Multilatéralisme de façade

25 07 2007

De l’interventionnisme militaire

ThéO a publié sur Agoravox une excellente analyse dont la conclusion qualifie l’action de la France dans la crise ivoirienne de «multilatéralisme opportuniste»: cette approche revient en effet à “enrôler l’ONU et les grandes puissances dans des batailles qui ne visent pas à préserver la paix et la sécurité internationales, mais les intérêts et le rang de la France.”

Ce bon mot sur lequel se clôt l’article exprime en fait une vérité historique connue jusqu’ici encore par peu de personnes. Je vais l’esquisser très brièvement, mais promets d’y revenir dans les semaines qui viennent. En effet, comprendre que le multilatéralisme prôné sur tous les tons par la France n’est qu’une façade – un affichage politique destiné à lui attirer sympathie face aux Etats-Unis, accusés d’unilatéralisme – est un premier pas pour qui veut décoder les coulisses diplomatiques de la crise ivoirienne.

Il s’agissait pour les autorités françaises de masquer les objectifs réels de leur politique – la mise à l’écart par tous les moyens nécessaires du président ivoirien au profit d’administrateurs ivoiriens sélectionnés par l’ancienne puissance coloniale – en mettant en avant (et en pervertissant) le système de sécurité collective, tant au niveau régional (Cedeao, Union Africaine) qu’universel (Conseil de Sécurité des Nations Unies).

En vérité, cette politique africaine n’est pas née avec la crise ivoirienne. Elle remonte en fait à l’accession de Lionel Jospin au poste de Premier Ministre de Jacques Chirac, suite à la dissolution ratée du Parlement français. Or, l’architecte de cette dissolution est également le cerveau de l’option anti-Gbabgo dans le conflit ivoirien. Il s’agit de Dominique de Villepin. Mais n’allons pas si vite en besogne.

… A la guérrilla diplomatique

Jospin sera donc à l’origine d’une nouvelle posture française en Afrique, qu’on résume par la formule “ni ingérence, ni indifférence”. Cette vision se concrétisera en décembre 1999, lors du coup d’Etat qui emportera le régime d’Henri Konan Bédié. La passe d’armes entre Chiraquiens et Jospinistes laissera des rancoeurs du côte de l’Elysée. La revanche de cette pièce se jouera une fois Jospin battu aux élections présidentielles française, dès le premier tour, par un Jean-Marie Le Pen conquérant. Elu triomphalement contre le Front National (FN) au printemps 2002, Jacques Chirac ne lèvera pas le petit doigt en septembre 2002 pour respecter les accords de coopération militaire signés quarante ans plus tôt entre les deux pays. Est-ce à dire que les idées de Jospin ont vécu? Pas tout à fait.

Dans un discours à l’IHEDN en septembre 1998, suivi d’une autre déclaration plus tard à Bamako, Lionel Jospin – alors PM français depuis un an environ – développe son idée, centrée autour du concept de Renforcement des Capacités Africaines de Maintien de la Paix. Mais certains militaires, hommes politiques et politologues voient dans cet acronyme censé symboliser une nouvelle politique (Recamp)  le début de la fin pour l’aventure française en Afrique: pour quelques esprits perfides, Recamp = décampe, c’est-à-dire un renoncement. Du côté de certains milieux de droite, beaucoup voudront remettre les pendules africaines à l’heure de la vieille Françafrique.

Or c’est à Bouaké, dans le centre de la Côte d’Ivoire, que se situe l’un des centres de formation RECAMP, le dispositif français d’appui aux forces africaines de maintien de la paix. C’est aussi Bouaké qui servira de base de repli et de fief aux Forces Nouvelles dès septembre 2002. C’est encore à Bouaké que les militaires ivoiriens disent s’être fait doubler par les Français lors d’une contre-offensive qui s’annonçait bien. Et la même histoire sera rejouée à partir des airs en Novembre 2004, avec les conséquences que l’on sait. Je vais là aussi trop vite, mais au dernières nouvelles, Bouaké est toujours aux mains de forces irrégulières dont les chefs politiques sont au gouvernement. Et c’est dans cette ville que le chef des FN, le PM Guillaume Soro, a été victime d’un attentat. Et c’est logiquement là que la cérémonie de la “Flamme de la paix” doit réunir plusieurs chefs d’Etat africains lundi prochain pour signifier la fin de la guerre en Côte d’Ivoire.

C’est surtout à Bouaké que Dominique de Villepin ira serrer la main du leader des Forces Nouvelles, affirmant ainsi son soutien à ces derniers et leur octroyant la place que l’on sait dans le dispositif juridico-politique qui va encadrer l’implication française dans le conflit ivoirien: les accords de Marcoussis (2003). Le plan Villepin est simplement génial: il s’agit de s’entourer du halo du multilatéralisme pour détourner les regards des objectifs réels poursuivis par la France en Côte d’Ivoire. Les présidents de la Cedao seront donc conviés au grand trompe-l’oeil diplomatique de Kléber qui clôt les accords de Marcoussis. Ils se retrouveront aux côtés des représentants de l’Union Africaine, et du Sécrétaire Général des Nations Unies, Kofi Annan, trop heureux de prouver sa fidélité au pacte qui le lie à la France. Mais derrière ce multilatéralisme de façade, il s’agit bel et bien pour Villepin de continuer à tirer les ficelles en Côte d’Ivoire – et au-delà, en Afrique, comme au bon vieux temps de la génération de son père.

Mais les Jeunes Patriotes mettront fin à ce rêve, destiné à cacher un fort mauvais vin interventionniste et droit-de-l’hommiste sous le manteau de la politique jospiniste. Qu’à cela ne tienne: Villepin sort la grosse artillerie et fait entrer l’ONU dans la danse. Les casques bleus, sous l’égide de l’ONUCI, font leur entrée en Côte d’Ivoire, dans des conditions qui continuent à étonner certains politologues et diplomates. Non seulement l’ONUCI coexiste avec la force française Licorne, mais cette dernière ne rend de compte qu’à Paris. Cela rappelle beaucoup un bon mot des néo-conservateurs américains: multilatéralisme quand on peut, unilatéral quand on doit.

Après novembre 2004, devant l’impossibilité de mener cette logique militaire complexe vers une conclusion victorieuse, la France opère un repli politique: le GTI (Groupe de Travail International) passe en première ligne. Mais l’échec du tandem GTI-Banny devient évident avec la bataille autour de la Résolution 1721. Devenus insignifiants dans la résolution de la crise ivoirienne, le GTI, l’ONUCI, Licorne, et l’ONU ne pourront que prendre acte de la signature de l’accord de paix de Ouagadougou. Comme banc d’essai d’une “nouvelle” politique qui a désormais dix ans cette année, le cas ivoirien montre donc l’impossibilité pour la France de manoeuvrer à sa guise en se cachant derrière l’institution onusienne.

Pour information: le Directeur de l’IHEDN en 1998, au moment où Jospin y prononce son discours est aussi l’un des rédacteurs du Livre blanc sur la défense (1994). C’est cet énarque, membre de l’élite administrative française, qui s’occupera pendant toute la crise ivoirienne du Département des opérations de maintien de la paix de l’ONU. Il s’appelle Jean-Marie Guéhenno.


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