L’ennemi intime

29 07 2007

Pendant les deux tours des élections présidentielles françaises, les Abidjanais ne cessaient de me questionner au sujet de celui qui est devenu, depuis, le locataire de l’Elysée. Je trouvais qu’ils accordaient trop d’importance à cet homme qui avait, après tout, une connaissance très limitée de l’Afrique en général, et de la Côte d’Ivoire en particulier. Sa familiarité avec le continent est manifestement bien plus limitée que celle de Chirac, qui s’est pourtant cassé les dents sur la crise ivoirienne de la manière que l’on sait.

Les semaines qui ont suivi, et sa récente tournée au Sénégal et au Gabon, me donnent provisoirement raison. Aussi suis-je légèrement agacé par l’ampleur des réactions qu’il a suscité ces derniers jours auprès des internautes panafricains et ailleurs dans les médias et la blogosphère. Dans la mesure où je considère qu’on accorde trop d’attention à ce monsieur, je ne vais pas me lancer dans une exégèse de son discours de Dakar. Cependant, je dois répondre à mes amis qui me demandent ce que j’ai pensé de ce verbiage d’un autre temps. Vous voulez connaître ma réaction à la lecture du discours de Dakar? Je me suis tenu les côtes tant ce discours est d’un comique involontaire. J’ai tellement ri que j’en avais les larmes aux yeux. Ceux qui le liront comprendront peut-être ce que j’ai pu trouver de si drôle dans ces paroles qui en ont pourtant énervé plus d’un. Pour les autres, il me suffira de m’en tenir au contexte.

Il faut commencer par se demander où un tel discours n’aurait pas pu être tenu: par exemple, en Afrique du sud (à cause de l’Apartheid qui est passé par là) et de manière général dans l’Afrique anglophone (où on se fout bien de ce que pensent les Français); par exemple, au Rwanda (à cause du Génocide et de la rupture des relations diplomatiques); par exemple, en Côte d’Ivoire (où les Patriotes veillent aux grains et ne comptent pas laisser les dirigeants faire les malins avec l’ancienne puissance coloniale); et enfin, par exemple, dans les Banlieues françaises – où l’ami des stars passe tellement mal qu’il n’y passe pas du tout. En d’autres termes, hormis à la rigueur le Gabon (je dis bien à la rigueur), le Sénégal était le seul pays d’Afrique où un tel ramassis de sottises pseudo-intellectuelles pouvait passer. Et l’on sait désormais qu’il ne passa pas, ou du moins qu’il fit un bide – bide rétentissant jusque dans les colonnes du quotidien le Monde:

Le “discours de Dakar” ne sera sans doute pas à Nicolas Sarkozy ce que celui de Brazzaville avait été au général de Gaulle en 1944. Alors que le président français avait lui-même évoqué ce parallèle la veille, les applaudissements à peine polis que lui ont réservés les 1300 auditeurs triés sur le volet à l’université Cheikh Anta Diop, jeudi 26 juillet, ont sonné le glas de cette ambition. (…) Le président a promis qu’il effectuera prochainement “une autre tournée” africaine, différente.

Un exemple parmi d’autres qui a provoqué mon hilarité: l’expression “destin commun” est conjuguée à toutes les sauces dès le début du discours; mais c’est seulement à la fin qu’il précise sa pensée. On comprend alors qu’il parle en fait de sa vision de l’Eurafrique, qui n’est en réalité qu’une extension sub-saharienne de son projet d’Union Méditérranéenne dont même les Turcs ne veulent pas. En d’autres termes, non seulement l’Eurafrique sera pilotée par nos amis d’Europe du Sud et d’Afrique du Nord, mais ce sera le club des recalés: tous ceux qui ne sont pas jugés dignes du Club Europe. Quelle générosité!

Pour le reste, c’est un catalogue des clichés coloniaux les plus éculés – une sorte de compil à prix discount, de “best of” proposé en télé-achat par le roi du bling bling politique, le petit prince des médias hexagonaux. Et c’est sur cet aspect que je souhaite revenir, en faisant un détour par Ashis Nandy. Son essai, The Intimate Enemy, est devenu un classique des études post-coloniales dès sa publication en 1983, mais n’a été traduit et publié en français qu’au printemps 2007. Outre ce que ce retard dit sur le sérieux avec lequel on traite de ces questions en France, il signifie aussi que des générations de penseurs francophones, notamment en Afrique, ont été coupés de ce travail remarquable. On comprend mieux à la lecture de L’ennemi intime le grotesque et la violence de l’exercice auquel s’est livré le président français à l’Université de Dakar.

A la suite de Fanon et Memmi, Ashis Nandy nous explique en effet en quoi le colonialisme fut aussi et avant tout une guerre cognitive, et que c’est par là qu’il se poursuit au-delà des Indépendances – jusqu’aujoud’hui, jusqu’au discours de Dakar: la colonisation est toujours colonisation des esprits, et cette dernière ne s’arrête pas avec l’exploitation économique et politique. La résistance au colonialisme se doit donc d’être psychologique, cognitive. Car, pour citer la Mafia K’1 Fry, “C’est dans la tête que ça s’passe“. C’est la guerre, mon frère.

La réaction de l’auditoire dakarois montre donc que malgré leur francophilie parfois exarcerbée, les Sénégalais ne sont plus aussi sensibles que par le passé aux caresses dans le sens du poil de l’ancien maître. Le bide du discours de Dakar constitue une preuve supplémentaire que la mayonnaise (néo)-coloniale ne prend plus. Achille Mbembe, qui n’est pas cité dans le discours, l’exprime de manière limpide dans La république désoeuvrée, la France à l’ère post-coloniale (2005):

Plus fondamentalement, la France est en train de perdre (ou, dans certains cas, a déjà perdu) une très grande partie de l’influence culturelle qu’elle exerçait autrefois sur les élites africaines. Cette perte s’explique en partie par son incapacité à soutenir les mouvements de démocratisation et, en partie aussi, par sa politique d’immigration.

Sarkozy a en fait été victime d’un phénomène qui a été bien analysé par Ashis Nandy, qui nous explique que le colonialisme avait “encouragé les colonisateurs à s’arroger des vertus magiques d’omnipotence et de permanence”. Cela l’a poussé à croire qu’en adressant aux Sénégalais et aux Africains francophones des paroles truffées de références dépassées, et qui sont en fait de véritables insultes à notre intelligence, il obtiendrait l’approbation de son auditoire. Hélas, les temps changent. Il reproche aux Africains de refuser d’entrer dans l’histoire alors que c’est lui qui est incapable de voir qu’ils ont changé. C’est ainsi qu’il a pu, dès le lendemain à Libreville, faire cette déclaration qui suffit à discréditer sa tournée:

‘’Je ne pense pas que le Gabon soit un pays qui puisse rougir du fonctionnement de sa démocratie interne, par la pluralité de la presse et la pluralité des forces politiques’’.

Avouez que c’est la classe, non? En croyant mettre les Sénégalais et les Gabonais dans sa poche, le président français s’est fait de nouveaux ennemis. Le sadique en lui pensait frapper les Africains là où ça fait mal sans en payer le prix, mais c’est à son amour-propre qu’il a infligé un juste châtiment. C’est une petite caillera sans consistance qui ne vit que par l’image et périra de même.


Actions

Information

2 responses

30 07 2007
Retour sur l’histoire - un peu plus d’un mois après le coup d’État « « Une vingtaine » !

[…] qui est criant après le passage de Sarkozy à Dakar et Libreville (sans compter Tripoli). Ce qui n’est plus […]

31 07 2007
coupercoller

Merci pour le lien, Delugio

Leave a Reply

Please log in using one of these methods to post your comment:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s




%d bloggers like this: