libres de s’exercer globalement. Elles incarnent le résultat inaccessible du travail social, en mimant des sous-produits de ce travail qui sont magiquement transférés au-dessus de lui comme son but: le pouvoir et les vacances, la décision et la consommation qui sont au commencement et à la fin d’un processus indiscuté. Là, c’est le pouvoir gouvernemental qui se personnalise en pseudo-vedette; ici c’est la vedette de la consommation qui se fait plébisciter en tant que pseudo-pouvoir sur le vécu.” (La société du spectacle, §60)

Le nouveau pouvoir politique en France semble incarner à un degré élevé la “personalisation en pseudo-vedette”. Cette “peopolisation” n’est pas nouvelle: de Kennedy à Clinton, les exemples ne manquent pas. Et pour ce qui est de la vedette se faisant “plébisciter en tant que pseudo-pouvoir sur le vécu”, Bono (le chanteur du groupe U2) est un cas assez remarquable. Après avoir incarné au début de sa carrière une certaine figure de la contestation irlandaise, il a élargi sa “couverture” à un territoire autrement plus vaste, au point d’atteindre aujourd’hui le statut rare de “client” favori des médias dès lors qu’il s’agit de parler de l’Afrique.

Devant ce succès éclatant, qui rappelle celui de Bob Geldof, d’autres vedettes l’ont logiquement suivi à la trace. De George Cloney au Darfour en passant par le couple Brangelina (Brad Pitt + Angelina Jolie) , ainsi que Madonna au Malawi et Oprah Winfrey en Afrique du Sud, c’est à un véritable blitz médiatique inédit auquel l’on assiste à Hollywood. Je ne mentionne ces exemples ni pour blâmer les intéressés, ni pour les encenser. Mais s’agissant d’un continent dont la surface médiatique est à la fois si réduite et si partielle, il est bon d’en diagnostiquer les effets. C’est là qu’un récent rapport de FAIR doit mériter toute notre attention. On y apprend des choses fort… je ne sais que dire. Jugez plutôt par vous-mêmes à travers ce résumé qu’en donne l’excellent blog Africa Média:

“La couverture médiatique de l’adoption de Madonna manquait systématiquement de parler de la famine qui conduisait les parents à placer les enfants dans les orphélinats ou d’aucun des sujets sérieux de ce pays. Ils ont interviewé un Malawien, militant des droits civiques, une seule fois en faisant appel à des reporters de People Magazine et autres titres de la presse de célébrités.

La plupart de ces reportages sont diffusés dans la journée. La nuit, lorsque les informations soi-disant sérieuses sont diffusées, la place de l’Afrique en 2005 totalisait moins de la moitié de 1%. Beaucoup de ces reportages – y compris un voyage spécial de NBC en Afrique – portaient sur l’Africain Bono, qui est devenu une source majeure de reportage sur l’Afrique.

Le Zimbabwé, qui est toujours sous la coupe du dictateur Robert Mugabe et connait des soulèvements considérables, n’a jamais été mentionné dans les journaux télévisés nocturnes pendant toute l’année 2006.”

Ainsi, Bono réussit à la fois à divertir le spectacteur, à éveiller les consciences, puis aussitôt à les endormir. Quel talent! Mais comment lui reprocher de “voler la vedette” (to steal the show) alors que c’est quand même lui la vedette. C’est lui qui fait le show après tout. L’Afrique, on l’aura compris, ne sert ici que de décor possible pour illustrer un style de vie (way of life): le style de vie d’une vedette mondiale. Et c’est ainsi que le spectacle continue. La vie aussi, y compris celle de ces figurants occasionnels que sont les petits enfants tellement choux qui posent à côté, ou mieux, dans les bras des vedettes, dans leurs sacs de voyage et s’étalent sur les pages des magazines de lifestyle.

L’ironie dans tout cela est bien évidemment que ces stars planétaires ne sont pas si globales qu’on tente de nous le faire gober. Car si on demandait à ces petits Africains qu’elles sont leurs vedettes préférées, il y a fort à parier qu’elles citeraient Magic System, Didier Drogba ou les héros de la série humoristique Ma famille. Car comme le disait le même Debord en conclusion du paragraphe cité plus haut, “les activités de la vedette ne sont pas réellement globales”. Non seulement la culture reste affaire de contexte, de particularisme et d’appartenance, mais l’existence même et la production en série de vedettes globales renforcent le besoin chez les populations vivant à la périphérie du monde globalisé de contre-modèles, des stars régionales que les réseaux de télévision par satellite et l’internet rendent, de fait, elles aussi globales. Mais ce ne sont pas ces vedettes-là qui concentrent le regard de Vanity Fair. C’est déjà assez que Bono et les siens permettent aux médias de masse de “parler” de l’Afrique. Il ne faudrait pas en plus leur demander de “parler” à l’Afrique, ou de donner la parole aux Africains. L’introduction de Julie Hollar de FAIR servira ici de conclusion: “as Bono clearly understands, what media tend to find sexy about Africa is not Africa itself, but the stars like himself who have taken up causes in the region.”

Au 16è siècle, John Lyly écrivait déjà: All’s fair in love and war. Nous savons désormais que ce n’est pas uniquement en amour et à la guerre que tout est permis. C’est également le cas dans la guerre de l’information.


Actions

Information

Leave a Reply

Please log in using one of these methods to post your comment:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s




%d bloggers like this: