Complôt, vous avez dit complôt?

1 07 2007

Sur la couverture médiatique de l’attentat contre Guillaume Soro

A l’issue de l’attentat contre le premier ministre ivoirien Guillaume Soro, un mot a signé son grand retour dans le vocabulaire médiatique de la crise qui secoue le pays depuis septembre 2002: le mot complôt. Il est vrai que le mot n’a jamais tout à fait disparu des conversations puisque Simone Gbabgo l’emploi à plus d’une reprsise dans son livre Paroles d’honneur (2007). Mais disons qu’il s’était fait plus discret, à mesure que les différents épisodes de tension qui ont rythmée la crise se sont faits plus rares. En particulier, depuis la signature de l’Accord de Ouagadougou du 4 mars dernier, tout le monde s’accorde à dire que la tension était retombée de façon significative. Avec la baisse de la tension, la peur du complôt – et l’usage même du terme – avait progressivement baissé. Or, voilà qu’il refait son apparition. Le mystère qui entoure pour l’heure l’identité des auteurs de l’attentat comme de leurs commenditaires est évidemment pour beaucoup dans cette résurgence estivale des théories du complôt.

A chaque camp, son complôt

En un sens, on peut dire que chaque camp a sa propre théorie du complôt. De fait, entre les partisans des Accords de Ouaga et ceux qui s’y opposent – donc entre ses signataires et ceux qui en ont été écartés, parce qu’ils n’étaient pas à l’origine de la rébellion et / ou ne l’avaient pas “revendiqué” – se fait jour une nouvelle ligne de démarcation: désormais, les médias acquis à la cause de chaque camp se font les échos de telle ou telle rumeur de “complôt”, à même de justifier les prises de position qui se sont faits jour depuis la signature de l’accord. Deux grandes théories du complôt se font désormais face: tandis que les opposants à l’accord signé entre Gbagbo et Soro ont – dès le lendemain du 4 mars – accusé ces derniers d’avoir complôté en signant un “deal” secret, les partisans des deux signataires (Patriotes et fidèles des Forces Nouvelles) parlent désormais ouvertement d’un complôt du RDR (avec ou sans l’aide d’IB) contre Soro et, par ricochet contre Gbagbo.

Nul ne dispose aujourd’hui d’éléments factuels permettant d’infirmer ou de confirmer les deux discours conspirationnistes adverses, puisque par définition un complôt est une entente secrète connue des seuls complôteurs. Ce constat est d’ailleurs la raison principale qui oblige les professions qui se targuent de rechercher la vérité – en particulier la science et la philosophie – à considérer de tels discours comme des modèles d’explication à éviter à tout prix. Dans la mesure où celui qui parle publiquement de complôt est rarement dans le secret et court le risque de se voir traité de charlatan s’il n’apporte pas les preuves de ses allégations, un intellectuel digne de ce nom évite comme la peste de s’engager dans cette voie sans issue. C’est en effet une boîte à fantasmes. Or, les fantasmes sont justement ce dont la science et la philosophie tentent de nous prémunir, pour nous ramener sur le chemin des faits, de la logique, et de la rationalité. Pour en revenir à la couverture médiatique de la crise ivoirienne, qui est le sujet de mon documentaire “Couper, copier, coller”, ce fut la raison principale qui me poussa d’emblée à écarter toute théorie du complot.

Pourquoi les théories du complôt n´expliquent rien

Dans la mesure où mon objectif n’est pas de savoir s’il y a eu complôt médiatique ou pas, mais de comprendre les mécanismes de “formatage” de l’information sur la crise, j’ai été amené à faire plusieurs constats qui nous serviront d’éléments de réflexion pour analyser les théories qui cherchent actuellement à expliquer l’attentat par l’existence de compôts réels ou imaginaires. Comme on va le voir, le fonctionnement moutonnier des médias internationaux – notamment français – au cours de cette crise obéit à des causes structurelles qui tiennent au fonctionnement “normal” des médias de masse. Mais les choix éditoriaux observés, y compris quand ils ne correspondaient à aucune réalité sur le terrain, s’expliquaient également par d’autres causes – cette fois-ci directement liées de manière spécifique à la crise elle-même. Or, ce qui est remarquable dans la couverture médiatique de l’attentat contre le premier ministre, c’est de voir que les mêmes mécanismes sont de nouveau à l’oeuvre, alors même que les ennemis d’hier – Guillaume Soro et Laurent Gbabgo – jouent désormais dans le même camp gouvernemental. Comment cela se fait-il?

Trois causes structurelles expliquent le comportement suiviste des médias français. La première tient à l’économie générale des médias et à leur mode de fonctionnement: pour faire du profit, les entreprises de médias obligent les journalistes à fournir une quantité de travail de plus en plus importante, mais en un temps de plus en plus réduit. Le temps et les moyens pour faire un véritable travail de terrain manquent donc, et poussent les journalistes à se reposer sur les dépêches des agences d’information qui ne contiennent que de l’information brute, reproduite à des millions d’exemplaires, et à recopier les communiqués de presse diffusés par les agences de communication et les cabinets de lobbying qui sont au service de clients dont ils doivent justement assurer la promotion en en donnant une image la plus positive quelque soient les circonstantes. En général, celui qui saura séduire les médias en les invitant à des voyages de presse tous frais payés a de bonne chance de voir ses positions sinon défendues telles quelles par les journaux, du moins prises en compte dans un souci d’équilibre.

De plus, les spécialistes en relations internationales ont l’habitude de dire que les médias sont en général en matière de politique étrangère. Cela signifie tout simplement qu’à moins d’être pris en flagrant délit de mensonge – comme ce fut le cas du gouvernement français en novembre 2004 – les médias remettent rarement en cause les choix de politique étrangère et la position officielle du pouvoir politique national. Enfin, en cas de crime majeure, nécessitant des moyens militaires, les journalistes s’en remettent à leur armée pour les véhiculer dans les zones de conflit. De ce fait, ils sont amenés par tout un ensemble de techniques mises au point dans les cinq dernières années à adopter le point de vue des militaires qui les protègent et leur fourni une lecture officielle, décidée par le pouvoir politique. Pour résumer, les journalistes français se sont contentés en général de répéter la ligne officielle. Ceux qui s’en sont écartés, par choix personnel ou par les hasards de la vie, ont plus de chance sinon de découvrir la verité, au moins d’apporter un regard différent. C’est ce qui est arrivé notamment à certains de mes témoins comme les journalistes de Canal Plus ou Philippe Duval du Parisien. Je n’ai malheureusement pas le temps de développer ce point ici.

Rôle des journalistes “africanistes”

Ces raisons n’expliquent cependant pas tout. Certaines raisons tiennent spécifiquement aux acteurs et aux circonstances de la crise ivoirienne. Tout d’abord, il est indéniable que les rebelles ont eu d’excellents communicateurs. Leurs commenditaires ont fait un travail de lobbying tout à fait remarquable pour préparer les esprits, plusieurs mois avant le déclenchement de la crise, à accepter comme quasiment inévitable le déclenchement d’une révolte contre le président élu en octobre 2000. Tous les arguments ont été avancés pour faire apparaître le Président de la République comme illégitime aux yeux des journalistes et de l’opinion internationale: la fameuse thèse du “président mal élu”, le “charnier de Yopougon”, les “enfants esclaves” des plantations de cacao, les “escadrons de la mort”, etc. De plus, beaucoup de journalistes français spécialisés sur l’Afrique – ceux qui se font eux-mêmes appeler les “africanistes” – avaient un compte personnel à régler avec Laurent Gbagbo, qu’ils avaient connu quand il était dans l’opposition. Or, déjà à cette époque-là, il ne les traitait pas avec tous les égards auxquels ils étaient habitués de la part des dictateurs africains au pouvoir depuis des générations. Non content de les snober, le président nouvellement élu s’est entouré d’une équipe qui mettait quelques fois trois semaines à accorder une interview à des journalistes étrangers, alors qu’ils avaient pris l’habitude d’être reçus les bras ouverts dès qu’ils passaient les portent de l’aéroport national.

Lorsque la rébellion s’est repliée sur Bouaké, elle se montrera très accueillant à l’égard des journalistes dont les papiers favorables à leur cause allaient les faire passer du statut de putschites – ce qu’ils étaient effectivement – à celui de combattants des droits de l’homme, luttant pour la liberté, l’égalité et la fraternité entre Ivoiriens. Cela fut d’autant plus facile que beaucoup de ces journalistes avaient eu à rencontrer à plusieurs reprises depuis le début des années quatre-vingt-dix, celui pour qui beaucoup de rebelles disaient combattre: Alassane Ouattara. Ce dernier avait longtemps vécu et étudié aux Etats-Unis, avant de travailler dans des organisations internationales comme le FMI. Il a donc une expérience évidente de l’univers professionnel du monde anglo-saxon et globalisé – un univers dans lesquel la communication politique est prépondérante et les relations avec les médias très fréquents. Il s’est donc construit dès son accession à la primature un très important réseau de journalistes et de communicants que sa femme, Dominique Ouattara, l’aida à fédérer et à fidéliser. Echaudés par Gbabgo, mais choyés par le couple Ouattara, les journalistes “africanistes” vont assez facilement et logiquement balancé pour les seconds. Lorsque la crise démarre, les journalistes français sont donc plutôt acquis à la thèse défendue par les rebelles et relayée par le RDR, avant d’être reprise – beaucoup plus tard et sur pression de l’Elysée – par le PDCI. Pour clore le tableau, il y a chez beacoup de journalistes français ce que Vincent Hugeux a appelé au cours de notre entretien un “guévarisme résiduel” qui les pousse à être réceptif aux causes défendues par un groupe armé, à partir du moment où il semble engagé dans une “révolution” populaire. C’est ce qu’il appelle la “prime à la rébellion”.

Changement de paradigme

J’espère avoir montré avec toutes ces causes qu’on peut expliquer la couverture médiatique de la crise ivoirienne par les médias français sans avoir besoin de recourir à une quelconque théorie du complôt. Le problème, c’est que les rebelles d’hier, dans leur très grande majorité, sont rangés du côté de Guillaume Soro et de Sidiké Kanaté, qui ont signé la paix de Ouagadougou et semblent déterminés à aller jusqu’au bout du processus de paix, quoi que cela leur coûte. Dès lors, une question se pose: que vont faire les journalistes français? De quel côté vont-ils se ranger? Dans la mesure où le nouveau pouvoir français n’a pas encore vraiment eu le temps d’imprimer une direction claire sur la crise ivoirienne et semble de toute façon marginalisé lui aussi par les Accords de Ouaga, les médias hexagonaux sont plutôt laissés à eux-mêmes. Il règne donc comme un certain flottement dans les salles de rédaction. La position semblait très largement être celle du “wait and see”: les journalistes étaient donc très occupés à observer les signaux qui émanaient tant de Paris, d’Abidjan que de Bouaké ou Korhogo. C’est dans ce contexte marqué par la signature d’un accord sans précédant en Côte d’Ivoire et l’arrivé d’un nouveau gouvernement en France que l’attentat a eu lieu. Ici, je me dois de citer Théophile Kouamouo, qui a mis le doigt sur ce à quoi on assiste en ce moment et qu’il appelle lui-même un “changement de paradigme”:

“le phénomène le plus important à observer est le changement de paradigme auquel on assiste, dans la représentation de la crise ivoirienne et de ses acteurs. Il n’y a pas si longtemps, le logiciel vendu par la France officielle à la communauté internationale (Etats, organisations et analystes), fonctionnait de manière binaire. Il y avait le gentil G7 et le méchant Gbagbo. (…) Aujourd’hui, il faut bien changer de logiciel. Difficile d’attribuer les manœuvres de conspiration contre l’accord de Ouagadougou au président ivoirien. Ce ne sont pas les siens qui rouspètent, hurlent, tentent de fédérer les mécontentements pour provoquer un retour en arrière. (…) Deux questions se posent aujourd’hui. Premièrement, quelle pirouette les «spin doctors» du RHDP et des réseaux françafricains les plus «têtus» utiliseront pour attribuer ce qui s’est passé hier à Bouaké aux «extrémistes proches de Gbagbo» ? Deuxièmement, comment réagiront Guillaume Soro et ses hommes après cet attentat ? Seront-ils confortés dans ce qui semble être une stratégie d’autonomisation, voire de « gentlemen agreement» avec le président de la République et au nom de la paix ; ou se calmeront-ils en prenant acte de la capacité de nuisance d’un certain nombre de leurs anciens amis aujourd’hui enragés ? Observons.”

Objectif des théories du complôt: provoquer la psychose pour mobiliser chaque camp autour de ses leaders

Vu sous cet angle, le retour du thème du complôt signale une envie préssante de ne pas poser les vraies questions. C’est de la diversion pure et simple: une manière de gagner du temps et d’éviter les questions qui fâchent. Elles ne sont pas nombreuses, mais terriblement entêtantes. Après s’être longtemps cachés derrière le paravant de l’union de l’opposition civile, les commenditaires de la rébellion ont-ils décidé de passer du désormais moribond G7 au RPG7? En ramenant sur le devant de la scène le bruit des balles, l’attentat rend plus urgente que jamais la question de la fusion des différents combattants en une seule armée. Mais peut-on aller au commandement intégré avec une partie des rebelles en “rupture de ban” avec leur chef politique, le premier ministre Soro? Voici deux des questions que les différentes théories du complôt permettent soigneusement de contourner. Mais pour combien de temps?

Il n´est donc nul besoin de théories du complôt pour expliquer l´attentat manqué de ce week-end. Gbagbo et Soro ont signé un accord que tous les deux ont jusqu’à présent la ferme intention de respecter. Tous ceux qui ne veulent pas de cette paix-là sont objectivement devenus des partenaires ayant pour objectif d´intererrompre le processus de paix. La tentative d´assassinat ayant échoué, ils font de la diversion. Mais outre la diversion, le role de ce retour du complôt est de provoquer la psychose dans chaque camp dans le but de mieux mobiliser les populations autour de leurs leaders. Ce n´est pas quelque chose de mysterieux. Juste de la communication politique.


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2 responses

2 07 2007
unevingtaine

Bonjour,
Pour pourvoir poster des commentaires, j’ai pu obtenir ce nom d’utilisateur, “une vingtaine” sur WordPress qui me refuse “delugio”, annoncé comme “déjà utilisé”!…
Développement fort utile que ta réflexion qui va au-delà de la “théorie du complot”. On est effectivement simplement dans le “humain trop humain” d’un certain enfermement médiatique. J’évoquais cela en août concernant ce que Théophile a appelé fort judicieusement “révisionnisme évolutif” à propos de la – désormais – “première” affaire de Bouaké (cf. http://delugio.zeblog.com/2006/08/12). Cela continue de valoir après la deuxième affaire de Bouaké, comme Théophile (http://kouamouo.afrikblog.com/archives/2007/06/30/5468986.html) et toi le montrez avec une précision remarquable.

2 07 2007
coupercoller

Merci d’avoir insisté pour pouvoir entrer ton commentaire: j’espère qu’il n’y a pas eu de complôt pour t’empêcher de te présenter sous ton identité de Delugio🙂

Plus sérieusement, en relisant mon premier jet, je me suis rendu compte que je devais mettre un peu plus les points sur les “i”. J’ai donc rajouté la titraille pour rendre plus évident l’enchaînement des idées et rajouté une conclusion qui résume l’idée essentielle: je pense effectivement que nous sommes dans de “l’humain trop humain” et l’occupation de l’espace mental des populations – non seulement pour les détourner des vraies questions, mais surtout pour distiller la peur et la psychose. Celle-ci a pour conséquence d’empêcher les foules de penser et de les jeter dans les bras de leurs leaders politiques – les personnes qu’elles considèrent comme leurs protecteurs.

Je ne crois cependant que cela marchera cette fois – si on compare la situation actuelle à celle de l’automne 2002. Non seulement les populations du sud et du nord veulent sincèrement la paix, mais le courage dont Soro et Gbabgo ont fait montre en maintenant les cérémonies prévues vont calmer leurs partisans et les rassurer. Quant aux autres, ce n’est pas d’un complôt qu’ils ont peur, mais du bras armé de l’Etat – celui qui est désormais aux mains des ex-belligérents et qui n’hésitera pas à frapper fort. Avec le soutien diplomatique obligé de la “communauté internationale”. Attendons quelques jours pour voir les premières arrestations.

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