L’ennemi intime (3): fin?

1 08 2007


Comme promis, voici la dernière partie de mon analyse sur L’Ennemi intime d’Ashis Nandy. ATTENTION: cette version est provisoire et sera revue de fond en comble d’ici ce soir.

Que reste-t-il du colonialisme aujourd’hui, et de quelle manière le confronter sans se laisser circonscrire à l’intérieur des limites fixées par la culture ambiante?

Ce qu’il reste du colonialisme

Principalement trois choses:

– des dividendes politiques, diplomatiques et militaires pour les anciennes puissances comme la france;

– une culture partagée qui fait la part belle au racisme et qui permet, notamment, à des fils d’immigrés venus d’Europe de l’est (Hongrie ou Pologne) de faire la leçon à des Antillais et des Africains qui ont une histoire plus longue avec la France, mais qui ne sont pas blancs;

– un renouvellement constant des stratégies pour adapter le colonialisme aux temps qui changent. Le dernier avatar étant l’alliance de la charité de masse, de la marchandisation du droit-de-l’hommisme et de la célébrité

Moyens et outils pour le combattre

– produire des recherches indiscutables et des écrits pertinents démontrant la permanence de ces dividendes et permettant de déconstruire les idées reçues sur la question;

– produire des images capables de déconstruire les mémoires et les imaginaires issues de cette histoire, tout en parlant du présent (ex: Kara Walker, Yinka Shonibare);

– produire des discours centrés sur l’actualité, mais faisant fi des catégories médiatiques – des sortes d’essais journalistiques comme celui du jeune romancier nigérian (ex: Uzodinma Iweala).

Dans les prochains jours, je reviendrai sur ces deux dernières approches dans des posts distincts. Pour l’heure, je vais me focaliser sur la production en matière conceptuelle et littéraire. Ceci m’amène en effet à prolonger la remarque de notre ami grioonaute au-delà de ce qu’il dit:

Il ne faut certainement pas rester scotché indéfiniment aux paroles de SARKOZY, prophète de la Rupture.

Cependant, pour nous qui sommes en France ou dont le sort est encore influencé par la France (et c’est malheureusement encore le cas d’une grande partie de l’Afrique francophone), les discours de SARKOZY sur l’Afrique ne peuvent être négligés.
(…)
Rien n’interdit effectivement de passer à autre chose.

Cette remarque invite à formuler la question suivante: puisque le colonialisme est vivant et même bien vivant (sous diverses apparences et avatars), sur quel terrain particulier le combattre? Plus précisément: puisqu’il survit en Métropole comme en la postcolonie – notamment sous la forme d’une culture et d’un immaginaire partagés – par où commencer et quel aspect privilégier? Et surtout, comment répondre (ou ignorer) des discours comme ceux de Sarkozy et ses inspirateurs contemporains – anciens néo-philosophes reconvertis en nouveaux négrologues (Alain Finkielkraut, Pascal Bruckner, Stephen Smith et consors)? Ces interrogations légitimes m’amènent à faire le lien entre les penseurs d’hier (notamment Frantz Fanon, Edward Said, Ashis Nandy) et ceux d’aujourd’hui: je pense principalement à Achille Mbembe (qui vit aujourd’hui en Afrique du sud), ainsi qu’à son compatriote Théophile Kouamouo (qui réside depuis des années en Côte d’Ivoire).

La guerre cognitive ou l’occupation des espaces mentaux et des imaginaires

Je ne reviendrai pas ici sur la filliation Fanon-Said-Nandy. Les thèmes que j’ai évoqué dans mes deux précédents posts et dans celui-ci devraient suffire pour l’instant. En revanche, il me faut m’attarder quelque peu sur nos deux amis Camerounais. Je dois en effet à l’un comme à l’autre une dette intellectuelle que j’assume quotidiennement. C’est à ce lègue et à mes propres options stratégiques que j’aimerais consacrer la fin de ce tryptique. On comprendra alors mieux à la fois le panorama que je dresse des avatars actuels du colonialisme ainsi que les reproches que j’adresse à ce qu’il nous reste encore de panafricanisme (à savoir des miettes). C’est en effet ici qu’il convient d’élargir le cadre restreint de la critique médiatique pour se servir des notions de guerre cognitive et de guerre de l’information comme leviers privilégiés pour les combats en cours et à venir.





Ingmar Bergman (1918-2007)

31 07 2007

There’s nothing in film that I don’t like. Remember Bergman, the man who imagined this game of chess between the hero and Death.





L’ennemi intime (2)

30 07 2007

Le pire cauchemar du colonisateur, d’après Ashis Nandy, c’est la perspective de voir le colonisé se fabriquer un cadre de référence propre, totalement différent de celui de la colonie:

“En présence d’un tel scénario, les colons commencent à vivre dans la peur que leurs sujets ne se mettent à les percevoir comme moralement et culturellement inférieurs et ne leur renvoient bel et bien cette image d’eux-mêmes. Le colonialisme sans mission civilisatrice n’est plus du colonialisme. Il devient un handicap pour le colon beaucoup plus que pour le colonisé.” (pp.51-52)

La crise que traverse la France post-coloniale n’est pas uniquement liée à ses propres problèmes économiques et sociaux, ni à son nouveau statut politique de puissance moyenne. Le statut de grande puissance n’était en effet qu’une conséquence de la capacité à porter un projet de civilisation emportant l’adhésion d’autres peuples, proches ou lointains. De ce point de vue, je ne sous-estime pas l’importance du peu d’écho que le discours du président français à Dakar a reçu sur le continent africain et dans la diaspora. En revanche, je ne suis pas certain que le fait de se focaliser sur l’orateur lui-même conduise à créer un cadre de référence alternatif à celui de la postcolonie Françafricaine. Cela m’a valu une remarque intéressante d’un internaute panafricain, TjenbeRed:

Il ne faut certainement pas rester scotché indéfiniment aux paroles de SARKOZY, prophète de la Rupture.

Cependant, pour nous qui sommes en France ou dont le sort est encore influencé par la France (et c’est malheureusement encore le cas d’une grande partie de l’Afrique francophone), les discours de SARKOZY sur l’Afrique ne peuvent être négligés.

Puisque les médias français ne semblent retenir que l’aspect le plus politiquement correct des disours de SARKOZY, je crois qu’il nous appartenait de relever les incohérences, la propagande, les préjugés et les contre-vérités les plus graves, de façon à pouvoir répondre à ceux qui ne manqueront pas de nous opposer la rupture sarkozienne avec la Françafrique.

On pouvait certes deviner que cette rupture annoncée serait une mascarade. Mais avec le discours de SARKOZY, c’est écrit et on ne pourra pas nous accuser de caricaturer ou de faire un procès d’intention.

Rien n’interdit effectivement de passer à autre chose.

J’ai reçu ce message 5/5 et c’est en référence au forum de Grioo.com sur lequel il a été posté que je dédie ce second volet de mon triptyque sur L’Ennemi intime à hormheb, Chabine, TjenbeRed et les autres Grioonautes…

Darkar: un grand moment de solitude

Dans le premier volet, j’ai fait appel à l’image de la caillera par esprit de jeu, mais également pour mettre en relief un trait particulier du petit prince des médias hexagonaux. Comment m’expliquer? Dakar fut pour Sarkozy un bide, ou si l’on préfère “un grand moment de solitude”. Il n’a pas obtenu de l’auditoire l’effet qu’il avait escompté de son discours. Ce type de solitude est comparable à ce que Nandy appelle “la solitude du colonisateur dans la colonie, forgée selon une théorie de la stratification culturelle et de l’exclusivisme” et qu’il définit dans ces termes:

recherche indéfinie de la virilité et du statut aux yeux du colonisé; perception du peuple colonisé à l’image d’enfants crédules qu’il faut impressionner par un machisme marqué (d’où les exigences en conséquence de l’auditoire, qui ligotaient le colonisateur dans un “jeu” préformaté); refoulement enfin de son moi en faveur d’une identité impériale imposée – inauthentique et d’une pompe assassine.” (p.82)

En faisant cette tournée, le président français savait qu’il se coulait dans un costume trop grand pour lui. Du coup, il s’est appliqué jusqu’au bout et en a rajouté dans le rôle du colon mâle, blanc, adulte, hyperviril, sûr de son bon droit. En un mot, il a voulu – comme on dit à Abidjan – “montrer qu’il est garçon”. Ce faisant, il n’a fait qu’exposer sa faiblesse et celle de son pays. A vouloir plaire tant à sa base électorale droitière qu’aux Africains du continent, il a abouti à des contradictions qui ont créé des tensions jusque dans sa propre équipe, et l’oblige désormais à préparer une autre tournée africaine à la rentrée. Mais même sans cette information, il suffit de lire d’autres sarkologues patentés pour comprendre l’enjeu:

“Nicolas Sarkozy ne semble pas très à l’aise dans ce rôle d’héritier de la Françafrique, mais sans doute se dit-il que c’est le prix à payer pour que la France garde une influence sur le continent africain et pour qu’elle puisse toujours s’appuyer sur quelques dizaines de voix d’états africains quand il faut affronter les Etats-Unis ou la Chine au Conseil de sécurité de l’ONU. Au-delà des grands discours, Nicolas Sarkozy en Afrique, c’est d’abord de la realpolitik.”

Or, les Sénégalais et les autres Africains – du continent ou de la diaspora – ne se sont pas laissés impressionner par sa démonstration de pseudo-machisme, donc de vraie caillera. Ce n’est plus une tournée, mais une tournante: venant à la suite de De Gaulle, Mitterand, et Chirac, le petit prince a bien du mal à tracer son sillon dans l’arrière train de la vieille Françafrique. Il ne fait pas le poids. Mais la fixation qu’il suscite chez certains d’entre nous risque de doper encore plus son illusion de toute-puissance déjà excessive et d’élargir sa surface médiatique de manière incontrôlée. Pour faire comprendre ce point, je me dois d’élargir le cadre de ma réflexion sur la guerre cognitive et de préciser mon point de vue sur les débats auxquels le discours dakarois du petit prince des médias a donné lieu.

Extension des territoires (mentaux) occupés

De quoi s’agit-il en fait? Pour citer à nouveau Ashis Nandy dans L’Ennemi intime, “la question après tout est celle du colonialisme qui survit à la fin des empires”. Et pour traiter de cette question sur ce qu’il reste du colonialisme dans notre culture désormais globalisée, ainsi que des structures psychologiques qui le maintiennent peu ou prou en l’état, Nandy forge des expressions simples mais lourdes de sens: “résistance pyschologique au colonialisme” (p.30), “défenses de l’esprit” (p.31), “aventure morale et cognitive contre l’oppression” (p.33), “bataille des esprits” (p.37), “invasion psychologique” (p.65), “survie du colonialisme dans les esprits” (p.107), etc.

Pour mieux comprendre comment ces expressions prennent place dans l’oeuvre, il faut repartir de sa thèse centrale, selon laquelle “le colonialisme est essentiellement une question de conscience et doit être combattu et défait en dernière instance dans l’esprit des hommes” (p. 107). Cette idée – qui guide tout le livre – se déploie en plusieurs phases, dans une série de mises au point qui sont à la fois des réquisitoires contre l’oppression coloniale et des indications très claires du mode opératoire à adopter pour qui veut se confronter à la bête. Il pose les bases de son analyse dans le chapitre intitulé “psychologie du colonialisme”:

“Cet essai défend l’idée que le trait distinctif du colonialisme est un état d’esprit chez les colonisateurs et les colonisés, une conscience coloniale caressant, entre autres choses, le désir parfois irréalisable de bénéfices économiques et politiques. L’économie politique de la colonisation est certes importante, mais la brutalité et l’inanité du colonialisme s’expriment essentiellement dans la sphère de la psychologie (…). Les pages qui suivent constituent l’exploration des contours psychologiques du colonialisme chez les dominants et les dominés, et visent à définir le colonialisme comme culture partagée, processus qui ne commence pas toujours dès le moment où s’établit la domination étrangère dans une société et ne finit pas toujours avec le départ du pouvoir étranger.” (p.42)

C’est bien la situation dans laquelle nous nous trouvons. Ceci étant posé, Nandy peut tirer les conséquences de son hypothèse:

“Voilà pourquoi le colonialisme semble ne jamais prendre fin avec l’obtention officielle de la liberté politique. En tant qu’état psychique, le colonialisme est un processus indigène relayé par des forces extérieures. Il est profondément enraciné dans l’esprit des dominants et des dominés. Sans doute ce qui commence dans l’esprit humain doit-il aussi finir dans l’esprit humain. (…) Un système colonial se perpétue évidemment en incitant les colonisés, par le biais de récompenses et de punitions psychologiques et économiques, à accepter les nouvelles normes sociales et les nouvelles catégories intellectuelles.” (p.43)

Compte tenu de ce qui précède, le risque pour les résistants à l’ordre établi est de combattre avec des outils qui soient inadaptés au combat, puisque forgés par d’autres. En effet, la violence ultime du colon “consiste à créer une culture dans laquelle les dominés ont constamment la tentation de combattre leurs maîtres dans les limites psychologiques qui leur sont imposées.” (p.43)

Ici nous touchons au point auquel j’ai fait allusion en passant dans mon précédant post: je ne suis pas certain qu’il nous faille absolument et systématiquement “relever les incohérences, la propagande, les préjugés et les contre-vérités les plus graves, de façon à pouvoir répondre à ceux qui ne manqueront pas de nous opposer la rupture sarkozienne avec la Françafrique“. Si certains estiment que le jeu en vaut la chandelle, libre à eux de se livrer à cet exercice. Mais mon propos se situe au niveau stratégique: la plupart des discours de l’adversaire (je pense notamment aux bien-pensants d’Agoravox) ne méritent tout simplement pas qu’on leur réponde. C’est une perte de temps.

L’absence d’une réponse panafricaine appropriée à Dakar, dans l’enceinte même de l’université CAD, démontre de façon exemplaire tout le territoire mental perdu et la nécessité d’une reconquête mûrement réfléchie. Or celle-ci ne se fera pas avec des troupes dispersées et sans vision d’ensemble du combat qui reste à mener. Ce n’est pas le lieu ici de dire ce qu’il convient de faire, mais d’offrir les éléments permettant à chacun de penser la situation réelle. Le message ici est simple: il faut éviter de se disperser et de perdre du temps à faire le coup de poing contre toutes les petites frappes rencontrées sur le web. Si vous êtes obligés de vous aligner sur les positions des autres, vous avez déjà perdu. C’est aussi simple que cela. Il faut savoir peser soigneusement la propagande adverse, pour savoir quand répondre et quand laisser dire.

Dans le dernier volet de ce triptyque, je tenterai de montrer à la fois ce qu’il reste du colonialisme aujourd’hui, et de la manière de le confronter sans se laisser circonscrire à l’intérieur des limites fixées par la culture ambiante. Je procéderai spécifiquement en faisant éclater le cadre restreint de la critique médiatique pour l’élargir à la notion de guerre cognitive et de guerre de l’information.





L’ennemi intime

29 07 2007

Pendant les deux tours des élections présidentielles françaises, les Abidjanais ne cessaient de me questionner au sujet de celui qui est devenu, depuis, le locataire de l’Elysée. Je trouvais qu’ils accordaient trop d’importance à cet homme qui avait, après tout, une connaissance très limitée de l’Afrique en général, et de la Côte d’Ivoire en particulier. Sa familiarité avec le continent est manifestement bien plus limitée que celle de Chirac, qui s’est pourtant cassé les dents sur la crise ivoirienne de la manière que l’on sait.

Les semaines qui ont suivi, et sa récente tournée au Sénégal et au Gabon, me donnent provisoirement raison. Aussi suis-je légèrement agacé par l’ampleur des réactions qu’il a suscité ces derniers jours auprès des internautes panafricains et ailleurs dans les médias et la blogosphère. Dans la mesure où je considère qu’on accorde trop d’attention à ce monsieur, je ne vais pas me lancer dans une exégèse de son discours de Dakar. Cependant, je dois répondre à mes amis qui me demandent ce que j’ai pensé de ce verbiage d’un autre temps. Vous voulez connaître ma réaction à la lecture du discours de Dakar? Je me suis tenu les côtes tant ce discours est d’un comique involontaire. J’ai tellement ri que j’en avais les larmes aux yeux. Ceux qui le liront comprendront peut-être ce que j’ai pu trouver de si drôle dans ces paroles qui en ont pourtant énervé plus d’un. Pour les autres, il me suffira de m’en tenir au contexte.

Il faut commencer par se demander où un tel discours n’aurait pas pu être tenu: par exemple, en Afrique du sud (à cause de l’Apartheid qui est passé par là) et de manière général dans l’Afrique anglophone (où on se fout bien de ce que pensent les Français); par exemple, au Rwanda (à cause du Génocide et de la rupture des relations diplomatiques); par exemple, en Côte d’Ivoire (où les Patriotes veillent aux grains et ne comptent pas laisser les dirigeants faire les malins avec l’ancienne puissance coloniale); et enfin, par exemple, dans les Banlieues françaises – où l’ami des stars passe tellement mal qu’il n’y passe pas du tout. En d’autres termes, hormis à la rigueur le Gabon (je dis bien à la rigueur), le Sénégal était le seul pays d’Afrique où un tel ramassis de sottises pseudo-intellectuelles pouvait passer. Et l’on sait désormais qu’il ne passa pas, ou du moins qu’il fit un bide – bide rétentissant jusque dans les colonnes du quotidien le Monde:

Le “discours de Dakar” ne sera sans doute pas à Nicolas Sarkozy ce que celui de Brazzaville avait été au général de Gaulle en 1944. Alors que le président français avait lui-même évoqué ce parallèle la veille, les applaudissements à peine polis que lui ont réservés les 1300 auditeurs triés sur le volet à l’université Cheikh Anta Diop, jeudi 26 juillet, ont sonné le glas de cette ambition. (…) Le président a promis qu’il effectuera prochainement “une autre tournée” africaine, différente.

Un exemple parmi d’autres qui a provoqué mon hilarité: l’expression “destin commun” est conjuguée à toutes les sauces dès le début du discours; mais c’est seulement à la fin qu’il précise sa pensée. On comprend alors qu’il parle en fait de sa vision de l’Eurafrique, qui n’est en réalité qu’une extension sub-saharienne de son projet d’Union Méditérranéenne dont même les Turcs ne veulent pas. En d’autres termes, non seulement l’Eurafrique sera pilotée par nos amis d’Europe du Sud et d’Afrique du Nord, mais ce sera le club des recalés: tous ceux qui ne sont pas jugés dignes du Club Europe. Quelle générosité!

Pour le reste, c’est un catalogue des clichés coloniaux les plus éculés – une sorte de compil à prix discount, de “best of” proposé en télé-achat par le roi du bling bling politique, le petit prince des médias hexagonaux. Et c’est sur cet aspect que je souhaite revenir, en faisant un détour par Ashis Nandy. Son essai, The Intimate Enemy, est devenu un classique des études post-coloniales dès sa publication en 1983, mais n’a été traduit et publié en français qu’au printemps 2007. Outre ce que ce retard dit sur le sérieux avec lequel on traite de ces questions en France, il signifie aussi que des générations de penseurs francophones, notamment en Afrique, ont été coupés de ce travail remarquable. On comprend mieux à la lecture de L’ennemi intime le grotesque et la violence de l’exercice auquel s’est livré le président français à l’Université de Dakar.

A la suite de Fanon et Memmi, Ashis Nandy nous explique en effet en quoi le colonialisme fut aussi et avant tout une guerre cognitive, et que c’est par là qu’il se poursuit au-delà des Indépendances – jusqu’aujoud’hui, jusqu’au discours de Dakar: la colonisation est toujours colonisation des esprits, et cette dernière ne s’arrête pas avec l’exploitation économique et politique. La résistance au colonialisme se doit donc d’être psychologique, cognitive. Car, pour citer la Mafia K’1 Fry, “C’est dans la tête que ça s’passe“. C’est la guerre, mon frère.

La réaction de l’auditoire dakarois montre donc que malgré leur francophilie parfois exarcerbée, les Sénégalais ne sont plus aussi sensibles que par le passé aux caresses dans le sens du poil de l’ancien maître. Le bide du discours de Dakar constitue une preuve supplémentaire que la mayonnaise (néo)-coloniale ne prend plus. Achille Mbembe, qui n’est pas cité dans le discours, l’exprime de manière limpide dans La république désoeuvrée, la France à l’ère post-coloniale (2005):

Plus fondamentalement, la France est en train de perdre (ou, dans certains cas, a déjà perdu) une très grande partie de l’influence culturelle qu’elle exerçait autrefois sur les élites africaines. Cette perte s’explique en partie par son incapacité à soutenir les mouvements de démocratisation et, en partie aussi, par sa politique d’immigration.

Sarkozy a en fait été victime d’un phénomène qui a été bien analysé par Ashis Nandy, qui nous explique que le colonialisme avait “encouragé les colonisateurs à s’arroger des vertus magiques d’omnipotence et de permanence”. Cela l’a poussé à croire qu’en adressant aux Sénégalais et aux Africains francophones des paroles truffées de références dépassées, et qui sont en fait de véritables insultes à notre intelligence, il obtiendrait l’approbation de son auditoire. Hélas, les temps changent. Il reproche aux Africains de refuser d’entrer dans l’histoire alors que c’est lui qui est incapable de voir qu’ils ont changé. C’est ainsi qu’il a pu, dès le lendemain à Libreville, faire cette déclaration qui suffit à discréditer sa tournée:

‘’Je ne pense pas que le Gabon soit un pays qui puisse rougir du fonctionnement de sa démocratie interne, par la pluralité de la presse et la pluralité des forces politiques’’.

Avouez que c’est la classe, non? En croyant mettre les Sénégalais et les Gabonais dans sa poche, le président français s’est fait de nouveaux ennemis. Le sadique en lui pensait frapper les Africains là où ça fait mal sans en payer le prix, mais c’est à son amour-propre qu’il a infligé un juste châtiment. C’est une petite caillera sans consistance qui ne vit que par l’image et périra de même.





Vol de nuit pour le petit prince des médias

27 07 2007

En discutant cet après-midi avec un journaliste d’un grand média hexagonal qui se plaignait du suivisme des médias français quant à la tournée africaine du Sarkoshow, j’ai voulu connaître l’autre version de l’histoire: celle de la presse locale, notamment au Sénégal. C’est alors que je suis tombé sur un intéressant compte-rendu de Zyneb Drief de Rue89, qui cite in extenso un billet fort éclairant de Daouda Thiam du journal sénégalais l’AS. Voici l’intégralité de l’article:

NICOLAS SARKOZY AFFRETE UN VOL SPECIAL À CENT JOURNALISTES NOURRIS ET BLANCHIS : Pour s’assurer une couverture médiatique mémorable

Le Président de la République française ne compte pas lésiner sur les moyens pour s’assurer une couverture médiatique qui restera gravée pour longtemps dans sa mémoire. En effet, Nicolas Sarkozy, qui est attendu demain à Dakar, a affrété un vol spécial à une centaine de journalistes munis d’une impressionnante logistique propre à la couverture des grands évènements. Nos confrères, qui foulent le tarmac de l’aéroport Léopold Sédar Senghor aujourd’hui vers midi, seront logés à l’hôtel Méridien. Chose bizarre, c’est la France qui prend en charge tous les frais liés au déplacement des dizaines de journalistes devant accompagner le chef de l’Etat français. Tout comme c’est l’Elysée qui assure les frais d’hôtel et de restauration des pisse-copies devant couvrir la visite du successeur de Jacques Chirac. Quid du paiement des perdieums aux journalistes par Paris ? Une source digne de foi joue la carte de la prudence : «certes, nous ne pouvons pas être catégoriques pour affirmer que Nicolas Sarkozy versera aux journalistes des perdieums, mais c’est lui qui paie tout le reste de la note liée au déplacement de la presse ». Et d’ajouter : «les journalistes, qui doivent l’accompagner pour le reste de sa tournée, seront également nourris et blanchis par le chef de l’Etat français». En tout cas, l’acceptation par la presse française de se faire prendre en charge par leur Président n’aurait pas enchanté la presse sénégalaise. Car, lors de la dernière Présidentielle, une manne financière que le candidat de la Coalition «Sopi 2007» aurait voulu offrir aux pisse-copies qui l’accompagnaient avait suscité de vives condamnations.

Auteur: Daouda THIAM

Il serait intéressant d’obtenir la liste de ces 100 journalistes et de la comparer avec les compte-rendus qu’ils font du voyage présidentiel. On pourrait alors juger du degré d’indépendance de ces donneurs de leçons. Sur le voyage en lui-même, lire ThéO et Moubaracklo.





De la Françafrique à l’Eurafrique?

26 07 2007

Comment peut-on parler de “stratégie commune” quand les intérêts sont si visiblement divergents? Wait and see.

En attendant, les mêmes dictateurs “incontournables” restent au pouvoir. Le Gabon de Bongo reste le meilleur exemple de la plus longue dictature françafricaine. Depuis 40 ans, des Gabonais résistent, avec leurs maigres moyens. Youtube leur permet aujourd’hui d’exposer leurs vidéos militantes aux internautes du monde entier:





C’est la guerre!

25 07 2007

Mafia K’1 Fry vs. MC Jean Gab1

Au-delà du fait divers “people” ou “underground” (c’est à chacun d’apprécier), la mise en garde de vue de Rohff m’interpelle par ses suites sur internet. Ceux des protagonistes de la confrontation qui sont restés en liberté se livrent depuis à un exercice d’explication par vidéos interposées: un exercice amené à se répéter et à se banaliser dans le futur. Pour le meilleur comme pour le pire. En attendant, voici deux pièces à verser au dossier: la version de Jean Gabin et celle de Kerry James (Mafia K’1 Fry).

Pour ma part, voici le visage que je préfère de la Mafia K’1 Fry, quand ses membres ne se trompent pas de cible:

“On l’a pas souhaité, on l’a pas voulu
Après nous avoir pillé, la France continue à nous humilier
Discrimination sociale, raciale
Inégalité économique, répression, ouais la France nous met la pression
C’est dans la tête que ça s’passe,
On veut pas s’laisser faire, on veut notre part et du respect
Conserver notre liberté, pas d’menottes aux poignets, c’est la guerre !”