John Bolton parle: Echec de l’ONU, de la France et de Kofi Annan en Côte d’Ivoire

23 07 2007

Jusqu’à présent, j’ai surtout insisté dans cette rubrique sur les coulisses médiatiques de la crise ivoirienne. J’ai laissé de côté les aspects diplomatiques, pour la simple et bonne raison que ce milieu est plus difficile d’accès. Mais plus de six mois après la fin du mandat de Kofi Annan comme Sécrétaire Général de l’ONU et le départ de John Bolton de son poste d’Ambassadeur des Etats-Unis auprès du Conseil de Sécurité, j’ai jugé qu’il était temps d’entendre ce dernier. En effet, quelques jours après le passage de la résolution 1765, qui fait suite à la signature de l’accord de paix de Ouagadougou et à une semaine de la cérémonie officielle marquant le retour à la paix en Côte d’Ivoire et prévue le 30 juillet à Bouaké, l’occasion était particulièrement belle de publier cette interview qui a été réalisée avant la diffusion des propos de Johannes Kuntz, l’ambassadeur de Suisse en Côte d’Ivoire. M. Bolton, désormais Senior Fellow à l’American Enterprise Institute depuis son départ des Nations Unies, est réputé à Washington pour dire les choses telles qu’il les pense. Il le prouve à nouveau ici, où il nous fait pénétrer dans les coulisses onusiennes de la crise ivoirienne, des évènements de janvier 2006 à la bataille diplomatique autour de la résolution 1721. Comme vous le verrez vous-mêmes, il n’est tendre ni avec l’ONU, ni avec la France et encore moins avec Kofi Annan.

Quel était votre perception de la situation en Côte d’Ivoire au moment où vous êtes devenu ambassadeur des Etats-Unis à l’ONU?

“Je pense que la situation avait été gelée depuis un certain temps, avec le deploiement des troupes françaises et onusiennes de maintien de la paix, et qu’il n’y avait aucun progrès dans les discussions entre le gouvernement et les Forces Nouvelles. Il y avait quelques incidents comme vous l’avez dit, certains en janvier 2006, qui ont amené des efforts par la France et d’autres pour accroître le nombre des troupes onusiennes en Côte d’Ivoire; mais j’ai senti qu’on ne faisait pas vraiment attention au problème de fond, qui est comment résoudre les différends et réunifier à nouveau le pays en espérant trouver un consensus sur le droit de vote, organiser les élections et laisser la Côte d’Ivoire se gouverner seule.”

C’est au cours de cette période que vous vous êtes demandé publiquement dans quelle mesure l’ONU ne faisait pas plutôt partie du problème que de la solution en Côte d’Ivoire. Qu’avez-vous voulu dire par là?

“A partir d’un certain temps, dans les opérations de maintien de la paix qui se prolongent, les partis opposés en arrivent à voir l’ONU comme ayant un rôle politique dans la discussion – rôle quelque fois bénéfique à leur camp, et quelque fois contraire aux intérêts de leur camp. Mais en perpétuant la division, en un sens, la présence des troupes de maintien de la paix renforce la division et ne contribue pas à résoudre le problème politique de fond – qui est l’objectif que devrait poursuivre le Conseil de Sécurité.”

Justement, venons-en aux discussions qui ont entouré la Résolution 1721 et aux coulisses de la décision finale. Sur quoi portait en fin de compte le désaccord entre membres du Conseil de Sécurité, en particulier celui entre la France et la position que vous avez exprimé au nom des Etats-Unis?

“Par bien des aspects, je pense que la France et les Européens en général se comportaient comme si la Côte d’Ivoire était encore une colonie. Ils administraient ses affaires, décidaient de qui devaient diriger le pays; en fait, ils décidaient des moindres aspects de la situation politique interne en Côte d’Ivoire. Et, une fois de plus, je ne pense pas que cela contribue, sur le long terme, à la solution que les parties en présence sur le terrain auraient elles-mêmes à trouver. Alors, plutôt que d’essayer de favoriser l’intérêt d’un camp ou de l’autre, je pense que le rôle du Conseil de Sécurité devrait être de résoudre la dispute; et, dans ce cas précis, le désaccord avec la France portait sur une décision prise par l’Union Africaine au sujet de l’extension de la durée du mandat du Président et de l’autorité à accorder au Premier ministre. La France, le Ghana et la RDC étaient favorables à une résolution qui était clairement différente de celle adoptée par l’Union Africaine. Or, d’habitude, lorsque l’UA trouve un accord, elle vient au Conseil de Sécurité et lui demande simplement de l’adopter tel quel. La position française marquait donc une différence flagrante avec la manière dont nous avons procédé auparavant. Cela peut ne pas être une mauvaise chose, et je ne pense pas que l’Union Africaine ait toujours raison. Mais soyons clairs: ceci était une déviation par rapport a la pratique habituelle. Et je pense que la Tanzanie a été d’accord avec nous; l’Afrique du Sud – qui n’était pas encore membre du Conseil, mais qui devait le devenir en janvier – a été d’accord également, ainsi que d’autres membres.”

La Chine aussi…

“La Chine et la Russie aussi. Donc, ce que nous voulions c’était éviter l’interférence constante dans les affaires internes de la Côte d’Ivoire. J’ignore si la Chine et la Russie le voulaient aussi, mais ce que nous voulions dire, c’était: “Le rôle du Conseil de Sécurité devrait être de faciliter la recherche d’une solution au problème de fond, or ce que nous sommes en train de faire, c’est de re-distribuer l’autorité, en fait, sur l’un des camps du problème. Cela n’a rien à voir avec les Forces Nouvelles, avec les gens qui contrôlent le Nord du pays.” Toute la discussion portait sur qui devait contrôler le Sud. Et je ne pense pas que c’était là un rôle approprié pour le Conseil de Sécurité.”

A peu près au même moment où vous avez quitté le Conseil de Sécurité, le Sécrétaire Général de l’ONU Kofi Annan arrivait, quant à lui, à la fin de son mandat. Que pensez-vous de la façon dont Kofi Annan a géré la crise ivoirienne, jusqu’à son départ en décembre 2006?

“Je pense que Kofi Annan a très clairement pris fait et cause pour la position de la France. L’un de ses adjoints est venu dire au Conseil: “Nous devrions soutenir le texte français.” Je lui ai alors demandé: “Est-ce que c’est la position officielle du Sécrétaire Général que seule le texte français est acceptable?” Il y eut alors un long silence, parce qu’ils n’avaient pas l’habitude d’être contredits sur des choses de ce genre. J’ai dit: “C’est un débat que nous devrions avoir, c’est pourqoi j’ai soulevé le problème.”

Vous aviez déjà critiqué l’ONU des années avant d’y être nommé comme ambassadeur américain, en disant notamment qu’elle était devenue obsolète. Est-ce que votre avis a changé après y avoir travaillé en 2005 et 2006?

“Je pense que je viens juste de confirmer ce point de vue. Cette organisation a besoin d’une réforme en profondeur.”

Quelle genre de réforme?

“L’ONU a besoin de changement organisationnel, de changement dans la manière de prendre les décisions, dans son mode de financement, et je pense que l’échec de beaucoup de ses missions de maintien de la paix en Afrique en est la preuve. L’organisation ne fait pas ce qu’elle pourrait pour aider la cause et résoudre les différends. Dans la plupart des cas, elle se contente de prolonger les missions.”

A ce propos, que pensez-vous du rôle joué depuis plusieurs années par le département des opérations de maintien de la paix, qui est placé sous la responsabilité du Sécrétaire Général?

“Je considère qu’au cours des années, le Conseil de Sécurité a délégué trop d’autorité au Secrétaire Général, et ne prend pas un rôle assez actif. Les cinq membres permanents devraient prendre plus de responsabilité dans la résolution des conflits, pas juste en Afrique, mais dans le monde entier. Donc, le Conseil lui-même doit s’impliquer d’avantage.”

Que vous suggère le Dialogue direct entre le Président Gbagbo et les Forces Nouvelles, ainsi que la signature de l’accord de paix de Ouagadougou quant au rôle de l’ONU dans la résolution des conflits?

“Dans la mesure où les accords précédents ont échoué, nous ignorons évidemment si celui-ci sera respecté. Mais j’étais très surpis lorsque j’ai appris par la presse la signature de l’accord de Ouagadougou. Il est apparemment intervenu suite à des négociations directes entre le Président et la direction des Forces Nouvelles. Et pour moi, cela montre que l’ONU n’était pas en train de jouer son rôle et, comme dans la résolution de la plupart des conflits, lorsque les parties ne sont pas décidées à passer un véritable accord, elles ne signent pas. Et j’espère de tout coeur que cet arrangement réussira pour le bien de tout le peuple ivoirien, et que cela mettra fin à la division du pays et qu’il continuera sont développement économique. Mais si cet accord réussi, il montrerait certainement que l’ONU a échoué parce qu’elle n’a pas joué un rôle actif dans la signature de cet accord.”

Que pensez-vous du rôle des médias dans une crise internationale comme celle de la Côte d’Ivoire?

“Je pense qu’il est important de respecter la liberté de la presse de façon générale, même si dans certaines occasions elle paraît jouer un rôle négatif; mais avec le temps, son rôle s’avère positif et on a besoin de connaître les différents points de vue pour avoir une histoire complète. Dans le cas de la Côte d’Ivoire, où il y avait une diversité de médias et de discours, l’accès à tous ces reportages venant des différents bords nous ont beaucoup aidé – nous qui étions assis à New York – à mieux comprendre la situation.”

(Propos recuillis par Calixte)

Mauvais quart d’heure américain pour la France et l’ONU

Avant cette conversation avec John Bolton, j’avais rarement entendu des personnalités américaines de premier plan s’exprimer aussi clairement en tant que témoin et acteur de la crise ivoirienne. Ce fut donc un honneur pour moi de l’avoir au téléphone pour discuter de son passage au Conseil de Sécurité en 2005 et 2006, c’est-à-dire dans la période comprise entre l’après-novembre 2004 et le vote de la résolution 1721. Je voulais connaître sa position sur trois points principaux: le rôle de l’ONU dans la crise ivoirienne, celui de son Secrétaire Général (Kofi Annan), ainsi que celui de la France – membre permanent du Conseil de Sécurité et surtout chantre tout terrain du multilatéralisme. Avec le franc parler qui est le sien, John Bolton m’a très vite situé sur ce qu’il a vu des coulisses diplomatiques de la crise ivoirienne, ainsi que sur ses désaccords tant avec les Français qu’avec Kofi Annan.

S’agissant de la France, il fustige sans détour son ingérence dans les affaires politiques internes de la Côte d’Ivoire. Sur le ton de l’évidence, il explique cette attitude à la fois dirigiste et paternaliste par un reflexe colonial indiscutable: “Par bien des aspects, je pense que la France et les Européens en général se comportaient comme si la Côte d’Ivoire était encore une colonie.” L’épisode qui illustre le mieux ce jugement a lieu pendant les débats à huis clos autour du texte proposé par la France à l’automne 2006. Au lieu de chercher une issue ivoirienne à la situation conflictuelle du pays, la France veut à tout prix imposer sa lecture de ce que doit être la sortie de crise. Pour elle, celle-ci passe par la mise a l’écart de Laurent Gbabgo. Dans la mesure où celui-ci tire sa légitimité de la Constitution, elle n’hésite pas à proposer un schéma de résolution sans rapport avec le cadre proposé par l’Union Africaine. Au mépris des procédures onusiennes et de la Constitution ivoirienne, la France veut imposer le premier ministre Charles Konan Banny comme véritable autorité politique du pays au détriment du Président de la République légalement élu.

Cette accusation de néo-colonialisme que l’ancien ambassadeur américain à l’ONU dépose au pied de la France risque d’interpeller le nouveau pouvoir politique français. Nicolas Sarkozy et son nouveau gouvernement ont en effet manifesté leur désir de se rapprocher de Washington, et donc des néo-conservateurs. Or John Bolton est non seulement l’un des représentants les plus éminents des néo-conservateurs, mais il officie desormais comme Senior Fellow dans l’un des think tanks les plus connus de ce mouvement: l’American Enterprise Institute, organe dans lequel George W. Bush a recruté nombre de ses plus proches conseillers. Or, dans le même temps, si le nouveau locataire de l’Elysée ne cesse de parler de sa volonté de “rupture” avec les pratiques (par définition néo-coloniales) de la Françafrique, les faits sont têtus, et son amitié avec des dictateurs comme le Gabonais Bongo ou le Congolais Sassou montre qu’il a encore beaucoup de chemin à parcourir. A travers cette interview, John Bolton – qui semble très au fait de l’actualité ouest-africaine – manifeste la volonté de l’Amérique de ne plus laisser la France gérer “son” Pré Carré africain à sa guise, comme ce fut le cas pendant la Guerre froide. Pour le lecteur attentif, ces propos laissent entrevoir également tout ce que la presse française a pu occulter de l’âpreté des débats au sein du Conseil de Sécurité. Je pense en particulier à un article de cette époque publié par le quotidien le Monde. Intitulé “Côte d’Ivoire : la France essuie un camouflet au Conseil de sécurité”, ce papier co-signé par Eric Leser (à New York) et Jean-Pierre Tuquoi (à Abidjan) avait fait grand bruit en France comme en Afrique, par le fait que le journal hexagonal de référence expliquait de façon claire et sans détour que les choses ne s’étaient pas aussi bien passées pour la France qu’elles auraient dû l’être.

On se souvient notamment du début de l’article qui disait (apparemment) tout avec une franchise rare. “Malgré plusieurs heures de discussions, le Conseil de sécurité de l’ONU n’a pu adopter, mardi 31 octobre, une résolution fixant le cadre de la nouvelle phase de transition politique en Côte d’Ivoire. Mardi était pourtant la date limite pour le vote de ce texte, la phase précédente, instaurée par la résolution 1633 du Conseil, expirant le 31 octobre. Mais les Etats-Unis, la Chine, la Russie et la Tanzanie se sont opposés à la résolution présentée par la France. Ils la jugent trop attentatoire à la souveraineté ivoirienne et ont manifesté leur volonté de s’abstenir. C’est un revers pour la diplomatie française. Paris, fort du soutien de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et de l’Union africaine (UA), entend renforcer très nettement les pouvoirs du Premier ministre, Charles Konan Banny, face au chef de l’Etat, Laurent Gbagbo, afin de mener le pays, coupé en deux depuis quatre ans, à des élections “incontestables” d’ici un an. Mais la Chine, imitée par la Russie et, à la surprise française, par les Etats-Unis, à travers leur ambassadeur à l’ONU, John Bolton, conteste le principe de la prééminence des textes internationaux – et donc de la résolution de l’ONU – sur la Constitution ivoirienne, que la France voulait voir affirmé. L’objectif inavoué de Paris était de ligoter le président ivoirien et de l’empêcher de s’abriter derrière la Constitution de son pays pour contrecarrer l’action du Premier ministre.”

Or, ce que dit John Bolton permet de revenir sur au moins deux points capitaux de ce passage: en insinuant que ce sont les Chinois qui étaient à la tête de l’opposition au texte français, les journalistes français passent sous silence le fait que la position des Etats-Unis a été beaucoup plus marquée que leur article ne le laisse entendre; par ailleurs, en voulant transformer le texte de l’Union Africaine, la France violait clairement les pratiques en vigueur. Dès lors, dire que la diplomatie française avait le “soutien de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et de l’Union africaine (UA)” parait fort disticutable aujourd’hui. En faisant un almagame savant de ces deux institutions africaines, les auteurs nous laissent croire que le soutien de l’Afrique pour le draft français était quasi-unanime, alors qu’il n’en était en fait rien: la CEDEAO était sans doute cornaquée par Paris, mais pas l’Union Africaine. On comprendrait mal que l’institution continentale dans son ensemble accepte de soutenir un texte dont la substance se démarquait si fortement de celui qu’elle avait présenté.

John Bolton est donc très clair sur ce point: “La France, le Ghana et la RDC étaient favorables à une résolution qui était clairement différente de celle adoptée par l’Union Africaine. Or, d’habitude, lorsque l’UA trouve un accord, elle vient au Conseil de Sécurité et lui demande simplement de l’adopter tel quel. La position française marquait donc une différence flagrante avec la manière dont nous avons procédé auparavant. Cela peut ne pas être une mauvaise chose, et je ne pense pas que l’Union Africaine ait toujours raison. Mais soyons clairs: ceci était une déviation par rapport a la pratique habituelle. Et je pense que la Tanzanie a été d’accord avec nous; l’Afrique du Sud – qui n’était pas encore membre du Conseil, mais qui devait le devenir en janvier – a été d’accord également, ainsi que d’autres membres.”

C’est ce contexte particulier qui donne tout son sel au jugement implaccable de John Bolton sur Kofi Annan. Ce dernier est en effet à la fois Ghanéen, francophone et jouit d’une influence indéniable en tant que Secrétaire Général des Nations Unies – en Afrique comme au sein du Conseil de Sécurité. On se souvient de sa présence remarquée au Sommet des chefs d’Etat à Kléber en janvier 2003, qui a avalisé les accords de Marcoussis de triste réputation. Son soutien constant aux positions françaises tout au long de la crise n’a donc pas échappé à l’ancien Ambassadeur américain: “Je pense que Kofi Annan a très clairement pris fait et cause pour la position de la France.” Ce constat est en soi terrible à l’endroit du premier Secrétaire Général de l’ONU originaire de l’Afrique sub-saharienne: il a en effet préféré se mettre du côté du Français Chirac (qui disait mieux connaître l’âme ouest-africaine) que du Sud-africain Mbeki. Mais au-delà de la position personnelle du Secrétaire Général, John Bolton nous fait entrevoir l’énorme travail de lobbying et d’influence que Kofi Annan et ses adjoints – dont beaucoup étaient français – ont accompli pour faire adopter le texte français par l’ensemble des membres du Conseil de Sécurité.

La France voulait, en effet, un vote unanime en faveur de son draft anti-Gbabgo. Et la scène que nous décrit John Bolton est digne d’un film du temps de la Guerre froide, dans la vaine de John Le Carré, et achève d’enfoncer plus encore l’image d’Epinal d’un Kofi Annan peacemaker infatiguable et impartial: “L’un de ses adjoints est venu dire au Conseil de Sécurité: “Nous devrions soutenir le texte français.” Je lui ai alors demandé: “Est-ce que c’est la position officielle du Sécrétaire Général que seul le texte français est acceptable?” Il y eut alors un long silence, parce qu’ils n’avaient pas l’habitude d’être contredits sur des choses de ce genre. J’ai dit: “C’est un débat que nous devrions avoir, c’est pourqoi j’ai soulevé le problème.”” Ceci prouve sans discussion possible que non seulement Kofi Annan, le Secrétaire Général de l’ONU, était l’agent d’influence le plus visible de la France au sein du Conseil de Sécurité, mais que son plus farouche adversaire n’était pas Chinois ou Russe, mais Américain. Il s’appelle John Bolton. Dès lors, la conclusion tombe d’elle-même: l’accord de Ouagadougou est la preuve de l’échec de la France, de Kofi Annan et de l’ONU. La réforme qui s’annonce à l’ONU va être sévère.

Dernier point, et non des moindres: contrairement à ce qu’on a pu lire dans une certaine presse, John Bolton déclare que les médias ivoiriens ont été pluralistes et lui ont permis de se faire une idée plus complète sur la réalité de la situation sur le terrain. Ce faisant, il confirme les propos de Georges Peillon, l’ancien porte-parole de la force Licorne dans une interview que j’ai publié il y a quelques mois: “Je trouve légitime qu’il y ait une presse partisane. Ce n’est pas à nous – grand pays démocratique dans lequel on a utilisé la presse comme un instrument de lutte, en particulier pendant la seconde guerre mondiale – à critiquer la presse partisane ivoirienne. Peut-être que les moyens, le discours et la rhétorique utilisés sont assez différents – les coups bas dans la presse ivoirienne, c’est quelque chose! Mais on peut difficilement leur tenir rigueur de vouloir défendre des positions et des idées. Est-ce que les journalistes français avaient des leçons de morale à donner à ces journalistes-là? Je rappelle quand même que lorsque j’étais à Abidjan, il y avait à l’époque douze quotidiens: quatre de l’opposition, quatre proches du gouvernement, et quatre autres dans lesquelles on se posait de bonnes questions, pratiquant un vrai journalisme de réflection, et qui essayaient de diffuser une information assez équilibrée. Mais c’est légitime dans un pays en guerre. J’ai toujours connu des quotidiens qui sont “contre” et d’autre qui sont “pour”. Mais au nom de quoi des journalistes parisiens diraient ce que les Ivoiriens ont le droit d’écrire? C’est pour ça que ces journalistes partisans, quelque soit leur bord politique, estimaient qu’ils faisaient du journalisme de combat. Et je trouve que c’est quand même assez salutaire, parce que ça prouve qu’il y avait une liberté d’expression et un débat.”

N’en rajoutez plus: la coupe est pleine. Il était temps que la crise ivoirienne soit analysée pour ce qu’elle est: une guerre de l’information dont les coulisses diplomatiques n’ont pas encore dévoilé tous leurs secrets.


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7 responses

23 07 2007
unevingtaine

Remarquable. Je signale cela aux lecteurs de nouvelobs.com : http://delugio.blogs.nouvelobs.com/

23 07 2007
coupercoller

Merci Delugio. Toi-meme tu sais🙂

28 07 2007
gingercamel

L’article est epatant. Enfin on a une vue claire de ce que seulement les rumeures affirmaient. A savoir que la volonte francaise lors l’eleaboration de la resolution 1721 etait plutot d’annuller notre constitution. En fait le refus des membres du conseil de securite peut encore donner espoir aux plus cyniques et sceptiques d’entre nous que les hommes sont encore capables d’un minimum de decence. C’est rassurant. Encore faut-il expliquer a certain que la constitution n’existe pas pour un homme (fusse-t-il Gbagbo) mais pour proteger les citoyens et la societe qu’il se sont choisis. Ainsi quand un chef d’etat (lui meme un citoyen) peut se “cacher” derriere une constitution c’est bien que la constitution en question lui en donne le droit. Si on considere que la protection qu’il tire de la constitution n’est pas souhaitable, alors on suit les processus indiques par la constitution elle meme pour la modifier. Enfin je sais que je fais que dire ce que nous savons tous. Cependant , cela me fais du bien de me le repeter.

28 07 2007
coupercoller

Hello Gingercamel,

Content d’avoir de tes nouvelles. Merci pour le commentaire. Rien à ajouter, à part peut-être ceci: avec le temps, je me rends compte d’une chose qui nous a échappé tellement elle était évidente, et qui nous ramène en fait à l’époque des Indépendances.

En tant qu’internautes surfant souvent sur le web, parlant plusieurs langues qui sont rarement celles de nos mères, et voyageant comme certains vont au champ – par nécessité professionnelle ou pour “s’amusement” -, notre génération oublie souvent que sa position est comparable à celle de ceux qu’on appelait alors les “évolués”. Or, la force et la faiblesse des Evolués d’hier, c’était leur “nominalisme” : leur foi dans les mots qu’ils avaient si bien appris à l’école. Et pour ne prendre que l’exemple des Ernest Boka et autres K. Gnagbé, ils sont comme beaucoup de ceux qui ont cru que notre “démocratie” et notre “multipartisme” d’alors existaient dans les faits puisque la Constitution le proclamait. Pourquoi ce retour sur cette époque révolue?

Parce que la force et la faiblesse des Patriotes, ce fut justement cette naïveté à la Boka: croire que notre Constitution était bien une constitution, voire La Constitution. Pour les adversaires de notre indépendance, toute personne qui défendait l’idée que la Constitution s’imposait à tous était forcément un partisan de Gbagbo, donc non qualifié pour s’exprimer sur ces questions. In fine, seuls les Français avaient le droit de se prononcer sur le sérieux à accorder ou non à notre “Constitution”, qui est pour eux aussi artificielle que notre sentiment national – qu’ils considère comme une sorte de tribalisme déguisé que certains ont appelé “ethno-nationalisme”🙂

On en rirait de bon coeur si tant de personnes n’étaient pas mortes d’avoir cru que le même mot avait la même signification dans une bouche française et ivoirienne. Mais la France a voulu pousser son avantage et faire avaliser son interprétation de la situation par le Conseil de sécurité – en cherchant une fois de plus à se cacher derrière un “multilatéralisme de façade” qui leur avait bien reussi depuis le début du conflit:

https://coupercoller.wordpress.com/2007/07/25/multilateralisme-de-facade-entre-interventionnisme-militaire-et-guerrilla-diplomatique/),

Et là, comme on dit souvent dans les jeux de téléréalité, “ce fut le drame”: oubliant que la tradition politico-culturelle américaine place la Constitution plus haut que tout, la France a été dans l’impossibilité de convaincre l’ambassadeur américain à l’ONU que cette Constitution-là, on pouvait en faire ce qu’on voulait, parce qu’au fond, ce n’était pas une Constitution “pour de vrai”, comme en Occident. C’était une constitution de seconde catégorie, en somme.

Or, en opérant ainsi une hiérarchie des Constitutions qu’on peut tripatouiller et celles qu’on ne peut pas, on entrait en territoire inconnu, donc dangéreux. En aidant à “sauvegarder” notre Constitution, ce n’est effectivement pas seulement Gbagbo qui a été sauvé, ni même la Côte d’Ivoire, mais quelque chose de plus important: le droit pour tout peuple de se donner la loi fondamentale qu’il souhaite, sans que son voisin, ni même tous ses voisins réunis en conclave – fut-ce à l’ONU – ne puissent rien y faire. Comme le dit John Bolton, ce n’est pas le rôle du Conseil de sécurité.

Au lieu de discuter sur le fond des déclarations de Bolton, les lecteurs français d’Agoravox ont préféré contourner la difficulté en traînant le messager (le Courrier d’Abidjan, ThéO) et l’émetteur du message (John Bolton) dans la boue:

http://www.agoravox.fr/article_tous_commentaires.php3?id_article=27261

Ils ne peuvent rien dire sur moi (ils ne me connaissent pas) ni sur ce que dit Bolton (c’est inattaquable), alors ils bavent toute leur frustration et leur haine. Voilà où en est le débat “citoyen” sur le web français, fut-il (légèrement) de gauche🙂

Cela prouve à quel point ils sont désemparés face à la nouvelle donne: les Africains n’ont plus besoin de passer par les médias français pour se faire leur propre opinion sur la situation internationale. C’est le message que CouperColler tente de faire passer.

A bientôt
//cc

30 07 2007
theok

Commentaires sur l’interview de Bolton sur le forum AbidjanTalk. http://www.abidjantalk.com/forum/viewtopic.php?p=74399#74399

30 07 2007
coupercoller

Merci pour ce lien ThéO. Je vais regarder ça de près.

3 08 2007
Timing « couper, copier, coller

[…] ivoiriennes” -, elle vient opportunément plus d’une semaine après la publication de l’interview de John Bolton. Ce dernier y rappelait son opposition à la manière dont la France s’est ingérée dans les […]

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