Internet lobbying

25 06 2007

Enough shows a very effective way to lobby Congress. Except to see more of such Youtube-based videoblogging campaigns.

Les campagnes de lobbying par le web se multiplient. Attendez-vous à voir de plus en plus de vidéos de ce type dans le futur.

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Release the spiders!

21 06 2007

I’ve been thinking about this for days. And I’ve finally come to the conclusion that it’s ok to post both in english and french. So, get used to it, you spiders!

Mise à jour (jeudi 28 juin 07): Ce blog est désormais bilingue. Autant que ceux qui sont encore prisonniers de la toile francophone se fassent rapidement une raison.

Technorati Profile





La Côte d’Ivoire qui gagne

20 06 2007

Lorsque Laurent Gbagbo parlait de “la Côte d’Ivoire qui gagne”, beaucoup n’y voyaient qu’un slogan politique de plus, ayant pour unique objectif la récupération d’une certaine fièvre footballistique et la fierté de voir des artistes comme Magic System voler de succès en succès. On peut bien sûr en rester à cette lecture strictement politicienne. Mais celui qui s’arrête en si bon chemin perd de vue le contexte stratégique qui était celui du pays à cette époque pas si lointaine. A l’inverse, ceux qui n’entendent dans ces paroles qu’une prophétie qui a fini par se réaliser, et n’y trouvent qu’une preuve supplémentaire de la hauteur de vue de leur Président, prouvent que la leur est bien – sinon courte – du moins quelque peu brouillée par la ferveur religieuse. Quelle lecture alternative peut-on en faire?

Attention à la culture populaire! 

Pour ce qui est du terrain de la guerre de l’information, commençons par reconnaître que le sport (en particulier le football) et la culture populaire (la musique en est un bon exemple) constituent à la fois un champ bataille politique et le miroir de la situation socio-politique d’une nation. Il faut donc être attentif à ce qui s’y joue, y compris dans ses effets de sidération et d’attraction – des nationaux comme des autres.

Pour ce qui est de la crise ivoirienne, il faut noter un fait dont peu d’observateurs de l’arène africaine – même les plus attentifs – ont véritablement pris la mesure. Je veux parler de l’accélération du mouvement de “starification” planétaire de figures ivoiriennes comme Didier Drogba ou Magic System. Cette dynamique, réelle mais timide avant la crise, a atteint son apogée aux heures chaudes de la confrontation entre la France et la Côte d’Ivoire. Et le plus extraordinaire, c’est qu’elle n’a pas seulement atteint l’Europe, mais surtout la France.

C’est deuxième gaou qui est gnata

De plus, en dehors de Drogba et Magic System, tout un mouvement musical et culturel – né non seulement en pleine guerre, mais comme réponse à la situation de crise – est apparu et a conquis rapidement tout le pays; ensuite, ce fut le tour de toute l’Afrique francophone, puis les pays anglophones et au-delà, avant de se propager aux antilles françaises (Martinique et Guadeloupe compris), pour finalement atteindre l’Hexagone et y mettre le feu.

Après avoir rapidement enflammé les pistes de danse des clubs afro-caribéens, l’étincelle a commencé à prendre parmi la jeunesse des banlieues, opérant un branchement inédit vers d’autres styles musicaux urbains comme le hip hop, le r’n’b et même le raï. Finalement, ce courant musical s’est frayé un chemin vers les chaînes de télévison du câbles et du satelitte, les charts de radios FM comme NRJ, pour finalement échouer sur les plateaux d’émission de télévision. En prime time!

Comme un feu de brousse médiatique 

Ce mouvement, vous l’avez compris, n’est autre que le coupé décalé. Né du cerveau de Stéphane Doukouré, alias Douk Saga, ce mouvement aux origines encore mystérieuses à ce jour – entre faymania, petites escroqueries et fêtes à tout casser dans des boîtes de nuit parisiennes et abidjanaises – va détrôner ses grands devanciers de la musique afro-caribéenne (la rumba zaïroise et le zouk) et accomplir en moins de deux ans ce que d’autres formes musicales issues du continent avaient mis entre une et deux décennies à obtenir: un succès et une reconnaissance inconstestables.

Mais au-delà de cette success story ivoirienne – qui est aussi remarquable que celle de Drogba et de la bande à Assalfo – c’est l’image qu’elle a donné du pays qui doit nous interpeller; un pays où on fait la fête, où on danse, où l’argent (apparemment) coule à flots – littéralement puisque Douk va instaurer la distribution de billets de banque tout frais à chacune de ses apparitions publiques. C’est ce qu’on appelle le travaillement.

Ce mouvement exubérant prend une dimension globale si on pense au contexte de sa réception et de sa consommation. Se diffusant massivement dans la diaspora grâce à la technologie du DVD d’abord, puis des logiciels peer-to-peer et enfin par la magie numérique de sites multimédia comme Youtube qui diffusent les vidéos tournées à Abidjan et Paris, c’est une musique qui se consomme dans les salons comme dans les discothèques, mais surtout dans les maquis.

Un logiciel culturel imparable 

Cette insitution mérite quelques lignes. Mélange de bar, de discothèque, de restaurant et de lieu de rencontre où le brassage social est de rigueur, le maquis est une création ivoirienne apparue dans les années 80, lorsque les travailleurs trop loin de leurs domiciles respectifs ont commencé à aller dans des gargotes arrangées à la va-vite par des tanties à l’esprit d’entreprise sans limite. Né de la débrouille, les maquis vont bientôt toucher toutes les classes sociales et se généraliser dans l’ensemble du pays et de l’Afrique de l’ouest. En devenant la musique favorite des maquis, non seulement le coupé décalé remplace progressivement le zouglou – la musique ivoirienne urbaine des années 90 -, mais il participe au mode de vie ivoirien tel qu’il est résumé par “la vie dans les maquis”, de Yopougon jusqu’en Zone 4.

Avec la crise économique de la fin des années Houphouët, l’émigration massive des Ivoiriens va diffuser ce modèle culturel dans la diaspora. On trouve désormais des maquis partout où vivent des Ivoiriens et des Ouest-africains. Ceci pour rappeler que bien avant la crise, la Côte d’Ivoire véhiculait déjà un certain mode de vie et que ce mode de vie attirant pour ses voisins ne s’est pas éteint pendant la guerre. Au contraire: l’impossibilité de se rendre à Babi (l’autre nom d’Abidjan) va provoquer chez tous les nostalgiques de la Rue Princesse et de l’Ambiance made in Babi, ainsi que chez ceux qui ne l’ont pas connus, le désir de vivre “comme là bas, dis”. Ce fut principalement dans les maquis que la majorité des Ivoiriens souhaitant partager leur amour du football suivront ensemble la Coupe du Monde de 2006, tous habillés aux couleurs nationales, entre ambiance festive, virus du football et patriotisme bon enfant.

OBV = orange, blanc, vert 

Et pendant que qu’on inaugurait un nouveau maquis presque toutes les semaines à Abidjan aux heures les plus chaudes du couvre-feu, les sites ivoiriens comme Abidjanshow ou Babi.com en rendaient comptent, diffusant les vidéos de ces lieux déjà conquis par le coupé décalé, et multipliant les effets d’imitation et de contagion. Que croyez-vous qu’il arriva? Quelle fût, selon vous, la conséquence de cette dynamique irréversible?

Les images de Didier Drogba dansant des pas de coupé décalé à chaque but marqué enflammèrent les esprits? “Mais c’est quoi cette danse, Didier?”. Et le buteur de leur répondre en toute simplicité: “Mais c’est du coupé décalé! C’est une danse de chez moi, à Abidjan. Cela se danse comme ça!” C’est imparable et irrésistible. Et, ce qui est plus incroyable encore, c’est que tous ceux qui voulaient être – ou avoir l’air d’être – dans le coup ont commencé à bouger, à danser, et à parler comme des Ivoiriens. A commencer par les Français, qui tombèrent soudain sous le charme d’un humoriste qui parle “comme là bàs”, à base d’expressions tout droits sorties des rues d’Abidjan.

Ah! Patson, mon frère

Cet humoriste, c’est Patson. Inconnu il y a encore deux ans, il va d’abord se faire connaître dans des petites salles, puis à la Main d’Or – chez Dieudonné – avant de se faire remarquer par la radio panafricaine Africa n°1, où il anime depuis une émission légendaire à base de canulars téléphoniques et d’expressions typiquement abidjanaises. Ce que beaucoup ignorent, c’est que Patson – malgré son talent immense – ne fait que rendre accessible aux Français le parler de Babi: le nouchi, ce français destricturé, africanisé, gouailleur et flamboyant. Tiens, c’est cadeau! Yes, papy!

Depuis l’année dernière, quelques semaines avant la Coupe du monde justement, il a été le premier artiste signé par Jamel Debouze à la suite du casting de son Comedy Club. Et c’est ainsi que le Marocain le plus bancable du cinéma français est devenu le producteur de l’humoriste ivoirien désormais préféré des Français! Et encore, ils n’ont pas encore vu un seul épisode de la série Ma Famille qui, longtemps avant Patson, est déjà un succès partout en Afrique, du Sénégal au Congo en passant par le Mali et… le Nigéria – chez les Anglophones de Nollywood. Ah Vvvrrraiment, ces Ivoiriens!

Comme des grains de sable dans la machine de guerre médiatique

Bon, je ne vais pas vous faire patienter indéfiniment. Ce qui devait arriver arriva: toutes ces images, toutes ces musiques, tous ces sons, toutes ces odeurs d’aloko et d’attiéké, tous ces rires, ces corps magnifiques dansant la joie de vivre et l’insouciance, ont fini par enrayer la machine de propagande des médias français.

Sans s’en rendre compte, à leur insu ou à leur corps (économique) défendant, ces médias étaient en train de diffuser deux images diamétralement opposées de la Côte d’Ivoire: d’un côté, on racontait que ce peuple était xénophobe et se préparait à commettre un génocide pire que le Rwanda. De l’autre, on voyait ce même peuple faire la fête, on l’entendait rire, on le sentait chaleureux, amical, accueillant, recevant à bras ouvert le premier inconnu, même toubab, qui poussait la porte d’un maquis ou d’un bar ivoirien du 18ème arrondissement ou de Pantin, à la Baie des Sirènes.

Cheval de Troie médiatique 

En terme technique, c’est ce qu’on appelle une situation de dissonance cognitive. Face à deux messages contradictoires, le cerveau doit choisir celui qu’il considère comme le plus vraissemblable. Sans quoi, la folie n’est pas loin. Ceux qui ne sont pas devenus fous ont fait la chose raisonnable dans ces cas: ils ont décidé de croire ce qu’il voyaient, sentaient, et entendaient de leur propre sens.

Et c’est ainsi que bien avant les accords de Marcoussis, bien avant les évènements de novembre 2004, puis la lutte contre le GTI et la machine onusienne, le discours médiatique français était déjà en porte-à-faux: la culture ivoirienne, le mode de vie abidjanais, la vie de maquis, le coupé décalé, les footballeurs ivoiriens et leurs fans avaient déjà vaincu la France avant que les Jeunes Patriotes n’emportent tout sur leur passage et ridiculisent l’armée française et le pouvoir politique et la machine de mort élysienne. Et c’est ainsi que la Côte d’Ivoire qui gagne… gagna! Comme on dit, “on gagne ou on gagne”.

Pour vous en convaincre, voici quelques images de ces improbables guerriers de l’information, qui combattent non dans l’ombre ou dans les coulisses, mais en pleine lumière, sous les projecteurs des caméras:

Didier Drogba

Magic System

Douk Saga

Patson

Nestor, le gaou le plus célèbre de Youtube: sacré blédard!

On va faire comment? Comme on dit au pays, impossible n’est pas ivoirien!





Tout n’est que Vanity… FAIR!

20 06 2007

Sous le manteau de la musique, du cinéma ou du sport, la culture populaire joue un rôle qui n’est pas toujours apprécié au-delà de sa qualité première qui est le divertissement. Le double sens du mot “divertissement” mérite une attention particulière. Dans sans son sens usuel, il indique bien sûr la fonction recréative des produits culturels: la culture populaire, c’est ce qui fait “passer le temps” – si possible, du bon temps – et d’oublier les choses sérieuses de l’existence (la guerre, la politique, les impôts ou le travail). C’est le sens du mot anglais “entertainment”. Mais dans un sens un peu plus subtil, la culture populaire a pour fonction de “divertir” – au sens de détourner le regard de la chose que l’on souhaite occulter. Divertir revient alors alors littéralement à “faire diversion”. Les deux sens sont souvent indiscernables, mais néamoins intéressants, ne serait-ce que du fait de l’influence de plus en plus grande accordée au divertissement et aux vedettes. Mais cette industrie de l’amusement et son corollaire – la médiatisation souvent excessive des célébrités et des “peoples” – cachent des enjeux stratégiques de première importance quant à la guerre de l’information. Il est bon de rappeler que Guy Debord voyait déjà dans ces figures de la modernité des moyens de contrôle social d’un nouveau genre.

“Les vedettes existent pour figurer des types variés de styles de vie et de styles de compréhension de la société, libres de s’exercer globalement. Elles incarnent le résultat inaccessible du travail social, en mimant des sous-produits de ce travail qui sont magiquement transférés au-dessus de lui comme son but: le pouvoir et les vacances, la décision et la consommation qui sont au commencement et à la fin d’un processus indiscuté. Là, c’est le pouvoir gouvernemental qui se personnalise en pseudo-vedette; ici c’est la vedette de la consommation qui se fait plébisciter en tant que pseudo-pouvoir sur le vécu.” (La société du spectacle, §60)

Le nouveau pouvoir politique en France semble incarner à un degré élevé la “personalisation en pseudo-vedette”. Cette “peopolisation” n’est pas nouvelle: de Kennedy à Clinton, les exemples ne manquent pas. Et pour ce qui est de la vedette se faisant “plébisciter en tant que pseudo-pouvoir sur le vécu”, Bono (le chanteur du groupe U2) est un cas assez remarquable. Après avoir incarné au début de sa carrière une certaine figure de la contestation irlandaise, il a élargi sa “couverture” à un territoire autrement plus vaste, au point d’atteindre aujourd’hui le statut rare de “client” favori des médias dès lors qu’il s’agit de parler de l’Afrique.

Devant ce succès éclatant, qui rappelle celui de Bob Geldof, d’autres vedettes l’ont logiquement suivi à la trace. De George Cloney au Darfour en passant par le couple Brangelina (Brad Pitt + Angelina Jolie) , ainsi que Madonna au Malawi et Oprah Winfrey en Afrique du Sud, c’est à un véritable blitz médiatique inédit auquel l’on assiste à Hollywood. Je ne mentionne ces exemples ni pour blâmer les intéressés, ni pour les encenser. Mais s’agissant d’un continent dont la surface médiatique est à la fois si réduite et si partielle, il est bon d’en diagnostiquer les effets. C’est là qu’un récent rapport de FAIR doit mériter toute notre attention. On y apprend des choses fort… je ne sais que dire. Jugez plutôt par vous-mêmes à travers ce résumé qu’en donne l’excellent blog Africa Média:

“La couverture médiatique de l’adoption de Madonna manquait systématiquement de parler de la famine qui conduisait les parents à placer les enfants dans les orphélinats ou d’aucun des sujets sérieux de ce pays. Ils ont interviewé un Malawien, militant des droits civiques, une seule fois en faisant appel à des reporters de People Magazine et autres titres de la presse de célébrités.

La plupart de ces reportages sont diffusés dans la journée. La nuit, lorsque les informations soi-disant sérieuses sont diffusées, la place de l’Afrique en 2005 totalisait moins de la moitié de 1%. Beaucoup de ces reportages – y compris un voyage spécial de NBC en Afrique – portaient sur l’Africain Bono, qui est devenu une source majeure de reportage sur l’Afrique.

Le Zimbabwé, qui est toujours sous la coupe du dictateur Robert Mugabe et connait des soulèvements considérables, n’a jamais été mentionné dans les journaux télévisés nocturnes pendant toute l’année 2006.”

Ainsi, Bono réussit à la fois à divertir le spectacteur, à éveiller les consciences, puis aussitôt à les endormir. Quel talent! Mais comment lui reprocher de “voler la vedette” (to steal the show) alors que c’est quand même lui la vedette. C’est lui qui fait le show après tout. L’Afrique, on l’aura compris, ne sert ici que de décor possible pour illustrer un style de vie (way of life): le style de vie d’une vedette mondiale. Et c’est ainsi que le spectacle continue. La vie aussi, y compris celle de ces figurants occasionnels que sont les petits enfants tellement choux qui posent à côté, ou mieux, dans les bras des vedettes, dans leurs sacs de voyage et s’étalent sur les pages des magazines de lifestyle.

L’ironie dans tout cela est bien évidemment que ces stars planétaires ne sont pas si globales qu’on tente de nous le faire gober. Car si on demandait à ces petits Africains qu’elles sont leurs vedettes préférées, il y a fort à parier qu’elles citeraient Magic System, Didier Drogba ou les héros de la série humoristique Ma famille. Car comme le disait le même Debord en conclusion du paragraphe cité plus haut, “les activités de la vedette ne sont pas réellement globales”. Non seulement la culture reste affaire de contexte, de particularisme et d’appartenance, mais l’existence même et la production en série de vedettes globales renforcent le besoin chez les populations vivant à la périphérie du monde globalisé de contre-modèles, des stars régionales que les réseaux de télévision par satellite et l’internet rendent, de fait, elles aussi globales. Mais ce ne sont pas ces vedettes-là qui concentrent le regard de Vanity Fair. C’est déjà assez que Bono et les siens permettent aux médias de masse de “parler” de l’Afrique. Il ne faudrait pas en plus leur demander de “parler” à l’Afrique, ou de donner la parole aux Africains. L’introduction de Julie Hollar de FAIR servira ici de conclusion: “as Bono clearly understands, what media tend to find sexy about Africa is not Africa itself, but the stars like himself who have taken up causes in the region.”

Au 16è siècle, John Lyly écrivait déjà: All’s fair in love and war. Nous savons désormais que ce n’est pas uniquement en amour et à la guerre que tout est permis. C’est également le cas dans la guerre de l’information.





La crise vue de la diaspora: Patrice Kouté parle

19 06 2007

Au cours des six derniers mois, le discours des Patriotes ivoiriens et de leurs leaders semblent démentir tout ce que les médias français ont pu écrire et montrer d’eux ces cinq dernières années. De plus, ils ont accompagné leurs discours d’actes qui donnent à penser qu’il s’agit d’autre chose que d’un simple affichage politique. Plus qu’aucun autre des signaux qui nous parviennent de Côte d’Ivoire, cette évolution des Patriotes montre que quelque chose est en train de véritablement changer dans le pays. D’autant que cette nouvelle dynamique a précédé et accompagné la naissance du dialogue direct entre Laurent Gbago et Guillaume Soro, ainsi que la formation du gouvernement de ce dernier et les différentes manifestations de décrispation dont les médias se sont faits, à juste titre, les échos: les visites de deux représentants éminents des Forces Nouvelles à Yopougon (Sidiki Konaté puis Louis-André Dacoury-Tabley), suivies le week-end dernier du meeting de Charles Blé Goudé lui-même à Bouaké. Ce pont inédit et inimaginable il y a peu de temps encore entre le fief des Patriotes et celui des Forces Nouvelles traduit bien le passage d’une logique de guerre (le “face à face” des armes) à une dynamique de paix (le “côte à côte” des troupes).

Une nouvelle forme de “guerre civile” d’importation

Mais à force d’avoir le regard constamment fixé sur Abidjan, l’observateur européen finit par être anesthésié par tant de soubressauts et devient aveugle à ce qui se passe sous ses yeux. Or, dès les premiers jours après le déclenchement de la tentative de coup d’Etat du 19 septembre 2002, la diaspora ivoirienne – puis africaine – est entrée en ébullition, chacun choisissant son camp. La crise au pays a donc entraîné une drôle de guerre dans la diaspora qui n’a été ni médiatiasée, ni analysée, alors même qu’elle avait lieu dans les rues de Paris ou de Bruxelles. Je parle d’expérience puisque j’ai assisté à ce bouillonement sans précédent qui a saisi les communautés ivoiriennes de ces deux capitales européennes. Or ni la presse française, ni les médias belges – qui s’étaient pourtant faits les échos du film de Benoît Scheuer – ne se sont intéressés à cette nouvelle forme de “guerre civile” d’importation qui se déroulait pratiquement sous ses fenêtres et quelques fois même dans ses salles de rédaction. Certains des médias souvent mentionnés par les témoins interviewés sur ce blog ne puisaient pas toutes leurs informations aux sources officielles, qu’elles soient françaises ou ivoiriennes. Car ces même sources officielles étaient souvent dédoublées par des représentants issus de la diaspora, dont le rôle va consister à confirmer, relayer, transformer ou décontruire les discours officiels des différents camps.

Itinéraire et actualité de Patrice Kouté, représentant du Cojep Europe

Par leur statut particulier, les représentants de la diaspora ont une compréhension plus fine des différences de regards entre Européens et Africains, puisqu’ils participent eux-mêmes des deux mondes et constituent ainsi des agents d’influence (voire des agents double) très recherchés. J’ai donc décidé d’analyser les évolutions en cours dans la vie politique ivoirienne et chez les Patriotes en partant pour une fois de ce pôle de “réseautage” (networking) et d’influence que sont les organisations qui forment la société civile de la diaspora africaine en Europe. Je parlerai du cas spécifique de la Scandinavie dans un prochain message, mais pour cette première, nul mieux que le représentant Europe du Cojep – l’organisation de Charles Blé Goudé, la figure charismatique des Jeunes Patriotes et le cauchemar de la Françafrique depuis septembre 2002 – ne pouvait m’éclairer à la fois sur son rôle personnel pendant la crise et celui de l’organisation dont il gère la coordination au niveau européen. Je n’ai pas été déçu puisque mon interlocteur, Patrice Kouté, était alors tout occupé à coordonner les séances de dédicaces de Simone Gbagbo à Bruxelles et Genève, tout en se préparant à accueillir le week-end prochain à Londres, sa ville de résidence, l’un des plus médiatiques représentants de la Chiraquie et de la Françafrique: Jean-François Probst.

Interview d’un agent d’influence ivoirien en Europe

L’entretien s’est déroulé au téléphone le dimanche 3 juin dans la matinée, puis s’est poursuivi par email dans la semaine qui a suivi, pour se terminer de nouveau au téléphone la veille de la réunion de Genève à laquelle je n’ai pas pu me rendre. Bien que l’interview ne contienne que peu de révélations juteuses ou saignantes, elle permet de mieux comprendre ce dont je vous parlais tantôt: le travail d’un agent d’influence pour qui la politique ne se conçoit pas autrement que par la communication et le lobbying. Un tel homme – capable de parler en même temps avec les représentants en Europe des partis politiques ivoiriens, ainsi que les organisations panafricaines issues des autres pays, tout en étant en contact avec la Présidence ivoirienne, le Parti travailliste britannique de Tony Blair ou les représentants officiels et officieux de la Françafrique – ne pouvait que retenir l’attention de Coupé Collé. Car, pour paraphraser Debord, ce n’est évidemment pas la Côte d’Ivoire “qui produit de telles merveilles, c’est cette époque”.

Comment êtes-vous devenu le coordinateur du Cojep en Europe et quels sont vos rapports avec Charles Blé Goudé?

“Blé et moi on se connait depuis longtemps. Mais le 19 septembre, quand on a appris ce qui se passait au pays, il a dit: “Zoubi, y a gbangban!” Nous nous sommes rapidement côtisés pour qu’il puisse aller à Abidjan. Là-bas, il a organisé la jeunesse de Côte d’Ivoire. Et les gens ont très vite vu de quoi il était capable. Pendant qu’Alliot-Marie présentait les Patriotes comme “un groupuscule à la solde de Gbagbo”, non seulement il mobilisait des foules énormes, mais tout ça était fait avec les moyens du bord. Comme on dit, “nous crapatouillons ensemble”. A l’aide de la sono de Serge Kassy et des envois de sms, il a pu montrer le vrai visage de la résistance. C’est seulement après qu’il a rencontré Gbabgo et que celui-ci a demandé qu’on lui fournisse des gardes du corps. Dès le départ, j’étais donc en contact fréquent avec lui pour soutenir ses efforts, mais à partir de l’Europe. Et puis quand il a été empêché de voyager à causes des sanctions, il m’a demandé d’installer des sections ici en Angleterre. Une fois que ce fut fait, il m’a demandé de continuer dans les autres pays.”

Quel bilan faîtes-vous de votre action et quels sont les moments qui vous ont le plus marqué?

“Très positif. Après le Royaume, on a installé des sections en France, en Belgique, en Suisse. De nouvelles sections vont ouvrir en Russie et aux Etats-Unis. On a déjà des correspondants dans d’autres pays et dans les six prochains mois, nous seront présents en Espagne et aux Canada. Si je dois me souvenir des moments marquants, je citerais  C’est ainsi janvier 2003, quand nous avons pu obtenir une réunion avec 52 députés britanniques. Et aussi 2004, quand le Cojep a été reçu par la Commission des droits de l’homme. Il s’agissait de leur montrer que nous ne sommes pas des va-t-en-guerre, mais des intellectuels. Nous avons affronté également des coups durs: certains frères n’ont pas pu obtenir des visas pour voyager et se rendre, par exemple, à Accra au Ghana. Nous avons donc eu l’idée d’organiser des conférences en Europe où nous avons invité des leaders comme Laurent Dona Fologo en 2004, Mamadou Koulibaly en 2005, puis Geneviève Bro Grebé.”

Quelles ont été les phases de votre stratégie de communication et de lobbying pendant la crise et aujourd’hui?

“Au début de la guerre, nous sommes rentrés dans une logique de résistance. Dès septembre 2002, nous avons pris contact avec des cabinets de lobbying et bénéficié des conseils d’Eligo International pour nous aider à mettre en place une stratégie destinée à expliquer la crise aux Britanniques. Il s’agissait de faire face à la guerre de l’information qui s’intensifiait de jour en jour. C’est ainsi que nous avons réussi à changer la donne, d’autant qu’entre temps je suis devenu membre du Labor Party en 2004, ce qui a facilité certains contacts. Depuis l’année dernière, nous sommes rentrés dans une nouvelle dynamique. Après avoir fait de la résistance pendant toute la crise à l’imposture de la France, il s’agissait désormais de faire en sorte que les Africains règlent leur problèmes eux-mêmes, entre frères. Les résolutions de l’ONU étant inapplicables, elles n’ont évidemment rien donné. Tout le monde a fini par comprendre notre message. Restait maintenant d’aller résolument à la paix. Mais auparavant, il fallait l’expliquer aux population. C’est ainsi que pendant que le sommet de l’Etat réfléchissait et rencontrait les délégations d’Ivoiriens à la Présidence, nous avons eu l’idée d’organiser la Caravane de la Paix. On peut dire qu’on a du flair, mais vous savez, la politique exige une certaine subtilité et une extrême intelligence. Et Blé Goudé est un penseur qui peut favoriser l’action du gouvernement. Il s’est donc réuni avec ses frères des autres organisations de jeunesse des parties d’opposition et c’est ainsi qu’ils ont signé un accord avec KKB et Yayoro. Une fois que nous sommes rentrés dans cette dynamique de paix pour aider le Président de la République, la Caravanne de la Paix devait faire le tour du pays pour informer la population. Vous savez, il y a à peu près 70% d’analphabètes dans les campagnes et les villages, donc si vous n’allez pas à leur rencontre, vous risquez de ne pas être compris quand vous prenez des décisions difficiles. Puisque Soro avait eu le courage de revendiquer la rébellion, la paix n’était possible qu’avec lui. Or, pendant que nous étions en pleine tournée, ce que beaucoup considéraient comme impensable est arrivée: l’Accord de Ouagadougou a été signé. Ce n’était pas évident au départ et le Dialogue direct n’est pas un “prêt à penser”. Donc, nous devions désormais changer aussi l’image de la rébellion! C’est que les Patriotes ont fait en disant qu’il faut pardonner. Et quand vous allez à la paix, il ne faut pas réveiller les vieux démons. C’est ainsi que le 12 mai dernier, nous avons organisé une grande conférence à laquelle nous avons convié des représentants du Cameroun, du Bénin, de la Guinée, du Congo démocratique, etc. Les amis sénégalais se sont excusés de n’avoir pu venir, mais beaucoup ont répondu présent. Abdon Bayedo, le représentant spécial du Président de la République pour l’Europe était là également. Et tout le monde a pu voir que les principales forces politiques du pays sont venues: RDR, PDCI, FPI. Nous avons diffusé des images de la Caravane de la Paix pour montrer ce qui se passait vraiment au pays. Il y avait beaucoup d’émotion. C’est ainsi que nous avons pu leur expliquer l’Accord de Ouaga du 4 mars et conclure en disant que le continent africain est un seul pays. Hier c’était la guerre; aujourd’hui, c’est la paix. Puisque Blé et Soro se sont parlés pour que la paix soit totale, nous, responsables de la diaspora devons accepter cette paix qui arrive. Pronons la parole de paix et de reconcilliation. Il y a eu en tout une soixantaine de leaders et 210 personnes dans la salle du Peckham Settlement, au sud de Londres. Le message est donc bien passé et la journée s’est clôturée par un cocktail très chic.”

Parlons un peu des Ivoiriens au Royaume-Unis. Comment êtes-vous arrivés dans ce pays et quels sont les chiffres de la diaspora ivoirienne dans le pays?

“Je suis arrivé en Angleterre en 2001, c’est-à-dire un an avant la guerre. Cela fait donc six ans que je suis ici. Au début, c’était difficile car je ne parlais pas l’anglais. Ensuite j’ai suivi des cours de marketing et de relations publiques, et trouvé du travail au National Asylum Support (NAS), qui dépend du Home Office (Ministère de l’intérieur britannique). J’y suis resté pendant quatre ans. Depuis je prends des cours de sciences politiques pour devenir spécialiste de la France, parce qu’il y a beaucoup de spécialistes de l’Afrique en France. Comme il se font appeller “africanistes”, j’ai décidé d’être “françologue”. Je travaille désormais comme sale advisor dans le domaine du mobilier de luxe, ce qui me permet de rencontrer des personnes de la haute société et des aristocrates. Dans mon travail, ils sont informés de mes activités politiques et me permettent de prendre des congés dès que c’est nécessaire. En ce qui concerne la diaspora ivoirienne, elle se composent de 20,000 personnes réparties dans tout le Royaume Uni. Mais ce sont là des chiffres non officiels. Ce qui est clair, c’est qu’il y avait très peu d’Ivoiriens ici au début des années 90, le gros des émigrants s’installant d’habitude en France. Mais tout cela est en train de changer rapidement. Non seulement des jeunes Français, dont certains sont d’origine africaines, viennent chercher du travail en Angleterre, mais beaucoup ils ont été rejoints par beaucoup d’Africains. La tendance est donc à la hausse.”

Les deux séances de dédicace de Simone Gbabgo à Bruxelles et Genève ont été organisées par le Cojep. Comment cela s’explique-t-il et qu’est-ce que cela dit du rapport entre Simone Gbagbo et Charles Blé Goudé?

“Vous savez, le livre de Blé, Ma part de vérité, est un best seller. Il s’en est vendu 50,000 exemplaires et en est déjà à sa deuxième édition. Donc quand nous avons appris que la Première dame faisait deux escales techniques avec sa délégation à Bruxelles et Genève, une invitation a été lancée, des discussions ont eu lieu à Abidjan et tout s’est fait en un temps record. Nous sommes organisés avec les moyens du bord, la délégation aux affaires extérieure et le comité d’organisation. Mon secrétariat à la communication, dont les responsables sont Romaric Atchirou et Richard Golé, a envoyé des emails à notre base de données qui contient 2500 adresses et j’ai donné une interview à BenTV, qui est une chaîne du cable destinée aux communautés afro-britanniques.”

Vous vous apprétez à faire venir à Londres pour une conférence publique du Cojep Jean-François Probst, qui n’est autre que l’ancien conseiller en communication de Jacques Chirac. Comment vous êtes-vous connus et quel sera l’objet de cette conférence?

“J’ai été mis en contact avec Jean-François Probst par l’intermédiaire d’un ami chef d’entreprise qui nous aide dans notre stratégie de communication politique en France. Je ne nommerais pas cet ami que j’ai recontré dans les méandres de la lutte, mais c’est à la suite d’une rencontre au Quai d’Orsay qu’on m’a recommandé voir M. Probst. Après, il s’agissait de caler un rendez-vous. Nous n’avions pas de budget, mais nous avons tout de même discuté de la possibilité de travailler ensemble. Puis, avec l’aide de Laurent Valdiguier du Parisien, on a finalement pu discuter. On a sympathisé, et comme on s’est plu l’un et l’autre, on a échangé sur l’actualité franco-ivoirienne. Avec la sortie de ses deux livres, on s’est dit que l’occasion était venue de le faire parler des relations entre la France et l’Afrique en prenant le cas de la Côte d’Ivoire comme illustration de ce qui se joue actuellement. La rencontre devait avoir lieu au Novotel de Greenwich, mais cela n’a pas pu se faire pour des questions de calendrier. La conférence publique se tiendra donc au Peckham Settlement, dans le quartier africain. Mais il aime bien se retrouver dans cette ambiance là.”

GRANDE CONFERENCE PUBLIQUE DU COJEP
Samedi 23 Juin 2007, à  partir de 16 heures précises
Peckham Settlement, Goldsmith Road. London SE 15 5TF – Royaume Uni

Invité : Jean François Probst, Consultant en Communication Politique et ancien Conseiller du Président Jacques Chirac.
Thème : Nouvelles relations France – Afrique : le Cas de la COTE D’IVOIRE

Comme l’écrit Patrice Kouté dans le mail d’invitation: “Voilà une occasion de parler en dialogue direct avec la chiraquie!!!!!!!!! “





Les aventures de Prince Pokou (ou les 1001 vies de Jean-François Probst)

19 06 2007

En lisant le livre de Vincent Hugueux, Les sociers blancs, j’ai découvert que l’un des communicants et des lobbyistes les plus connus de la Chiraquie et de la Françafrique avait eu le coup de foudre pour l’Afrique lors d’un voyage d’étude en Côte d’Ivoire. Je me suis alors dit qu’une telle personne serait un témoin parfait pour comprendre l’histoire du marketing politique moderne en France, en Côte d’Ivoire, et en Afrique. J’ai alors demandé ses coordonnées à Hugeux, qui me l’a très gentiment communiqué pendant que j’étais à Abidjan. Puisque la source en question n’avait pas d’email, je lui ai laissé un message cryptique sur son répondeur et l’ai rappelé lors de mon passage à Paris. Au téléphone, il s’est tout de suite souvenu de moi et a accepté d’être interviewé sur ces thèmes. D’autant qu’après la publication de deux livres sur Chirac (Chirac et dépendances et Chirac, mon ami de trente ans), Jean-François Probst – puis que c’est de lui qu’il s’agit – projette d’en publier un troisième en janvier 2008, qui portera exclusivement sur ses aventures africaines.

J’étais donc doublement chanceux et c’est avec joie que je me rendis à Neuilly pour notre rendez-vous. Je ne savais pas encore que ce serait le début d’une aventure. Car si Probst se fait appeler Prince Pokou, c’est en référence à ce premier voyage à Abidjan, en 1969. Ce ne sera pas son dernier voyage en Côte d’ivoire ni en Afrique, mais c’est bel et bien à Abidjan qu’il est tombé sous le charme du continent, même s’il aime à rappeler de plus en plus souvent aujourd’hui que “l’Afrique, c’est 53 pays”. Compte tenu de l’impact de ce premier contact sur la suite de sa carrière et sur sa vie d’homme, j’étais décidé à l’écouter raconter les circonstances de ce séjour forcément mouvementé et, par bien des aspects, romanesque.

Où notre héros découvre l’Afrique au cours d’un voyage d’étudiant à Abidjan

Voulant développer le jeune pays qui n’était alors indépendant que depuis neuf ans, Félix Houphouët-Boigny désirait bâtir son jeune Etat sur des bases solides et en étroite relation avec l’ex-puissance coloniale. Il avait évidemment en vue l’intérêt bien compris et à long terme des deux parties – les intérêts français en Côte d’Ivoire d’un côté, et ceux d’Houphouët et son clan de l’autre. Pour ce faire, il eut une idée que l’on peut qualifier de géniale si l’on se place du point de vue des objectifs qu’il poursuivait: en pionnier du lobbying diplomatique et du marketing politique, le président ivoirien invita trente étudiants français triés sur le volet et issus, par groupe de dix, de trois grandes écoles : deux écoles de commerce (HEC et Sup de Co) et une école de sciences politiques formant les futurs énarques (l’Institut d’études politiques de Paris, plus connu sous le nom de Sciences-Po).

Or, en 1969, Jean-François Probst est étudiant à Sciences-Po et fréquente quelques étudiants africains, dont beaucoup d’Ivoiriens. Il est donc co-opté par l’un deux, David Amua, et c’est ainsi qu’il débarque à Abidjan. Malheureusement, non seulement son ami ivoirien se fait subtiliser son carnet d’adresses mais, un malheur n’arrivant jamais seul, l’Hotel Ivoire – où ils étaient censés être hébergés – affiche complet, du fait d’un congrès. Obligé d’improviser, il opte finalement pour un établissement situé à Treichville, l’hotel Palmyre, près de la rue 12, plus exactement sur l’avenue de Princesse Pokou. Tel est donc l’origine du pseudo dont il use désormais depuis plusieurs années, en particulier dans ses chroniques sur le site Backchich.info et le journal du même nom. Mais l’histoire serait un peu courte si elle s’arrêtait en si bon chemin. En effet, ces étudiants français sont venus pour un but clairement défini par Houphouët: ils doivent assister différents ministères et administrations publiques à se restructurer. C’est ainsi que Jean-François Probst est amené à rencontrer dès ce premier voyage deux jeunes ivoiriens qui feront carrière dans le parti unique (le PDCI) et dont l’action marquera – à des degrés divers – l’histoire de leur pays: Henri Konan Bédié et Laurent Dona Fologo.

Où notre jeune héros rencontre la jeune élite locale

Pour ce qui est de Fologo, devenu depuis un ami, Probst le rencontra lors d’une visite décidée par Houphouët. Il s’agissait faire le tour de l’imprimerie du premier quotidien gouvernemental du pays, Fraternité Matin. L’actuel président du Conseil Economique et Social, qui servit de guide lors de cette visite, me le confirmera quelques jours plus tard, lors d’une rencontre fortuite au Fouquet’s à Paris, où il a fait escale avant de partir pour Pékin: “Les débuts étaient difficiles car nous ne maîtrisions pas encore bien l’offset.” Probst a surtout été impressionné par la jeunesse de Fologo et étonné de le trouver à un tel niveau de responsabilités. Il faut dire qu’il venait juste de rentrer au pays avec son diplôme de l’Ecole Supérieur de Journalisme en poche, et après deux stages chacun de trois mois – l’un au quotidien Le Monde, et l’autre au Progrès de Lyon. Après Lille, Paris et Lyon, le jeune Houphouétiste du Nord était donc retourné à Abidjan, pour devenir journaliste et rédacteur en chef du quotidien d’Etat, puis ministre de l’information sous plusieurs gouvernements, et enfin président du parti unique peu de temps avant le coup d’Etat qui allait emporter Bédié en décembre 1999.

Quant à Bédié, alors jeune ministre ivoirien des finances, il était à peine trentenaire et “déjà fumeur de cigares à cette époque”, précise Probst, qui ajoute aussitôt: “C’était le protégé d’Houphouët et de Jacques Foccart”. Je pense alors à des images d’archives qui résument une époque et une politique. Il s’agit de vidéos issus des stocks de l’INA, où l’on voit des délégations ivoiriennes conduites par Houphouët sur le péron de l’Elysées et à Matigon: dans l’une, on voit clairement Houphouët et le jeune Bédié; dans l’autre, c’est Houphouët et Jacques Foccart. Mais en 1969, Probst n’est pas encore entré en Chiraquie, puisque c’est plus tard, au début des années soixante-dix qu’il rentrera au cabinet de Jacques Chirac comme préposé aux coupures de presse. Mais le voilà déjà de plein pied dans la Françafrique, ce système voulu de tout coeur par Houphouët et mis en pratique par Foccart. Le jeune étudiant est en effet amené pendant ce voyage à rencontrer Bédié à plusieurs reprises pour aider le ministère des finances à restructurer le code de l’investissement et des douanes.


Où le jeune Prince Pokou fait l’apprentissage de la vie sous les tropiques

Mais ceux qui vont en conclure que sa carrière est déjà toute tracée se trompent. Car Jean-François ne paraît pas fasciné par le pouvoir politique. Ce qui l’intéresse en Afrique et le séduit à jamais, c’est de faire la fête, aller en boîte, discuter avec les femmes, danser le jerk, boire, partir à l’aventure, voyager… en mot, vivre. Et il va très bien vivre en Côte d’Ivoire! Entre le Quartier Latin à Adjamé, et ses deux boîtes de nuit préférées, la Boule Noire, où l’on dansait alors aussi bien le tchatchatcha que le mérengué, et le Inn Club – où il tombera follement amoureux d’une des danseuses – il n’a pas la tête à la politique. Le jeune Jean-François est à l’école de la chair et de la cuisine ivoiriennes dont il affectionne les plats les plus communs: le foutou, la sauce graine, l’attiéké, ainsi que les ananas et les avocats. C’est un enfant de la génération hippy, qui a surtout aimé dans le mouvement de Mai 68 la libération des moeurs. Et même si en la matière il juge, du reste à juste titre, “l’Afrique plus conservatrice que l’Europe”, on peut comprendre qu’il profite sans complexe des multiples occasions qui s’offrent alors à lui. Pour le reste, ses vues sont très largement capitalistes: “En France, c’était le temps de la critique de la société de consommation. En Afrique pendant ce temps, c’était à la fois la découverte de l’Indépendance et de la consommation.” L’Afrique sera le continent de la relativité restreinte et générale.

D’ailleurs ce Tintin parisien, jouisseur et gouailleur, n’est pas seul dans cette aventure ivoirienne à la Hergé. Mais un Hergé qui serait un peu moins coincé, un peu plus ouvert, en tout cas sans les préjugés qui parsèment les albums du jeune reporter, notamment au Congo. Car Jean-François est comme un poisson dans l’eau au milieu de sa bande de copains ivoiriens, dont Simplice Zinsou est alors l’un des pilliers. Mieux: Probst aime à rappeler que contrairement à Chirac, son “ami de trente ans”, il est “tombé amoureux du bruit et des odeurs du marché de Treichville, des épices et des femmes, et de l’ambiance qui règne partout dans la rue”. Il me parle de son voyage dans l’intérieur du Pays, et commence à chanter “Bouaké et sa piscine, les grandes rues bien éclairées”. Et il me demande de lui retrouver ce disque ou du moins les références, car cet air ne l’a jamais quitté. C’est à ces détails-là et à ces petits riens de la vie qu’on reconnait un vrai amoureux non seulement de l’Afrique, mais du mode de vie et de la culture de ceux qui l’habitent.

Où notre héros se souvient, la larme à l’oeil, du temps de l’insouciance

Passée cette première partie de notre conversation, et à l’approche du déssert, le bouchon des souvenirs saute. Tout y passe: le concours de jerk de Sassandra qu’il a gagné et le maffé qu’on lui a alors offert; la pause de la première pierre de la toute nouvelle ville de San Pedro; son accident au pied qui occasionne une peur panique, chez lui, du tétanos et qui provoque son retour précipité à Abidjan, à l’hôpital du Plateau. Il est intarissable. Lorsque je lui demande ce qu’il a retenu de ce premier voyage, il me répond sans hésiter: “Le fait d’être reçu par Houphouët et Bédié. Et puis l’ambiance. Je suis revenu enthousiasmé. Abidjan allait bien. C’est ce qui m’a donné le coup de foudre. Dès cette époque, on voyait que la capacité économique du pays était énorme, avec cette ouverture – la présence des Dahoméens, des Ghanéens, des Voltaïques -, l’opulence, la vie de fête. Le potentiel artistique et sportif était déjà là.” Ensuite, une idée en amenant une autre, il évoque un cercle sportif situé juste au-dessus du stade d’Abidjan, l’actuel stade Felix Houphoët-Boigny: les Combattants du Plateau.

Puis, il évoque les entreprises européennes installées à cette époque dans le pays (Bracodi, Solibra, Bata) et dont il a rencontré les patrons pour son projet de restructuration du code des investissements. On comprend que déjà à cette époque les choses ne sont pas claires: lorsqu’il demande à l’un des patrons de lui montrer sa comptabilité, celui-ci lui retorque, goguennard: “Laquelle? La vraie ou celle qu’on montre aux agents des impôts?” Mais le Prince Pokou revient rapidement sur les souvenirs positifs: “Le voyage en brousse, Man, Ferkességoudou”. Pour une fois, je le prends en faute: il n’arrive pas à mettre les syllabes qui compose le nom de la ville du nord dans le bon ordre. Si bien qu’une fois que je le lui rappelle et lui en donne le diminutif, il ne jure plus que par “Ferké”. Il me raconte alors rapidement la fin de son séjour, qui lui donne “la larme à l’oeil en partant”. Mais pour l’heure, c’est notre déjeuner qui tire vers sa fin, et nous n’avons toujours pas évoqué les deux sujets qui m’ont amené à lui: les débuts de la communication politique en France et la manière dont les chefs d’Etat africains s’y sont mis. Incidemment, j’espère aussi qu’il me donnera sa lecture de la crise ivoirienne. Mais compte tenu de l’heure, il va me falloir patienter encore un peu (et vous, chers lecteurs, avec moi). En effet, voyant que je suis accroché à ses lèvres, il me propose de le suivre à son prochain rendez-vous: un chat dans les bureaux du Nouvel Obs. Et j’accepte car je sais que le Prince Pokou a plus d’un tour dans son sac.

Retrouvez la suite de cette histoire mercredi et vendredi cette semaine prochainement, sur ce blog ou dans le livre 🙂

Actualité de Jean-François Probst (Consultant en Communication Politique et ancien Conseiller de Jacques Chirac):

GRANDE CONFERENCE PUBLIQUE DU COJEP
Thème : Nouvelles relations France – Afrique : le Cas de la Côte d’Ivoire

Samedi 23 Juin 2007, à partir de 16 heures précises
Peckham Settlement, Goldsmith Road – London SE 15 5TF (Royaume Uni)

Contact : Patrice Kouté (Representant COJEP Europe)
Tel: +44 7811 74 16 53 / Fax: +44 20 7732 81 49
Email: obouzobo@hotmail.com





Rebranding Africa?

18 06 2007

Depuis l’année dernière, une discussion très stimulante a lieu dans les pays anglo-saxons, (en Afrique, en Europe et aux Etats-Unis), sur un thème qui me tient particulièrement à coeur: l’image de l’Afrique. Oui, je sais ce que certains vont dire – “Ah, ce thème récurrent!” – et je ne les blâme pas. Mais le contexte dans lequel cette question était posée depuis longtemps a beaucoup changé.

Il ne s’agit plus désormais de critiquer la pensée occidentale pour avoir créé de toute pièce une image fantasmatique du continent. Il ne s’agit donc plus uniquement – comme on continue de le faire dans les études postcoloniales à la suite notamment de Valentin Mudimbe et son livre L’invention de l’Afrique – d’interroger les “fondements du discours sur l’Afrique”. Et, bien des préjugés véhiculés par les canons littéraires occidentaux ait été remplacée par une analyse des représentations culturelles et médiatiques du continent, il ne s’agit pas non plus d’en rester à une critique médiatique sans effet sur l’objet étudié et les conditons de sa fabrication.

Le “Rebranding” dont il est question ici – je ne vois même pas comment rendre en français cette démarche “marketing” si bien connue – porte principalement sur les stratégies à mettre en oeuvre pour communiquer des messages et une vision plus positives de l’Afrique. On peut critiquer cette nouvelle approche comme naïve, et uniquement occupée de cosmétique, mais elle est absolument essentielle pour l’économie du continent: dire que l’image actuelle de l’Afrique n’est pas très attrayante pour les touristes et les investissements est un doux euphémisme. D’autant qu’il ne s’agit pas de généraliser la pratique consistant à “maquiller la réalité” en faisant passer le Gabon ou un autre pays pétrolier pour la “Suisse du Golf de Guinée”; communiquer en mettant “du lipstick sur les dictateurs” remporte de l’argent, mais le message communiqué ne résiste pas longtemps au réel. La démarche promue dans toutes ces conférences vise dont à communiquer sur les réalités que l’image actuelle occulte.

Nier l’importance d’une telle démarche, c’est donc nier l’époque et la relation entre action et communication. Comme le dit un adage wolof que j’ai remixé à ma sauce, “xam, xam xam, xamlé”: il ne suffit pas de “faire”, mais de “savoir-faire”, puis de “faire-savoir”. Cela va sans dire, mais ça va nettement mieux en le disant. Et cela, les Anglophones – à la suite des Britanniques et des Américains – l’ont très bien compris. Ce n’est donc pas un hasard si l’Afrique du Sud et le Ghana sont en pointe sur cette thématique. Ces deux pays ont consciemment fait du lobbying pendant des années pour prendre en charge l’organisation des phases finales de deux rendez-vous sportifs qui ont un retentissement mondial: la prochaine coupe du monde de football pour l’Afrique du Sud (2010) et la coupe d’Afrique de football pour le Ghana (2008).

Le challenge principal dans toute cette affaire est évidemment celui-ci: si “l’Afrique” telle que nous croyons la connaître n’est qu’un mythe sans consistance au-delà de sa réalité géographique, comment communiquer à la fois ce que les différents pays ont en commun ET ce qui les différencie – notamment au niveau économique et social? On imagine que c’est plus facile pour un pays en particulier de se “rebrander” que de le faire pour tout le continent.

De ce fait, un “rebranding” réussi du continent signifierait d’abord la prise de consicence par les élites politiques, économiques et culturelles de chacun des 53 pays africains de l’importance de leur image à l’extérieure et la prise en charge pro-active de leur communication avant qu’une crise majeure les frappe. En d’autres termes, cela revient à appliquer l’une des leçons que je dérive du “testament politico-médiatique” de Tony Blair: communiquer comme si on était virtuellement en crise. Une telle tendance est déjà à l’oeuvre dans les deux pays cités (Ghana et Afrique du Sud) puisqu’ils ont mis en place des sortes de secrétariat d’Etat chargés de gérer leur image à l’extérieur. Le résultat, c’est que l’on parlera un peu moins de l’Afrique et un peu plus de chaque pays, ce qui aura pour conséquence de mettre en évidence les différences réelles qui existent entre eux.

Mais ce qui est vrai de “l’Afrique” l’est encore plus du “Tiers Monde”: ce sont des mythes qui ont fait leur temps. Une présentation du Suédois Hans Rosling va dans ce sens. ATTENTION: les images qui suivent peuvent affecter votre perception de la réalité du monde dans lequel nous vivons!

Comme quoi, la Scandinavie – qui n’a à ma connaissance jamais eu de colonies en Afrique – est plus en avance sur ces questions que la “vieille Europe” et la “jeune Amérique” réunies. Tout ça pour vous dire que je suis revenu depuis une semaine à Oslo. Vive la Scandinavie!